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Not a good Alpha

Chapter 12: Le deuxième cadeau

Summary:

Dustin manigance, Eddie apprend (presque) à cuisiner, Steve continue de douter, Robin n'en peut plus et… un bisou ? Un bisou ewe

Notes:

Je suis de retour ! (pour vous jouer un mauvais- mince, mauvais univers, pardon.)
J’ai eu deux semaines de vacances épuisantes pendant lesquelles j’ai développé la suite uniquement dans ma tête à défaut de pouvoir écrire, puis j’ai eu un blocage et trop d’occupations (dont une semaine perdue dans des rendez-vous avec un gars qui a péter un câble quand je lui ai finalement dit que je ne voulais pas continuer. Apparemment, en une seule semaine, il était persuadé que j'étais intéressée mais que je voulais pas faire de place dans ma vie pour quelqu'un d'autre… Y'en a, c'est pas l'ego qui les étouffe).
Désolée pour l’attente ! Pour me faire pardonner, ce chapitre est trèèèèès long (j'ai failli le couper en deux, mais bon, j'ai jamais été régulière sur les longueurs des chapitres de toute façon, donc tant pis) et je vous ai laissé une note très longue à la fin pour les gens qui aiment le blabla inutile et les anecdotes à la con.

Plein de bisous sur vous mes chéris, et bonne lecture !

(See the end of the chapter for more notes.)

Chapter Text

Dustin avait un plan pour découvrir les réelles intentions d’Eddie.

 

Les autres avaient argué que c’était le problème de Steve et s’étaient désolidarisés quand il avait voulu que tous s’y mettent, alors il n’y avait que lui. Mais ce n’était pas grave. Il pourrait le faire tout seul.

Il avait essayé d’interroger Steve sur un potentiel nouveau rendez-vous planifié, mais Steve avait habillement détourné la conversation.

 

La partie du plan qui consistait à s’incruster le jour de leur rencard pour surveiller Eddie tombait à l’eau.

 

Mais heureusement, Dustin connaissait les jours de travail de Steve. Et, avec un peu de chance, Eddie viendrait le voir pendant son service. Il suffirait donc de l’intercepter pour l’interroger.

 

Facile.

 

 

Le mercredi après les cours, Dustin enfourcha donc son vélo et se dirigea vers le centre commercial.

Il s’installa sur un des bancs de la zone entre les magasins, pas trop loin de Scoops Ahoy afin de pouvoir surveiller les allées et venues des clients sans être visible par Steve ou sa collègue.

Là, avec son bob, ses lunettes de soleil et le journal de la veille – car sa mère faisait probablement actuellement les mots croisés dans celui du jour à l’heure qu’il est – il n’avait plus qu’à s’armer de patience.

 

Une heure plus tard, alors qu’il était à deux doigts d’abandonner, il vit une silhouette familière trimballant une guitare sur son dos entrer chez Sam Goody. Eddie ressorti une vingtaine de minutes plus tard et se dirigea, comme Dustin l’avait prédit, vers Scoops Ahoy.

Dès qu’il disparut à l’intérieur, il sauta de son banc pour s’approcher, prenant place sur une des tables à l’entrée tandis Steve et Robin étaient occupés par l’arrivée d’Eddie au comptoir. Il s’affala sur la chaise, leva le journal de façon à regarder à peine ce qui se passait par-dessus et tendit l’oreille.

 

« Ahoy ! lança Steve sans conviction en voyant un client approcher du coin de l’œil – mais sans reconnaître Eddie – sous le regard amusé de Robin, embarquez avec moi sur un océan de saveurs- »

Puis il leva la tête.

« Oh. Salut, Eddie. »

Robin étouffa un rire dans sa main.

« Salut, Stevie. Tu veux être mon capitaine pour cette traversée givrée ? »

Steve bredouilla et le rire de Robin lui échappa. Dustin ne l’avait jamais vu aussi rouge et gêné – et pourtant Max avait le don pour gêner les gens avec ses remarques cinglantes.

« Menthe-chocolat ? demanda Steve avec une grimace.

— Tu me connais si bien, mon grand.

— Oh mon dieu, arrêtez tout ce flirt ! Prends ta pause, crétin, je m’occupe des prochains clients. »

Et Robin poussa Steve de l’autre côté du comptoir dès qu’Eddie eu réglé son petit pot de glace.

Ils s’installèrent donc à une table. Steve jeta un œil vers Dustin, qui redressa précipitamment son journal et décroisa puis recroisa les pieds sous la table pour faire semblant de simplement changer de position.

« C’est ta guitare ? demanda Steve en pointant du menton l’instrument qu’Eddie cala contre la table à ses côtés.

— Oui, avec des cordes toutes neuves ! La pauvre chérie en avait besoin et, comme le magasin de musique en ville a mis la clef sous la porte à cause de Sam Goody, me voilà à devoir mettre les pieds dans le Mordor.

— C’est une référence D&D ?

— Steve. Stevie. Ma chère princesse. Tu traînes avec des petits nerds, et tu n’as jamais lu de Tolkien ?

— Non ?

— Ne t’inquiète pas, je te prêterai les livres si tu veux. »

 

Steve fredonna, mal à l’aise, et Dustin savait qu’il ne lirait pas une seule ligne – il avait, après tout, déjà essayé de le convaincre, en vain. Il était presque certain que son propre exemplaire du Hobbit trainait quelque part chez Steve, jamais ouvert.

 

« Alors, tu joues du métal, hein ? détourna-t-il en pointant la guitare à nouveau.

— Hé bien, pas vraiment avec celle-ci, expliqua Eddie en tapotant la table avec ses bagues. C’est une guitare folk, ma première guitare. Ma mère me l’a offerte. »

Tout en parlant, il sortit l’instrument de sa housse, la posant sur ses genoux pour l’exhiber.

Steve fronça les sourcils et pencha la tête en lisant l’inscription blanche sur la caisse.

« This machine… says dagons ?

— Slays dragons », corrigea Eddie, imperturbable en commençant à jouer quelques notes.

Il réajusta un peu les chevilles et reprit son jeu.

Steve s’accouda à la table, les yeux rivés sur les mains d’Eddie.

« Tu vas me faire une sérénade ? Demanda-t-il avec un sourire amusé.

— Tout pour ma princesse. »

Ce ne fut pas une très bonne sérénade. Avec la musique de fond du magasin, les bruits venant de tout le centre commercial et le fait que les cordes neuves se détendaient vite et se désaccordaient au fil du morceau. Mais on ne pouvait nier qu’Eddie avait l’esprit de mise en scène, se levant pour entonner le refrain puis grimpant carrément sur une table à un moment donné, sous l’œil amusé de Steve et celui consterné de Robin.

Si Dustin en doutait encore, il en avait la preuve juste sous les yeux. Eddie était super cool. Et complètement cinglé.

Dustin ne pensait pas non plus pouvoir apprécier une quelconque version de Uptown Girl, mais Eddie, armé d’une simple guitare moyennement bien accordée et debout sur une table d’un vendeur de glace au thème marin dans le centre commercial qui allait détruire les petits commerces de leur ville, avait rendue la chanson de Billy Joel plus rock que pop à force de gratter les cordes comme un fou et secouer ses boucles dans tous les sens en chantant les oh oh oh de l’interlude de sa voix défoncée par les cigarettes.

Quelques passants s’étaient arrêtés devant le magasin, regardant le spectacle tantôt avec jugement, tantôt avec admiration – cela dépendait d’ailleurs beaucoup de la tranche d’âge concernée, ce qui fit penser à Dustin que vieillir ne semblait pas très marrant. Il espérait pouvoir toujours trouver amusant de voir un métalleux monter sur une table pour chanter une chanson pop dans vingt ou trente ans.

À la fin de la prestation, Steve applaudit.

« Pas mal, Munson, pas mal. »

Celui-ci s’inclina comme s’il venait de recevoir un disque d’or, sa guitare pendant désormais dans son dos, manche vers le bas.

« Ouais, pas mal, répéta Robin avec beaucoup plus d’ironie.

— Toujours un plaisir de ravir la foule, Buckley. »

Robin lui répondit en lui jetant une lavette humide au visage, qu’il rattrapa de justesse en bafouillant quand celle-ci glissa ensuite inexorablement vers le sol.

« Maintenant lave-moi ton bordel avant qu’on ne doive fermer pour une intoxication alimentaire à cause des germes collés sous tes bottes qui ont traîné dieu sait où. Je sais que tu n’en as pas l’habitude, espèce d’animal, mais les gens mangent sur ces tables. »

Robin continua de le fusiller du regard alors qu’il bredouillait des défenses vides. Steve souriait comme Dustin l’avait rarement vu sourire. Puis Eddie nettoya la table, reprenant la conversation avec Steve. Ils échangeaient des détails à propos d’un rendez-vous samedi, apparemment – ah ! Dustin savait donc désormais quand serait ce fameux prochain rendez-vous ! – Eddie assurant à Steve qu’il n’avait rien à prévoir ou ramener, qu’il s’occuperait de tout.

« Tu te souviens, Steve ? Tu es ma princesse, mon rayon de soleil. Tu n’as rien d’autre à faire que t’asseoir sur ton trône et briller », dit-il en dessinant un arc-en-ciel de ses deux mains devant lui.

Robin mima un vomi en arrière plan.

« C’est ça tes lignes de dragues Munson ?

— Tu pourras me faire la morale quand tu auras ton propre petit-ami, Buckley ! »

Robin sembla encore plus offensée que quand elle avait vu Eddie marcher sur les tables, crachant de dégoût en marmonnant quelque chose d’inaudible et tripotant des trucs sur les présentoirs du comptoir en les regardant comme s’ils avaient insulté sa mère.

Finalement, après quelques autres plaisanteries entre les trois adolescents, Eddie se leva à nouveau et alla rendre la lavette à Robin, prétextant ne pas devoir tarder, car son oncle Wayne allait bientôt rentrer.

Dustin ramena ses pieds sous sa chaise, prêt à bondir. Ça allait être son moment. Il n’avait plus qu’à suivre Eddie hors du magasin et l’intercepter avant la sortie pour lui poser ses questions.

Steve se glissa derrière le comptoir lui disant d’attendre une minute. Il sembla préparer une glace, ce qui semblait ridicule, car Eddie en avait déjà mangé une. Hé bien, elle avait fondu le temps de sa prestation artistique sur table et il avait dû la boire à même le pot sous les ricanements moqueurs des deux autres, mais quand même. Eddie avait l’air d’être le genre de personne à qui il ne faut pas donner trop de sucre.

Puis Steve contourna le comptoir et Eddie, se dirigeant vers lui.

 

Pourquoi Steve se dirigeait vers lui ?

 

Il redressa son journal, sourcils froncés.

 

Et Steve posa la glace en face de lui. C’était exactement celle qu’il demandait à chaque fois qu’il venait, avec le coulis caramel et les vermicelles et tout.

 

« Arrête de te cacher, Henderson. Ta mère sait que tu traînes ici à cette heure ?

— Quoi ?! Depuis combien de temps tu sais que je suis là ?

— Depuis que tu as débarqué. Tu n’es pas vraiment discret, gamin. »

Dustin secoua la tête et jeta un regard trahis à son meilleur ami pour avoir grillé sa couverture. Il regarda Eddie et Robin derrière qui ne semblaient pas plus surpris l’un que l’autre, arborant des sourires narquois.

Putain.

« Tu as besoin qu’on te ramène ? Il fait déjà nuit, ce n’est pas prudent en vélo. Il me reste encore une demi-heure de service si tu peux attendre. »

Et voilà. Dustin adorait Steve. Son instinct maternel était adorable et absurdement pratique. Mais pas ce soir. Parce qu’il allait gâcher tout le plan de Dustin et Eddie allait échapper à son interrogatoire.

Heureusement, Eddie lui-même apporta la solution parfaite.

« J’ai le temps de faire un détour, je peux le déposer si ça vous va ?

— Oui, je peux rentrer avec Eddie ! », s’empressa de s’exclamer Dustin en se levant de sa chaise, le journal désormais roulé sous son bras, les lunettes de soleil accrochées au col de son pull et la glace en main.

Steve fronça les sourcils, son regard passant de Dustin à Eddie, évaluateur. Eddie haussa un sourcil. Steve pointa un doigt accusateur vers sa poitrine.

« Uniquement si tu me promets d’adopter une conduite responsable.

— Stevie ! S’exclama Eddie, l’air outré, mains sur le cœur. Je suis un modèle de responsabilité, voyons ! »

Celui-ci plissa les yeux vers son petit-ami, poings sur les hanches – et Dustin devait avouer que c’était drôle de le voir faire sa pose de maman mécontente avec quelqu’un d’autre.

« Je t’ai vu conduire, Munson.

— Tu es un homme de peu de foi.

— Croire que je vais brûler en Enfer ne m’intéresse pas, en même temps. »

Eddie rit, faisant sourire Steve en retour, puis il lui frappa l’épaule avant de jeter sa guitare sur son dos, faisant signe à Dustin de le suivre.

« Ne t’inquiète pas chérie, je prendrais grand soin de nos enfants. »

Il envoya un baiser et un clin d’œil vers Steve qui roula des yeux, puis salua Robin avant de quitter le magasin de glaces sans vérifier si Dustin le suivait.

 

Mais Dustin le suivait bien, disant un au revoir précipité avant de courir derrière Eddie pour le rattraper.

 

.

 

Dustin courait derrière lui comme un petit caneton. Eddie continua ses grandes enjambées juste pour savourer l’instant un peu plus. Puis tourna la tête vers le gamin quand celui-ci arriva finalement à son niveau, marchant vite pour le suivre.

« Alors, gamin, tu avais une raison particulière pour espionner Steve comme ça ?

— Je n’espionnais pas Steve !

— Qui alors ? Robin ? Elle est trop vieille pour toi, mec.

— Quoi ?! Non ! Beurk ! Qu’est-ce que tu racontes ?!

— Alors quoi, tu ne vas quand même pas me dire que tu osais me suivre ? »

Eddie afficha son air de méchant menaçant avec son sourire qui montrait un peu trop ses dents.

Le gamin déglutit bruyamment.

« Ce n’est pas- Je n’ai pas- Merde » marmonna-t-il.

Eddie haussa un sourcil, dévisageant Henderson assez longtemps pour le mettre mal à l’aise – mais assez peu de temps pour éviter de rentrer malencontreusement dans quelqu’un tout de même, cela aurait ruiné tout effet dramatique.

Mais le gamin se redressa, le regardant avec défi.

« C’est moi qui suis censé t’interroger, Munson ! »

Eddie, surpris, ralenti le pas.

« Ah ?

— Oui, parfaitement !

— Et qu’est-ce que tu veux savoir, exactement ?

— Quelles sont tes intentions envers Steve ? »

Oh. C’était donc ça. Combien de conversations allait-il avoir avec des gens surprotecteurs envers son alpha ? Steve n’avait peut-être pas ses parents pour veiller sur lui, mais une Robin en colère et une ribambelle de garnements semblaient avoir pris le relai pour les interrogatoires et les menaces.

Eddie sourit. C’était une bonne chose. Steve était bien entouré. Il avait une famille, même si ce n’était pas celle du sang. Il n’était pas seul comme Eddie l’avait craint. Du moins, plus maintenant. Et si Eddie avait son mot à dire, cela n’arriverait plus jamais.

« Les plus nobles intentions, je le jure. Je le courtise, dans les règles, en prenant notre temps. »

Dustin hocha la tête, mais son froncement de sourcil ne disparut pas pour autant.

« Mais pourquoi tu portes cette montre ? » demanda-t-il, accusateur, pointant du doigt la montre affichant toujours la fatidique heure de son bain de minuit pour fuir Jason au Lover’s Lake.

 

Hé bien, voilà qui était inattendu. On avait accusé Eddie de beaucoup de choses. On l’avait pointé du doigt pour de nombreuses raisons. Mais personne ne l’avait jamais accusé de porter une montre qui ne donnait la bonne heure que deux fois dans la journée – c’était un détail bien dérisoire à côté de tout ce qui faisait de lui le taré du bahut, le phénomène de Hawkins.

 

« Est-ce vraiment important, la montre que je porte ?

— Bien sûr ! La tienne est tellement… Basique ! Et elle ne donne même pas l’heure ! » s’agaça l’enfant.

 

Il s’agitait beaucoup et Eddie compatit en voyant toute cette énergie dans un si petit corps. Ce ne serait pas facile à gérer pour lui quand il entrerait au lycée, il le savait d’expérience.

Mais là n’était pas la question.

 

« Hein ? »

 

L’incohérence du gamin lui faisait perdre son éloquence. Super.

 

« Pourquoi tu as refusé que Steve te courtise ? Ce n’est pas lui qui te l’as demandé en premier ? »

Eddie resta bouche bée devant l’enfant qui essayait de lui faire la morale.

 

Quel était le putain de rapport avec sa montre noyée ?!

 

« Si. Mais c’est compliqué-

— Est-ce que c’est parce que tu es un alpha que tu ne veux pas être courtisé ? »

 

Ils étaient presque arrivés devant la chevy d’Eddie et Dustin s’était posté devant lui, mains sur les hanches dans une imitation très convaincante de Steve.

 

Eddie ouvrit la bouche pour se défendre, mais le gamin reprit la parole aussitôt.

 

« Parce que Steve est un alpha aussi, tu sais. Tu ne peux pas le traiter comme un oméga, même s’il est- »

Dustin agita les mains, cherchant un mot, semblant éviter le doux qui dansait évidemment dans son esprit. Ou peut-être gentil. Quelque chose comme ça. Parce que c’était ce qu’était Steve. Doux. Gentil. Comme peu d’alpha se laissaient être.

« Bref, continua Dustin en balayant la fin de sa phrase de la main. C’est un alpha. Il mérite d’être traité comme un alpha. »

Dustin releva les yeux vers Eddie, le défiant de trouver une justification suffisante à son comportement visiblement décevant.

« Écoutes, gamin. On en a discuté lui et moi, d’accord ? On a décidé ça ensemble-

— Ah bon ? Et tu l’as vraiment écouté ? Parce que je t’ai entendu l’appeler par tous ces noms féminins-

— Ok, ok ! le coupa Eddie. Calme-toi. Steve est d’accord. On en a parlé. Et de toute façon, gamin, qu’est-ce qui te fait croire que lui faire la cour est plus dégradant pour lui que d’accepter qu’il me fasse la cour ? Il n’y a pas de rôle inférieur à l’autre dans une cour, Henderson. Ce n’est pas parce que c’est un alpha qu’on ne peut pas prendre soin de lui de temps en temps. »

Et ce n’est pas parce qu’Eddie est un oméga qu’il ne peut pas s’occuper de son alpha, eut-il envie de grogner.

Il était peut-être pauvre, agressif, incapable de cuisiner sans une semaine intensive de cours de son oncle, mais il courtiserait Steve mieux que n’importe quel alpha riche qui ne connaissait que les faux-semblants.

« Il a fallu des mois et une conversation sérieuse pour que Steve arrête de mal prendre le fait que Max l’appelle maman sarcastiquement à tout bout de champ. Il sait maintenant que c’est affectueux et que ça n’a rien d’une insulte, mais ce n’était pas le cas au début et il ne nous avait rien dit parce qu’il pensait que ça n’avait pas d’importance. Il a mis longtemps à accepter les retours positifs sur ses compétences en cuisine ou à s’occuper de nous. Ne va pas me faire croire que toi, qui débarque du jour au lendemain, tu as réussi à le convaincre que tu pouvais le courtiser comme une fille oméga et qu’il a juste accepté avec plaisir. »

Dustin, le visage rouge, reprit son souffle sans arrêter de fusiller Eddie du regard.

« Henderson, et Eddie posa ses deux mains sur ses épaules pour se pencher vers lui, je te jure, on en a discuté. Je lui ai dit que je pouvais l’appeler autrement s’il préférait, il m’a assuré que ça lui convenait. Il est assez grand pour me dire si quelque chose le dérange- »

Dustin le coupa avec un souffle agacé, secouant ses épaules pour essayer de déloger les mains d’Eddie.

« Oui sauf qu’il ne dira rien ! Il ne dit jamais rien, il fait toujours passer les autres avant et s’il a l’impression que toi ça te convient, il va juste te sourire et te demander de continuer à l’insulter ! C’est même un des conseils qu’il m’a donnés ! »

— Quoi ? Comment ça un conseil ?

— Il me donnait des conseils pour les filles. Ne jamais leur dire non si elles proposent une activité, même si c’est débile comme se maquiller ou aller faire du shopping, expliqua Dustin en commençant à pointer sur ses doigts. Toujours s’excuser quand elle est en colère, même si tu ne sais pas pourquoi elle t’en veut et même si tu sais qu’elle est en tort. Lui offrir des cadeaux et des fleurs, même après les premiers rendez-vous, parce que l’affection n’est jamais acquise.

— Attends, quoi ? C’est ça les plans à la Harrington ?

— Ça et la laque Farrah Fawcett » répondit Dustin avec les sourcils froncés.

Puis ses yeux s’écarquillèrent et il jeta ses mains sur sa bouche avec un regard suppliant vers Eddie.

« Oh putain, j’étais pas censé dire ça ! C’est top secret ! N’en parle à personne, surtout pas à Steve ! Tu ne sais rien et surtout ce n’est pas moi qui te l’ai dit ! »

Eddie s’efforça de garder un air sérieux en acquiesçant.

 

Parce qu’en voilà une information croustillante.

 

Pas la laque Farrah Fawcett, bien sûr. Non. Mais Dustin, le petit Dustin, détenait des secrets. C’était évident. Et surtout, il était mauvais pour les garder.

 

« Tu sais, dit Eddie plus calmement en déverrouillant sa camionnette et faisant signe à Dustin de monter, je pense que tu pourrais m’aider pour mon troisième cadeau, justement. »

Comme prévu, détourner l’attention de Dustin avec un projet pour Steve sembla fonctionner à merveille.

 

.

 

Robin lui lança dessus l’étiquette qu’elle avait trimbalé toute la journée dans sa poche ou entre ses doigts à la tordre dans tous les sens pour s’occuper. Il lui répondit avec un regard agacé.

« Arrête avec cette tête, bon sang, Steve ! »

Il croisa les bras et s’appuya contre le comptoir, sans la quitter des yeux.

« Il est parti depuis même pas dix minutes, tu n’as pas le droit de bouder si vite.

— Je ne boude pas. »

Robin haussa ses sourcils, baissant ostensiblement les yeux vers ses bras croisés avant de le regarder à nouveau dans les yeux.

Il soupira lourdement, décroisa les bras et se retourna pour s’accouder au comptoir à la place.

Robin s’appuya à côté de lui, lui donnant un coup d’épaule.

« Si tu dois vraiment broyer du noir, fais-le à voix haute. »

Il tapota le comptoir, suivant un motif imaginaire, avant de se décider à prendre la parole.

 

« Je pense toujours qu’il fait ça juste pour le spectacle.

— Il n’était pas obligé de passer ce soir.

— Tu étais là. Il a dû se sentir obligé comme il passait par le centre commercial.

— Steve. »

Il n’aimait pas le ton sur lequel elle prononçait son prénom cette fois-ci. C’était trop proche de la façon dont Carol le prononçait. Dont sa mère le faisait aussi, quand elle était encore là pour juger ses actes.

« Non, Robin. Je sais ce que je dis. Il n’a probablement accepté que parce que j’étais le premier gars à m’intéresser à lui.

— Et alors ? Je n’accepterai pas la première fille venue.

— Mais tu accepterais si Chrissy demandait à te courtiser, pas vrai ? »

Cela laissa Robin à ouvrir la bouche comme un poisson.

« Mais tu ne la connais pas. Si ça se trouve, cette fille est affreuse. Ou elle a une manie que tu ne supporteras pas.

— Si c’était le cas, alors je lui dirais gentiment que ça ne le fait pas pour moi. Je ne ferai pas un spectacle juste pour faire semblant.

— Peut-être qu’il ne sait pas comment me le dire ? Peut-être qu’il a peur que je lui casse la gueule ou des répercussions sur sa vie une fois que mon influence ne le protégera plus ? »

Parce que c’était une réalité. S’ils se séparaient, Eddie s’attirerait tous les retours de bâtons. Il se ferait harceler. Ils n’étaient à l’abri pour le moment que parce que la moitié influente de l’école pensait qu’il s’agissait d’une blague et en attendait la chute avec délectation. S’il n’était pas vraiment discret avant concernant ses préférences, il n’avait maintenant vraiment aucun moyen de retourner dans le placard après s’être affiché de façon si évidente. Il était forcément coincé avec Steve.

— S’il voulait se protéger des conséquences, il n’aurait pas accepté dès le départ. Ou pas publiquement. C’est lui qui a décidé de monter sur cette table pour faire sa demande. C’est lui qui m’a tirée pour faire une foutue intro à la trompette pour annoncer son discours, Steve.

— Mais il ne me connaissait pas. Pas vraiment. Il avait juste l’image de Steve Harrington, le gars populaire.

— Et donc il aurait forcément été déçu en apprenant à te connaître ?

— Je n’ai rien à voir avec ce Steve là.

— C’est Eddie Munson. Pourquoi est-ce qu’il voudrait de ce Steve là ? Je suis sûre qu’apprendre à te connaître a été une très bonne surprise pour lui.

— Si tu es si persuadée qu’il est totalement épris, alors pourquoi il ne m’a toujours pas offert le troisième cadeau ? J’ai eu le bijou, le repas, mais il n’a rien fait d’autre depuis.

— Steve. »

Il leva les yeux vers elle, grimaçant en voyant son mécontentement.

« Je t’aime, mais là tu tournes en rond. Pourquoi ne peux-tu pas juste accepter qu’il soit intéressé ? Il prend son temps parce qu’il veut faire les choses bien. Il gaffe parce que tu le rends tout nerveux. Il est monté sur cette foutue table parce que tu es un très beau garçon et il est complètement dingue à chaque détail qu’il apprend à ton sujet, j’en suis certaine. Ce n’est pas du spectacle, Steve. Je suis sûre qu’il a prévu de continuer la cour samedi. Tu verras, il aura le prochain cadeau. »

Il fronça les sourcils vers le comptoir.

« Je ne vois pas ce qu’il me trouve.

— Et je ne vois pas ce que tu lui trouves, et pourtant… »

Elle fit un geste de la main vers Steve pour illustrer.

Steve coinça un ongle entre ses dents, y réfléchissant. Eddie était intelligent. Gentil. Drôle. Patient avec Steve. Il avait de grands yeux et des boucles folles.

« Des fossettes », dit-il à voix haute, toujours perdu dans ses pensées.

Robin leva les yeux au ciel.

« C’est un petit chien nerveux qui grogne, c’est tout. Un chihuahua. Il a des yeux globuleux et il tremble.

— C’est faux ! »

Robin le fixa, le défiant de trouver un contre-argument. Il soupira.

« C’est mignon les chihuahuas.

— Tu rigoles ?! C’est affreux. Laid.

— Non c’est mignon. Et Eddie ne ressemble pas à un petit chien.

— Bien sûr, et ce serait quel animal alors ? Un rat ? »

Steve secoua la tête.

« Une chauve souris. Ou peut-être un opossum. »

Robin le regarda, les yeux écarquillés, cherchant probablement à savoir s’il était sérieux.

« En quoi c’est mieux qu’un chihuahua ?!

— Tout est mieux qu’un chihuahua. Ces chiens ne savent être rien d’autres que mignon.

— Ils ne sont pas mignons. »

 

Steve roula des yeux et se redressa, retirant son chapeau de marin et allant dans l’arrière salle pour récupérer ses affaires. Il était temps de partir.

 

Quand Robin arriva à sa suite, attrapant son propre sac et son manteau, il se tourna vers elle à nouveau.

 

« C’est mignon. »

Et il détalla pour aller fermer le magasin.

« Non, c’est affreux ! » entendit-il crié derrière lui.

 

Il ne savait toujours pas si Eddie était sérieux, mais au moins, Robin lui avait rendu le sourire.

 

.

 

Après avoir chargé le vélo de Dustin à l’arrière, ils étaient partis de Starcourt. Dustin donnait de vagues indications en mangeant sa glace et, pendant ce temps, Eddie lui présenta l’idée de la veste personnalisée comme cadeau. Il expliqua qu’il aurait aimé représenter les proches de Steve dessus, mais qu’il ne connaissait pas encore assez son entourage.

« Un skate pour Max, commença Dustin dès qu’Eddie demanda s’il avait des idées. Une gaufre pour El. Et un ballon de basket pour Lucas.

— Ok ok, attends, tu peux noter ça quelque part pour moi ? Je ne vais jamais tout retenir. »

Dustin acquiesça, sortant de quoi noter de son sac de cours qui traînait à ses pieds. Il était devenu immédiatement très sérieux, comme s’il s’agissait d’un projet décisif pour les cours.

« Un chapeau de magicien pour Will, une épée et un bouclier pour Mike… Et moi une boussole, bien sûr, continua-t-il tout en écrivant.

— Je mettrai un rouge-gorge pour Robin aussi »

Dustin approuva et le rajouta à la liste.

« Il manque Erica… »

Il réfléchit, cognant le stylo contre ses lèvres avant de s’illuminer.

« Le drapeau américain avec une couronne, évidemment, ricana-t-il en le notant.

— Pourquoi ça ? demanda Eddie, perplexe.

— Parce que dans America, il y a Erica, répondit Dustin avec une voix de fausset.

— J’aime bien l’état d’esprit de cette petite.

— C’est parce que tu ne l’as pas rencontrée. »

Eddie renifla un rire.

« Tu vois d’autres personnes ? »

Eddie s’attendait peut-être aux parents de Steve, ou a quelque chose au sujet de Tommy et Carol. Il ne les aimait pas, mais c’étaient les amis de Steve. S’ils étaient importants pour lui, ils mériteraient une place sur cette veste, peu importe ce que pense Eddie.

Mais la réponse de Dustin, après un long silence de réflexion, était peut-être pire encore.

« Un appareil photo pour Jon et un carnet de notes avec un stylo pour Nance. »

Eddie se retint de justesse de piler au milieu de la route.

« Nance ?! Comme dans Nancy Wheeler ?

— Bien sûr. Qui d’autre ?

— Pourquoi Nancy ? C’est son ex !

— Ils sont restés amis.

— Et avec Jon aussi ?!

— Ils ont eu une période de froid. Mais ça va mieux, maintenant. »

 

Qu’est-ce que-

 

Quoi ?!

 

« Enfin, continua Dustin en ignorant Eddie qui crachotait sur son volant en essayant de ne pas sortir de la route, on n’a rien fait tous ensemble depuis cet été et je ne suis pas sûr qu’ils se parlent au lycée, mais les après-midis piscine se passaient bien.

— Piscine ? s’étrangla Eddie, son imagination lui fournissant contre sa volonté l’image de Steve bavant sur une Nancy parfaite en maillot deux pièces trop petit comme les filles sur les plages californiennes dans les films.

— Ouais, la piscine de Steve, tu sais. Ses parents étaient en voyage tout l’été donc on a tous pu en profiter sans problème et faire des soirées pyjama dans son salon après. Sa télé est si grande mec ! C’est complètement dingue chez lui.

— J’ai vu ça ce week-end », répondit Eddie d’un ton plat, incapable de trouver autre chose avec la jalousie toujours bouillonnante dans ses veines.

Dustin cessa son monologue, fixant maintenant Eddie qui lui-même fixait la route.

« Eddie ? Ça va ?

— Parfaitement », dit-il en contenant les tremblements qui voulaient secouer son corps tant il était énervé.

Parce qu’il ferait des concessions pour Steve. Des tas. Il mettrait sur sa veste des foutus rappels pour ses amis de merde ou ses parents si Steve tenait à cette partie douteuse de son entourage. Mais Nancy Wheeler ? Son ex ? Et le gars qui lui avait volé son ex et lui avait donné l’air abattu qu’il s’était traîné d’Halloween à la fin de l’année scolaire dernière ? Bon sang, non.

« Tu es sûr ? Tu as l’air de vouloir mordre quelque chose. Ou quelqu’un. »

Une place libre le long de la route attira le regard d’Eddie qui décida de se garer là. Il se tourna vers Dustin dès qu’il serra le frein à main. Celui-ci leva les deux mains, comme pour se protéger.

« Je dis juste, tu sais que tu n’as rien à craindre de Nance, pas vrai ? »

Le regard d’Eddie devait se faire plus noir, car le gamin recula sur son siège, un peu.

« Steve ne s’intéresse plus à elle, il est complètement passé à autre chose. Je pensais qu’il s’intéressait à Robin, honnêtement. Quand il nous a traîné à Indy et a profité de nos emplettes pour acheter de quoi commencer à faire la cour à quelqu’un, je pensais que c’était pour elle. Mais bon, je suppose qu’ils sont vraiment juste amis puisque, hé bien… »

Dustin pointa Eddie d’une main en faisant la moue, ce qui fit plisser des yeux le concerné.

« Mais peu importe, s’agita Dustin, l’important c’est que Steve ne s’intéresse plus du tout à Nancy ! Et Nancy ne s’intéresse pas à lui non plus !

— Pourquoi en es-tu si sûr ? C’est Steve Harrington. Toutes les filles s’intéressent à Steve. »

Cette fois, c’est Dustin qui plissa les yeux.

« Dans quelle réalité tu vis, exactement ? Il n’est plus populaire. Il n’arrêtait pas de se prendre des râteaux de toutes les filles à peu près de son âge. Robin tient même un tableau où elle compte ses échecs.

— Peut-être que les filles sont toutes devenues aveugles. Qu’est-ce que j’en sais ? Tant mieux pour moi. Et depuis quand Nancy se préoccupe de si son petit-ami est populaire ou non ? Elle a quitté Steve pour Byers !

— Eddie. C’est Nancy Wheeler ! Elle est super intelligente et ambitieuse.

— Et ?

— Hé bah, tu connais Steve, quoi. »

Eddie cligna des yeux. Ils se fixèrent un moment, Eddie attendant que Dustin lui prouve qu’il n’avait pas insinué ce qu’il venait d’insinuer.

« Est-ce que tu viens de traiter Steve de stupide ?

— Non, mais, c’est un sportif-

— Il me semble que ton ami Lucas est sportif aussi. Est-ce que tu le trouves stupide ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit !

— Oh, donc c’est juste Steve. »

Eddie croisa les bras. Dustin émit un grognement d’agacement.

« Il n’est pas si stupide que ça ! Mais enfin tu ne peux pas nier qu’il est long à comprendre certains trucs et qu’il fait des réflexions débiles la majorité du temps ! Regarde tout à l’heure, il s’est trompé en lisant quatre mots alors qu’ils étaient écrits en gros sur ta guitare !

— Donc moi je dois faire attention à lui et ne surtout pas l’appeler princesse, mais toi tu peux l’insulter dès qu’il a le dos tourner ?

— Ce n’est pas une insulte si c’est la vérité. Et je ne lui dirai pas en face, je suis pas complètement con ! Mais il est un peu lent, c’est un fait. C’est le barbare de notre groupe, il faut bien des gens qui sont les muscles plus que le cerveau pour une bonne équipe.

— Sauf que ce n’est pas D&D, là.

— Oh, s’il te plaît ! râla Dustin. Il a failli redoubler l’année dernière, il n’a réussi que parce que je l’ai convaincu de retourner demander de l’aide à Nancy !

— Oh, donc je suis stupide moi aussi ? Parce que, aux dernières nouvelles, j’ai redoublé ma terminale.

— Arrête de détourner mes propos !

— Alors arrête de dire des bêtises !

— Donc, toi, tu le trouves super intelligent ?!

— Il fait tout le temps attention aux autres. Il fait attention à ce que vous aimez, il se souvient de plein de détails-

— Ce n’est pas de l’intelligence, ça. »

Eddie souffla, énervé par l’arrogance de l’enfant.

« Alors c’est quoi l’intelligence, hein ? Savoir faire un calcul de tête, réciter une poésie et trouver les oxymores dans un texte ? Lire des livres pompeux écrits avec des grands mots en vieil anglais ? Connaître par cœur le tableau périodique des éléments ? Résoudre des équations à trois inconnues ? Bravo, tu es un beau produit du conformisme scolaire ! Toutes ces compétences que tu appelles intelligence ne te serviront à rien dans la vraie vie, mais cela fait de toi un être supérieur à Steve, bien sûr ! »

Ils se fixèrent un long moment, soufflant comme des bœufs et refusant de cligner des yeux avec le sérieux des enfants de maternelle s’affrontant dans une bataille de regard dont leur position dans la fragile hiérarchie sociale du cycle primaire dépend. Dustin craqua finalement, détournant les yeux, levant les mains au ciel et retombant dans son siège.

« Bien, c’est vrai, tu as raison ! Satisfait ?

— Très satisfait » répondit Eddie avec un large sourire.

Eddie tourna la clé pour redémarrer le moteur, faisant les contrôles pour quitter sa place et conduire enfin Dustin chez lui. Celui-ci bouda un peu en continuant à donner les directions.

Quand ils étaient à deux rues d’être arrivés, il attrapa la liste qu’il avait abandonnée sur le tableau de bord, la relisant à voix haute puis réfléchissant. Eddie se gara devant chez lui et se tourna vers lui, le regardant mordiller son crayon avec ses molaires.

« Bien, et tu devrais rajouter une batte à clous », dit-il finalement en le notant.

Il arracha la feuille de son carnet et la tendit à Eddie.

« Une batte à clous ? Pourquoi ?

— Pour Steve ! Il nous a défendu quand- »

Dustin s’interrompit en entendant sa mère l’appeler. Elle était sur le perron, enroulée dans un plaid et le journal du jour à la main – elle devait avoir fini les mots croisés et s’être rendu compte du retard de son fils depuis un moment déjà.

Celui-ci ouvrit la portière et ramassa ses affaires, laissant le vent froid s’engouffrer dans le véhicule.

« Je te raconterais une autre fois ! Merci de m’avoir ramené Eddie ! »

Et il sauta hors de là, jeta son sac sur le dos et claqua la portière.

 

Eddie le regarda commencer à courir vers sa mère, avant de s’arrêter subitement, de lui faire signe d’attendre et de faire demi-tour vers le côté conducteur. Eddie soupira et tourna la manivelle pour ouvrir la fenêtre – ce n’était pas très classe, mais l’option avec les fenêtres électriques était clairement hors de son budget.

« Tu as oublié quelque chose ?

— Non, c’est juste… »

Il hésita, mais se décida, prenant un air sérieux.

« Je suis content que tu sois avec Steve. Nancy n’était pas assez bien pour lui, ça va lui faire du bien d’avoir quelqu’un comme toi. »

Eddie, étonné, ne savait pas quoi répondre.

« Mais, rajouta Dustin en le pointant sévèrement du doigt, si tu lui fais du mal, on fera de ta vie un enfer, compris ? On crèvera tes pneus et tout. »

Eddie retint son sourire pour ne pas vexer l’enfant. Il tendit simplement le bras pour tirer sur l’avant de son bob.

« Compris, gamin. Je veillerai sur lui. »

Dustin tiqua en redressant son chapeau, mais hocha de la tête vers Eddie.

 

Sans un mot de plus, il s’enfuit à nouveau en courant vers chez lui. Il engagea immédiatement la conversation avec sa mère alors que celle-ci semblait désespérée de rentrer dans la chaleur de son foyer. Elle leva à peine les yeux vers Eddie et celui-ci fut surpris qu’elle n’ait pas eu l’air plus méfiante à son sujet.

 

Il haussa des épaules et reprit la route. Ce soir, il avait encore des cours de cuisine à prendre avec Wayne.

 

.

 

Wayne n’en pouvait plus. Leurs voisins n’en pouvaient probablement plus non plus. Plus personne dans tout le parc à caravane ne mangerait plus de pain de viande pendant au mois un mois après cette semaine d’entraînement intensif à la cuisine pour son neveu.

Cela n’avait rien d’un succès, mais au moins, Eddie progressait. On ne pouvait pas non plus lui enlever sa motivation.

Le pire avait été le mercredi. Eddie était arrivé tard, avait tripoté et relu une liste toute la soirée et fait d’autres listes – probablement réfléchissait-il encore à un projet pour son jeu du vendredi soir, mais, bon sang, ce n’était pas le moment de se laisser distraire par de la fantasy ! – il avait aussi sauté de réalisation et s’était enfui au milieu d’une découpe alors qu’il venait de mettre la casserole sur le feu. Il avait seulement crié quelque chose à propos d’un gamin stupide qui aurait oublié son vélo et avait déguerpi sans même penser à éteindre le gaz.

Leur voisine, Mme Jones, était même venue donner des conseils quand Wayne menaça de baisser les bras face aux échecs répétés d’Eddie. Elle redécoupa la recette en étapes plus simples et courtes, ajouta des annotations et les numérota pour que le jeune homme s’y retrouve plus facilement. Eddie manquait cruellement de concentration, ses pensées s’égarant en permanence pendant qu’il réalisait telle ou telle étape de la recette et il se retrouvait rapidement perdu. Il oubliait de regarder l’heure ou de lancer un minuteur, oubliait en plein milieu les instructions qu’il venait de lire et qu’il devait suivre, prenait trop de temps à retrouver où il en était, se précipitait ou perdait patience sur certaines étapes. Parfois même, trop impatient, il essayait d’improviser un raccourci dans la recette, malgré le nombre de fois où Wayne et Mme Jones lui ont répété qu’il n’existait pas de raccourci en cuisine.

Heureusement, le vendredi soir, tard et fatigué car après son rendez-vous avec son club du lycée, Eddie réussit seul à suivre l’entièreté de la recette sans se tromper sous l’œil attentif de ses deux professeurs.

 

.

 

Eddie était plutôt fier de lui-même. Il avait appris à cuisiner – un seul plat, mais c’était toujours mieux que aucun – il avait bien avancé sur ses recherches pour le troisième cadeau – merci Dustin pour la liste – et il n’avait séché qu’une demi-journée de cours – le jeudi matin, pour aller à Indianapolis racheter des fils de couleurs et des patchs. Il avait raté le cours de sport. C’était dommage, il manquait Harrington dans son petit short vert, mais il évitait une matinée d’hiver à courir en rond sous la pluie-neige autour du terrain boueux. Il n’aurait de toute façon pas vu grand choses des longues jambes de son alpha si loin derrière lui à cracher ses poumons. Dieu maudisse l’homme – c’était certainement un homme, une femme aurait probablement eu plus de jugeote – qui avait décidé que la course d’endurance serait un sport parfait à pratiquer juste avant les fêtes de fin d’année, en extérieur.

Enfin bon, c’était une bonne semaine. Longue et fatigante, vu qu’il n’avait pas fait de très bonnes nuits de sommeil, entre les soirées passées à cuisiner et les nuits à coudre et broder – il avait passé deux des nuits en question à dormir affalé sur son bureau, son dos ne l’en remerciait pas – mais une bonne semaine malgré tout.

 

Le vendredi soir, il s’endormit immédiatement. Il se réveilla le samedi matin grâce à son troisième réveil et se traîna pour se préparer – enfiler un jogging et un t-shirt, toilettes et café clope assis sur leur petite terrasse, avec un plaid, à regarder d’un œil encore vide le soleil se refléter sur le givre qui recouvrait la pelouse.

Il avait demandé à Steve de venir à midi, pour le repas. Il avait donc la matinée pour mettre en application les leçons de la semaine et préparer le meilleur des pains de viande que Steve mangerait jamais – c’est faux, il allait tenter d’en préparer un qui soit correct, ce serait déjà une victoire.

Mais d’abord, il devait se préparer.

 

Il prit la douche, passa trente minutes à retourner son armoire pour trouver la tenue idéale avant de se décider pour quelque chose qui lui ressemble, assez décontracté, et qui, finalement, était semblable à ses tenues de tous les jours – jean noir déchiré, chaîne et menottes à la ceinture, son t-shirt manches longues le plus encore en forme de t-shirt, avec un logo de Black Sabbath. Il avait essayé de sécher ses cheveux comme Steve lui avait montré – c’était plutôt un échec, mais toujours mieux que ses tentatives passées et plus présentable que sa technique habituelle de les brosser quand ils étaient trempés et de laisser le temps décider de la forme qu’ils prendraient. Il avait sorti son khôl pour souligner ses yeux, ce qu’il ne faisait habituellement que pour ses sorties à Indy.

Il ne mit pas ses bagues et noua son bandana autour de sa tête pour dégager ses cheveux le temps de cuisiner. Leur tablier était une petite horreur trouvée en friperie pour un prix misérable, déjà tâché, qu’il avait offert à Wayne un Noël. Il associait des couleurs que personne n’aurait osé essayer de mettre à côté avec un minimum de bon sens dans un motif tartan ignoble, la poche et le bas étaient ornés de dentelles effilochées dont le blanc tirait bien plus vers le marron désormais et le texte World’s Best Mom venait compléter le tout.

Eddie avait beaucoup rit quand Wayne avait décidé de vraiment l’utiliser – un tablier est un tablier, fiston. Il avait beaucoup moins ri quand Wayne le lui avait tendu en insistant avec un sourire narquois en début de semaine. Heureusement, si tout se passait bien, Steve ne serait jamais témoin de cette scène, le tablier finirait dans le panier à linge sale sous tous ces vêtements noirs et sa tenue du jour ne serait pas tâchée.

 

Satisfait, il sortit les ingrédients et les ustensiles dont il aurait besoin comme Mme Jones lui avait conseillé de faire pour ne rien oublier et attaqua l’épluchage et la découpe des pommes de terre pour l’accompagnement.

 

.

 

Tout ne se passait pas bien.

 

Midi approchait dangereusement, sa purée avait une consistance affreuse et il avait oublié de récupérer le jus de cuisson de la viande à temps pour la sauce. La majorité s’était évaporé et il n’en restait pas assez pour suivre la recette. Agacé, il laissa tomber la purée, coupant le feu pour limiter les dégâts, éteignit le four et l’ouvrit pour éviter de brûler le pain de viande et fixa avec haine le bocal de haricots verts qui auraient dû être ouvert en dernier pour les faire chauffer tranquillement pendant que tout le reste était prêt et laissé au chaud dans le four. Il jeta violemment le torchon sur le comptoir sale – il n’avait pas eu le temps de le laver dans la précipitation, même si, ça aussi, il aurait dû avoir le temps de le faire – ce qui n’était pas aussi satisfaisant qu’il l’imaginait, car le torchon s’aplatit simplement dans les tâches du mélange d’œuf, de lait et de chapelure sans grand bruit. Il regarda l’horloge juste au moment où elle indiqua midi à la seconde près, l’aiguille des minutes se décalant sur le cadrant avec un clac définitif comme si elle se moquait de lui. Il voulut saisir ses cheveux pour y enfouir ses mains et hurler sa frustration mais ne rencontra que le bandana qui les tenait. Il se contenta donc de hurler silencieusement dans le vide en serrant les poings très fort contre ses yeux. Il tapa du pied dans le meuble de la cuisine – le meuble gagna et ses orteils lui en voulurent.

Il sautait à cloche pied en marmonnant toutes les insultes qu’il pouvait imaginer sur le moment quand on toqua à la porte.

Il se figea, se sentant comme un très proche cousin d’une biche prise dans les phares d’une voiture sur une route forestière d’habitude très calme.

 

.

 

Steve resta cinq bonnes minutes assis dans sa voiture à regarder la porte de la caravane des Munson en se rongeant les ongles. Eddie avait juré s’occuper de tout pour la journée. Robin était certaine qu’il lui offrirait enfin le prochain cadeau de cour.

 

Lui, avait pris une décision. Si la journée se passait mal, qu’Eddie ne semblait effectivement pas intéressé, Steve mettrait fin à toute cette mascarade, avant qu’il ne soit trop tard. Il dirait la vérité – sur la blague inventée par Tommy et Carol, pas sur ses sentiments naissants pour Eddie, bien sûr – ils en riraient peut-être tous les deux. Ils pourraient inventer un plan tordu pour se venger des amis de Steve et sauver la réputation d’Eddie d’un désastre. Peut-être même pourraient-ils être amis ensuite.

Oui, ce serait parfait. Steve garderait ses sentiments gênants pour lui et cette blague serait enfin derrière lui. Il lui fallait juste la preuve qu’Eddie ne s’intéressait pas à lui de cette façon, pas vraiment.

 

Il inspira un bon coup, sorti de sa voiture, monta les quelques marches jusqu’à la porte des Munson, et frappa avec toute l’assurance d’un Harrington.

 

Il ne s’attendait certainement pas à ce qui l’accueillit quand la porte s’ouvrit.

 

Eddie, en chaussettes, avec un tablier aux couleurs douteuses et le message le moins raccord possible écrit sur le devant, un bandana tenant ses boucles folles en arrière et… était-ce du khôl qui avait bavé comme ça autour de ses yeux ?

Ils étaient figés à se regarder l’un l’autre quand une autre information lui parvint – une délicieuse odeur venait du coin cuisine.

Eddie… cuisinait ?

 

« Ça sent bon » lâcha-t-il finalement quand le silence s’éternisa et devint trop gênant pour ne pas être rompu.

 

Cela sembla réveiller Eddie qui rejeta la tête en arrière – et, non, Steve ne fixait pas son cou en se disant qu’il serait parfait pour ses dents, c’était un homme avec plus de maîtrise que ça, voyons – et gémit – cela non plus ne donna pas de pensées graveleuses à Steve. Eddie se recula, arracha le bandana de ses cheveux et tourna sur ses pieds pour se retrouver à se cogner contre le mur à côté de la porte. Lentement, il glissa et se laissa tomber au sol, puis enfoui sa tête dans ses mains, derrière ses cheveux en bataille.

Si dramatique.

 

Steve entra donc et referma la porte derrière lui. Il regarda le comptoir de la cuisine avec les ustensiles sales. Grimaça en voyant le pauvre torchon qui s’imbibait de la tâche sur laquelle il avait atterri. Était-il arrivé trop tôt selon les plans d’Eddie ?

Il s’accroupit à côté de lui. Il hésita à poser la main sur son épaule mais se ravisa – tout le monde n’appréciait pas le contact physique pour être réconforté, il l’avait durement appris avec Nancy.

« Ed ? »

Eddie ne bougea pas.

« Ça va ? essaya-t-il à nouveau.

— Non » lui parvint la voix étouffée d’Eddie.

Il sortit enfin la tête de ses bras, la mine déconfite. Le khôl avait encore plus coulé, tachant ses doigts et entourant ses yeux. Ça devrait être illégal d’être aussi mignon dans un tel état.

« J’ai tout gâché, continua Eddie, je suis si nul.

— Hey, allez, je peux attendre que tu aies fini, on a le temps.

— Non ! Eddie secoua la tête. J’ai tout gâché ! Il n’y a rien à finir. »

Steve fronça les sourcils et huma l’air. Eddie soupira dramatiquement et se laissa retomber dans ses mains.

« Ça ne sent pas le brûlé, c’est forcément rattrapable. Je peux t’aider. »

Eddie se redressa brusquement, le faisant sursauter.

« Mais ce n’est pas le but, Stevie ! Je devais tout faire tout seul ! J’ai passé une putain de semaine là-dessus ! Même la voisine est venue m’aider à apprendre ! C’était censé être une recette simple ! Mais non, je suis trop nul, beaucoup trop nul pour suivre des putains d’étapes claires… »

Il serra ses mains dans ses cheveux en grognant.

« Hé, hé ! interrompit-il en saisissant ses mains pour les retirer de ses boucles, les amenant sur ses genoux. Tu vas te faire mal. »

Eddie détourna les yeux, sourcils froncés, boudant.

 

Puis le déclic se fit dans les pensées de Steve.

 

Eddie cuisinait pour lui.

 

« Attends, tu voulais faire ça tout seul ? Pour moi ? »

Eddie lui lança un regard méchant gâché par ses yeux de panda.

« Bien sûr, Steve. C’est le deuxième cadeau, un repas.

— La plupart des alphas ne cuisinent pas vraiment un repas de nos jours. On se contente d’un restaurant. Je pensais que c’était ça le repas chez Benny. »

Le regard d’Eddie se fit plus dur.

« Tu pensais qu’un burger-frites dans un restaurant pas cher était le deuxième cadeau de cour ?! Je suis pauvre, mais quand même, je ne vais pas t’offrir un repas à moins de cinq dollars comme cadeau de cour ! Et ce n’est pas parce que tous les alphas crachent sur leurs propres traditions simplement parce qu’ils pensent que la cuisine n’est pas faite pour eux que je devrais en faire autant. Tu me prends pour qui ? Je ne suis pas un goujat, j’ai des principes.

— Non, bien sûr que non. Mais tu n’avais pas besoin de faire tout ça, ce n’est pas grave si tu ne sais pas cuisiner. »

Steve haussa des épaules. Cela devait être la mauvaise réponse, car Eddie afficha sa tête de “j’ai envie de mordre quelque-chose violemment”.

« Tu ne devrais pas te contenter de moins, princesse. Tu mérites d’être courtisé correctement. Au diable tous ces abrutis d’alphas qui pensent qu’un restaurant chic peut compenser leur manque de compétence. »

 

.

 

Le sourire de Steve était doux en réponse. Il serra également les doigts d’Eddie qu’il tenait encore entre les siens sur ses genoux. Cela attira le regard d’Eddie sur ses mains, noires de khôl.

Putain.

Il grogna à nouveau, laissant sa tête retomber en arrière et cogner contre le mur plusieurs fois.

C’était bien beau tout ce grand discours sur les compétences, mais en attendant, lui, un oméga dont on disait qu’il était dans ses gènes de savoir faire la cuisine, avait réussi à tout gâcher. Tous ces préjugés étaient vraiment de la merde de bout en bout, pas utiles pour deux sous, même quand on avait besoin d’eux.

« Je suis nul, totalement incompétent. En plus je dois avoir une tête affreuse. Je ne t’en voudrais pas si tu m’abandonnes ici. »

Il secoua la main en essayant d’avoir l’air indifférent, faisant signe à Steve de partir.

Steve attrapa sa main, la coinçant entre les siennes pour l’amener vers lui.

« Hors de question, Ed. »

Puis Steve se leva et tira sur sa main pour l’inciter à faire de même. Eddie avait probablement ce regard que Wayne qualifiait de poisson mort. Steve insista.

« Allez, je vais t’aider, je suis sûr qu’on peut sauver ce repas. »

Eddie se leva en soupirant.

 

Steve le poussa vers la salle de bain.

 

« Va te nettoyer le visage pendant que je regarde ce qu’on peut faire. Tu es mignon quand tu ressembles à un panda, mais je doute que ce soit la tête que tu veuilles garder toute l’après-midi.

— Oh bon sang ! »

Eddie se dépêcha d’aller s’enfermer dans la salle de bain, mains sur le visage et doigts juste assez écartés pour ne pas se cogner dans l’encadrement.

Il jura tout du long en vidant une quantité indécente de démaquillant sur un coton pour essayer de se débarrasser des traces noires qui ressemblaient maintenant aux cernes les plus imposantes connues de l’humanité toute entière.

Il hésita, mais évita finalement de remettre du khôl. Il essaya de réarranger ses cheveux, retira l’affreux tablier, remis son bandana dans sa poche arrière. En regardant ses yeux rougis par les frottements du coton, il soupira. Bien, c’était le mieux qu’il puisse faire, de toute façon.

 

Il ressortit, observant Steve s’activer dans la cuisine. Il avait nettoyé le plan de travail, déplacé la vaisselle sale dans l’évier et sorti le plat du four. Il était en train de remuer la purée en faisant la moue.

Eddie s’approcha.

« Tu as mis trop de lait.

— Je sais, râla Eddie. Mais ça ne rendait pas pareil qu’hier soir, alors je pensais qu’en mettre plus aiderait.

— Il te reste des patates ? »

Eddie lui montra les pommes de terre restantes et Steve s’activa immédiatement, récupérant la planche à découper et un couteau pour préparer de nouvelles patates.

« Tu vas tout refaire ? demanda-t-il, dépité.

— Non, il suffit de la rallonger. Si on les coupe en petit, la cuisson sera assez rapide. »

Eddie hocha de la tête, ne sachant pas trop quoi faire de plus.

« Le pain de viande est bien, ajouta Steve. Tu voulais faire autre chose avec ça ?

— Une sauce, mais il n’y avait pas assez de jus de cuisson…

— Vous avez des cubes de bouillon ?

— Oui ?

— Sort une petite casserole, met un fond d’eau et un demi cube. Le bouillon complétera le jus de viande. »

Eddie s’activa. Au moment où il finissait de régler le feu et remuait l’eau pour que le bouillon se délaye dans l’eau, Steve avait déjà fini avec les patates et transférait la purée d’Eddie dans un plat pour laver la casserole et la réutiliser.

Eddie le regarda faire, rapide et précis, visiblement habitué même s’il ne s’agissait pas de sa cuisine. Steve était entièrement concentré sur sa tâche. La scène était si domestique que cela serra le cœur d’Eddie. Bon sang, il aimerait bien garder ça. Il voudrait prendre ce moment, le mettre dans une bouteille et pouvoir le ressortir n’importe quand.

Eddie revint à son bouillon qui fut rapidement prêt. Il coupa le feu puis jeta un œil à Steve qui venait de mettre le couvercle sur les patates.

« Et maintenant ?

— Maintenant, tu mets le bouillon avec le jus de viande, et tu peux faire le roux.

— Le roux ? Demanda-t-il en attrapant la petite casserole pour transférer le bouillon dans le bol qui avait été laissé de côté.

— Le mélange de farine et de beurre.

— C’est quoi ce mot bizarre.

— C’est un mot français.

— Ah, et maintenant il parle français, aussi. »

Steve rit. C’était rafraîchissant, comme quand les rayons du soleil s’invitent soudainement à travers les rideaux pour illuminer la pièce au point de voir la poussière voleter dans l’air.

« Non, Steve secoua la tête. C’est juste un mot emprunté au français. Comme rendez-vous.

— Et dire qu’on te prend pour un sportif sans cervelle. Regarde-nous, j’ai lu tout le rayon fantasy de la bibliothèque de la ville et plus encore, et pourtant c’est toi qui m’apprends des mots ! »

 

Le visage de Steve se ferma à cette remarque. Mince. Eddie avait gaffé ?

 

« Je ne suis pas un littéraire, c’est juste lié à la cuisine, expliqua Steve en haussant des épaules.

— Hé, je n’ai jamais pensé que tu étais un sportif sans cervelle, je dis n’importe quoi, c’est tout. »

Steve lui offrit un sourire plat. Ce genre de sourire polit pour dire de laisser couler, que ce n’est pas grave, même si ça ne va pas.

Eddie allait répliquer à nouveau, mais Steve le coupa en montrant la casserole où il mélangeait le beurre et la farine.

« Il est bien maintenant, tu peux rajouter le bouillon. »

Eddie s’exécuta, oubliant ce qu’il voulait dire au profit de vouloir bien faire.

 

Ils continuèrent ainsi, finissant rapidement le repas avec les instructions patientes de Steve qui ramenait toujours Eddie à ce qu’il était en train de faire quand il s’égarait. Ils mirent la table avec les couverts qu’Eddie avait mis de côté – leurs seules belles assiettes et couverts, qu’ils sortaient seulement pour les grandes occasions – et Steve servit les assiettes pendant qu’Eddie sortait le coca et remplissait leurs verres. Il avait proposé de la bière, mais Steve avait souri en disant qu’ils auraient le temps, plus tard.

Eddie se rappela juste au moment où ils s’installaient qu’il avait prévu de mettre de la musique et se précipita dans sa chambre pour récupérer l’album qu’il avait prévu pour l’occasion et installer le radio-cassette.

La guitare saturée et la batterie attaquèrent immédiatement, rejointes par la voix de Ronnie James Dio.

 

.

 

Eddie s’anima instantanément avec la musique, secouant la tête, marmonnant les paroles, sautillant presque sur place à taper le rythme tantôt du talon tantôt des orteils.

C’était un spectacle à lui tout seul. Steve ne savait pas ce qu’ils écoutaient, mais si cette musique faisait d’Eddie cette créature si pleine de vie, si loin des problèmes, si libre, alors peut-être que ça pourrait devenir sa préférée.

Eddie revint s’asseoir, sans cesser de gigoter au rythme de la batterie et des riffs de guitare.

« Qu’est-ce que c’est ?

— Ça, chérie, c’est le son venu tout droit du paradis, dit-il en montrant son t-shirt. Black Sabbath. »

Steve fredonna, prenant le temps d’écouter. Il ne comprenait pas grand-chose au sens des paroles comme ça, si ce n’est qu’il y avait de grandes métaphores sur de la fantasy avec ces histoires de dragons et de rois.

« Tu n’aimes pas, s’inquiéta soudain Eddie. Je peux changer, j’ai toujours la cassette ABBA qui doit traîner quelque part et Wayne a une grande collection aussi… »

Il était prêt à se relever mais Steve lui fit signe de rester assis.

« Non, c’est bon. C’est juste… Je ne sais pas, Tommy dit toujours que, heu, enfin, bref, c’est pas important. Je pensais juste que ce serait différent.

— Différent ?

— Plus… bruyant ?

— Bruyant ?

— Bruyant. »

Ils échangèrent un regard gênant.

« Tu veux dire que tu trouves que le métal, ce n’est pas assez bruyant ? Grand dieu, tu dois être le seul de cette ville maudite à avoir cet avis. »

Steve secoua la tête. Bon sang, pourquoi était-ce si difficile d’expliquer des choses ?

« Non, ce n’est pas que ce n’est pas assez. Je croyais juste que ça le serait plus. »

Eddie sourit narquoisement en se penchant vers lui.

« Si tu veux quelque chose de plus bruyant, ça existe, chérie. On est encore assez proche du hard rock ici. Attends d’écouter du Possessed, ça, c’est du bruit. Mais bon, ça ne s’écoute pas très bien en mangeant. Pour passer l’ennui de devoir faire les exos de maths par contre, là, c’est un pur plaisir. »

Steve n’était pas certain de saisir le propos. Il sourit à Eddie et commença à manger pour éviter d’avoir à chercher une réponse. Eddie ne s’en formalisa pas, lui rendant son sourire au quintuple. C’était étrange. Eddie lui donnait cette même impression qu’il avait toujours dans les conversations avec des gens plus intelligents que lui. Il était perdu, incapable de suivre les explications. Il connaissait les mots, comprenait que leur agencement était cohérent, mais le sens global lui échappait totalement. Petit, il avait cru que cela passerait. Tu comprendras quand tu seras grand, répétaient toujours les adultes, après tout. Puis, adolescent, il avait cru que tous faisaient de même que lui, jouant la comédie, faisant semblant de comprendre et saisir les subtilités des conversations complexes. Mais les gens se répondaient avec fluidité, comme si de rien était. Et lui, quand il s’essayait à formuler une réponse ampoulée pour s’insérer dans le moule étrange d’une conversation sans message précis, on ricanait ou le regardait bizarrement. Carol l’avait traité de stupide quand il avait posé des questions sur la conversation lors de la suivante, en comprenant qu’il était le seul à ne pas saisir le sens de tout ces mots. Il n’avait eu aucune réponse. Il avait donc appris à sourire et hocher de la tête.

Quand il sortait avec Nancy, celle-ci divaguait souvent sur les sujets qui la passionnait. Steve aurait pu l’écouter des heures durant, même s’il ne comprenait rien. Le sens des mots n’avait pas d’importance. Il lui souriait, fredonnait, hochait de la tête pour faire semblant de saisir. Mais elle finissait par poser des questions ou par râler qu’il ne donnait jamais son avis. Nancy ne lui avait jamais dit clairement, mais elle avait certainement toujours été déçue de son absence de compréhension manifeste.

Eddie ne lui faisait rien ressentir de tout ça. Il répondait à ses sourires comme si la conversation n’avait eu, de toute façon, aucune réelle importance comparée à la façon dont leurs yeux se croisaient. Peut-être n’avait-il pas encore compris, comme tous les autres, que Steve n’était qu’une coquille vide, plus de muscles que de cervelle.

 

.

 

Le repas fut assez calme. Steve ne semblait pas avoir de problèmes avec le silence. Eddie se mordait souvent la langue pour s’empêcher de débiter des absurdités sans raisons. Parfois, il n’avait pas le temps de se retenir et un changement de musique ou le regard de Steve se posant sur un des objets de la caravane l’amenaient à sortir explications et anecdotes. Steve répondait peu, mais il ne semblait pas gêné, alors Eddie lui rendait ses sourires avant de laisser ses prochaines pensées absurdes sortir de sa bouche.

Quand ils eurent fini leurs assiettes, Steve se leva, prêt à débarrasser. Eddie se précipita.

« Non ! Je m’en occupe. »

Il s’empara des assiettes, les tirant presque derrière lui pour empêcher Steve de les reprendre. Cela fit rire celui-ci qui leva les mains.

« Tu es sûr ? On peut le faire à deux.

— Certain, chéri. Tu te souviens, princesse ? Assieds-toi et brille ! »

Eddie se trouva ridicule avec ses grands gestes et ses répliques nazes, mais Steve rougit d’un rose tendre en se rasseyant. Il s’enfuit donc vers l’évier avec la vaisselle. Il avait commencé et les mains dans l’eau quand la dernière musique de la cassette – qu’il avait déjà retourné au milieu du repas – pris fin. Merde.

« Tu veux choisir la prochaine cassette ? demanda-t-il en se tournant vers Steve. Choisis-en une dans la collection de Wayne si tu veux. »

Il tendit la main vers le meuble concerné puis jura en voyant la traînée d’eau qu’il laissa tomber sur la moquette. Mais Steve rit légèrement et alla regarder la collection, alors ce ne devait pas être trop grave. Ce serait sec bien avant que son oncle ne rentre de toute façon. Ce qu’il ne savait pas ne pouvait pas retomber sur Eddie.

Steve choisit rapidement.

« Oh ! s’exclama-t-il en tirant une boîte de l’étagère. J’aimais bien celui-ci, mais maman a fini par vendre le vinyle il y a quelques années sous prétexte qu’on avait trop de choses, expliqua-t-il en allant mettre la cassette. Je n’avais jamais fait attention au nom de l’artiste ou de l’album comme je me repérais aux images sur les pochettes. Je n’avais pas réussi à le retrouver en magasin… »

Steve glissa directement la face B. Eddie le savait, il connaissait toutes les cassettes de Wayne. Il avait écouté toute sa collection après avoir dévoré celle de sa mère, à l’époque, quand elle était encore en vie. Puis, il avait fait ses propres armes avec les conseils des rares amis qu’il avait réussi à se faire à l’école, des marginaux, et avec ses trouvailles dans les rayons sombres et poussiéreux du magasin de musique.

Joan Baez chanta dans la caravane comme elle l’avait fait tant de fois, une chanson qu’Eddie écoutait en boucle quand il était arrivé ici, nourrit du manque des bras de sa mère.

 

At my door the leaves are falling

A cold wild wind will come

Sweethearts walk by together

And I still miss someone

 

La seule différence était Steve, ici, prêt du radio-cassette, les yeux fermés et le visage le plus détendu qu’il ait jamais eu devant Eddie. Il fredonnait avec elle, formant les fins des vers dont il se souvenait.

 

Oh, no I never got over those blue eyes

I see them every where

I miss those arms that held me

When all the love was there

 

Eddie essayait de ne pas faire trop de bruit avec la vaisselle, écoutant Steve chanter le refrain. Pensait-il à Nancy Wheeler en chantant ces yeux bleus, ces bras ? L’aimait-il encore ? Dustin avait assuré que non. Mais ce n’était qu’un enfant, il croyait probablement simplement Steve quand il disait avoir tourné la page. Cela ne voulait rien dire.

 

I wonder if she's sorry

For leavin' what we'd begun

There's someone for me somewhere

And I still miss someone

 

Oh, no I never got over those blue eyes

I see them every where

I miss those arms that held me

When all the love was there

 

Joan chanta dans le grésillement de la radio, répétant le dernier couplet et le refrain une nouvelle fois. Le silence simple qui suivit avant la chanson suivante ressembla au vide dans son cœur qu’il n’avait pas ressenti depuis qu’il avait retrouvé ce sentiment d’avoir une famille auprès de Wayne.

« J’ai toujours pensé qu’elle parlait de sa mère dans cette chanson » dit Steve, rompant le silence.

Il ne parlait pas de la nouvelle chanson, plus joyeuse, qui remplissait la pièce. Eddie le savait. Il se tourna vers Steve pour le regarder, gardant les mains bien au-dessus de l’évier cette fois-ci. Steve le regardait déjà.

Eddie avait envie de parler. De dire que lui aussi il pensait toujours à la sienne quand il l’écoutait. Mais les mots étaient coincés en travers de sa gorge comme ils ne l’avaient pas été depuis longtemps. Depuis cette époque où il se roulait en boule dans la chambre que Wayne lui avait donnée, refusant de manger, refusant de parler, refusant de le laisser soigner son arcade ou les bleus sur ses bras. Cette période d’apathie qui avait précédé une longue période de colère et de bêtises avant qu’il n’accepte finalement que Wayne ne l’abandonnerait pas, peu importe à quel point il était bruyant et insupportable. Mais il n’avait pas besoin de le dire. Il le voyait dans les yeux de Steve. Ils avaient vécu la même peine. Ils avaient eu le cœur brisé de la même façon, bien que dans des circonstances différentes, par la seule femme qui n’aurait jamais dû faillir à leur cœur, qui n’aurait jamais dû les abandonner si jeunes.

Eddie se tourna à nouveau vers la vaisselle et reprit le nettoyage, bercé par des musiques qu’il n’avait pas écoutées depuis longtemps. Quand il finit, jetant le torchon qui lui avait permis de s’essuyer les mains, Steve avait déjà changé de cassette pour du Bob Dylan et s’était appuyé contre le comptoir, plus proche d’Eddie.

« Merci pour le repas. Ça faisait longtemps que je n’avais pas mangé de pain de viande fait maison.

— Oh, c’est rien, la moindre des choses, tu sais, avec toute cette histoire de cour et- »

Eddie fut interrompu de ses divagations par une main posée sur la sienne, sur le plan de travail de la cuisine. Il leva les yeux vers Steve. Ils étaient presque nez-à-nez. Depuis quand était-il si proche ? Quand s’était-il rapproché ?

« Accepte juste le remerciement, Munson. »

Eddie ferma la bouche qu’il n’avait même pas conscience d’avoir déjà ouverte pour protester à l’interruption. Les doigts de Steve étaient brûlants contre les siens. Il fit pression vers le haut, le bout de ses doigts contre la paume de Steve. Ceux de ce dernier se serrèrent contre ses phalanges en réponse. Pendant tout ce temps, leurs regards ne s’étaient pas quittés. Les yeux noisette erraient sur son visage, revenant toujours le fixer. Eddie était soudain trop conscient de tout. Il le reconnaissait, cet instant d’anticipation, celui qu’il avait ressenti maintes et maintes fois. Avec Steve la dernière fois que leurs visages avaient été si proches, mais aussi avec ces autres garçons anonymes sous les lumières sombres des bars miteux d’Indy, alors qu’ils battaient des cils et se léchaient les lèvres comme pour l’attirer. Ce sentiment l’avait toujours amené à fuir, la panique prenant le dessus. Mais la main de Steve serra la sienne une fois de plus et il sut qu’il ne pourrait plus jamais fuir à nouveau.

 

Il se pencha vers Steve.

 

Et leurs fronts se cognèrent.

 

.

 

« Putain de merde ! » s’exclama Eddie et s’attrapant la tête et en s’écroulant soudainement au sol, accroupit comme s’il pouvait disparaître.

 

Steve ratait rarement ses baisers. La plupart des filles se contentaient de fermer les yeux et de lever le menton et il ne savait pas pourquoi il avait pensé qu’Eddie ferait pareil. Mais ils avaient été pris du même élan en même temps et, malheureusement, ils s’étaient penchés du même côté. Steve l’avait compris trop tard et n’avait pas eu le temps de rectifier sa position.

Il se frotta le front. La douleur n’était pas grande, elle serait certainement rapidement oubliée. Mais Eddie était au sol, la tête entre les genoux et les mains dans les cheveux.

Il s’accroupit à ses côtés.

« Ça va ?

— Je vais creuser un trou et m’enterrer, Stevie. Je vais m’étouffer avec la terre et la misère.

— Ce n’est pas si grave. Pas besoin d’être aussi dramatique. »

Eddie grogna puis redressa la tête, le visage froissé de honte et les cheveux ébouriffés.

« Pourquoi est-ce que c’est si difficile ? »

Il fixait le vide, contrarié. Steve essayait de se retenir de sourire.

« Je veux t’embrasser, princesse, je le jure. L’univers tout entier doit juste être contre moi. »

Il secoua la tête. Et soudain, Steve comprit. Eddie ne parlait pas seulement d’aujourd’hui. Il parlait aussi de la fois d’avant, quand il avait pris ses jambes à son cou alors que Steve allait l’embrasser. Peut-être…

Peut-être qu’Eddie était juste stressé. Il n’avait probablement jamais rien connu en dehors de rencontres informelles et presque anonymes à Indianapolis. Ce devait être intimidant de se retrouver soudain en pleine lumière pour devoir embrasser un autre garçon. Steve n’y avait pas réfléchi – embrasser un garçon, embrasser une fille, c’était du pareil au même. Pourquoi aurait-il agi différemment avec Eddie ? Mais Eddie n’avait probablement jamais connu ça. Probablement jamais connu de relation sérieuse.

Il osa poser sa main sur l’épaule d’Eddie pour le réconforter cette fois-ci.

« Ça n’a pas à être différent d’avec les autres, Eddie. »

Steve ne comprit pas trop les yeux plissés et la moue qu’Eddie afficha. Il devait penser que Steve se moquer de lui. Le sourire qu’il n’arrivait pas à contenir avait dû le tromper sur ses intentions. Mais peu importait. Eddie avait tourné la tête vers lui. Avant qu’il ne puisse fuir encore, Steve se pencha à nouveau, prenant soin de pencher la tête de l’autre côté cette fois-ci – au cas où.

Eddie se figea complètement. Steve l’imaginait, les yeux grands ouverts encore, mais il avait fermé les siens et était trop occupé pour penser à les ouvrir pour vérifier.

Les lèvres d’Eddie étaient gercées par le froid et l’air sec de l’hiver, mais son épaule était chaude sous sa main. Si Steve la bougeait, il pourrait l’amener au-dessus du col, contre son cou. Toucher sa peau, sentir son pouls. Alors il fit exactement cela sans cesser d’embrasser Eddie, doucement, glissant le bout des doigts dans les boucles brunes sur son chemin.

Enfin, Eddie sembla se détendre, son souffle caressa la joue de Steve. Il tendit la main vers la poitrine de Steve, agrippant le polo, se penchant plus près, comme s’ils pouvaient encore rapprocher leurs visages plus que lèvres contre lèvres, nez contre joue, langue contre langue.

Ils se déplacèrent, Eddie grimpant sur les genoux de Steve, adossé aux placards de la cuisine. Steve frissonna en sentant les genoux se serrer contre ses hanches. Il glissa ses mains autour de la taille de l’autre, les pouces remontant le t-shirt pour qu’il puisse caresser la peau et faire frissonner Eddie en retour. Il joua avec le rebord du jean et le haut d’une boucle en métal pendant qu’Eddie posait ses mains sur lui à son tour. Remontant son col, caressant ses joues, ses oreilles, ses pommettes. Elles encadraient son visage, douces mais fermes. Plus grandes que celles des filles, le bout des doigts calleux à cause de la guitare. Ses lèvres commençaient à s’engourdir, mais il ne voulait pas arrêter.

Eddie s’écarta pourtant, le regardant avec ses grands yeux presque noirs. Puis ces yeux glissèrent le long de sa peau pour se poser probablement quelque part entre sa mâchoire et son cou, car Eddie suivit, posant un baiser presque sous son oreille avant de poser ses dents sur son cou, pinçant la peau.

« Ces grains de beauté me rendent fou, marmonna-t-il contre eux, pinçant la peau à nouveau de ses lèvres, faisant frémir Steve.

 

.

 

Les mains de Steve glissèrent de sa taille vers les poches arrière de son jean et Eddie sentit une pointe de panique. Par réflexe, il se détacha de Steve et attrapa ses mains, les tirant loin. Mais le souffle de Steve se coupa et Eddie ne savait pas d’où cela venait, mais il passa en pilote automatique, ramenant les mains de Steve au-dessus de sa tête, le forçant à les garder là.

« Tu vas être sage, princesse ? »

Et s’il avait eu le temps de réfléchir il aurait probablement eu honte, serait parti, se serait excusé, mais Steve émit un petit bruit de gorge, les yeux écarquillés et les pupilles si immenses qu’on distinguait à peine le bord de l’iris.

Alors il continua simplement, se penchant à nouveau pour embrasser Steve, et baissant à nouveau les mains pour toucher, caresser. Il éprouva une satisfaction étrange quand il comprit que Steve gardait les mains au-dessus de sa tête, là où Eddie les avait laissées. Cet homme allait le tuer.

« Eddie », gémit Steve entre deux baisers.

Celui-ci répondit et glissant une de ses mains, avide, sous le polo. Contre la peau chaude et douce de Steve.

« Eddie », répéta celui-ci, cette fois en posant une main sur son épaule pour le faire s’écarter un peu.

Eddie retira sa main et s’éloigna juste assez pour qu’ils se regardent à nouveau dans les yeux, les nez encore presque collés.

« Je ne suis pas sûr… commença Steve, presque dans un murmure. Je n’ai jamais fait ça avec un garçon… Enfin… Tu sais… Je ne suis pas sûr de pouvoir… »

Il détournait les yeux, visiblement craintif de décevoir.

D’une main sur la joue, Eddie ramena leurs regards l’un dans l’autre.

« C’est bon, Stevie. Tout va bien. »

Il caressa du pouce la peau de sa joue en attendant de calmer leur respiration. Puis, quand son cœur ne battait plus assez fort pour résonner dans ses oreilles, il se pencha à nouveau, enlaçant Steve. Celui-ci amena ses mains dans son dos, les doigts traçant des motifs indéfinis entre ses omoplates alors qu’Eddie plongeait le nez dans son cou.

La main qui était sur la joue de Steve s’était glissée dans ses cheveux.

« Ils sont doux, remarqua Eddie sans cacher son étonnement.

— Bien sûr, dit Steve, mais cela sonnait presque comme une question.

— J’ai toujours pensé qu’ils seraient rêches ou collant à cause de la laque. »

Steve respirait profondément, sa poitrine se soulevant contre celle d’Eddie. C’était calme, c’était relaxant. Eddie était certain de ne jamais avoir vécu ce genre d’expérience, autant de contact, aussi longtemps, paisiblement, sans promesse de fin imminente. Pas qu’il n’aimait pas le contact, mais personne d’autre que sa mère ne l’avait pris dans ses bras. Wayne n’était pas le plus tactile et Eddie s’était efforcé de respecter ses limites de la même façon que son oncle respectait les siennes. Il pensait qu’il pourrait facilement y devenir accro. Probablement cela arriverait-il. Il en profiterait longuement et un jour, loin de Steve, il se rendrait compte d’à quel point ça lui manquait de faire des câlins, comme une démangeaison sous ses côtes, dans ses doigts. Un peu comme quand il avait découvert qu’il ne pouvait plus se passer des cigarettes, honteux, sous le regard réprobateur de son oncle qui l’avait mis en garde contre la dépendance. Bien qu’ici, son oncle ne serait probablement pas en colère. Wayne aimait bien Steve, il serait d’accord pour qu’Eddie passe la moitié du temps blottit dans les bras de son petit-ami plutôt qu’à l’embêter.

« Hé bien, continua Steve après un court silence, interrompant les pensées d’Eddie, la plupart des laques font ça, oui. Mais à force d’essais, j’en ai trouvé une qui fait le job correctement.

— Farrah Fawcett » dit Eddie en se souvenant de l’information révélée inintentionnellement par Dustin avant de se rappeler qu’il ne devrait peut-être pas informer Steve qu’il était au courant.

Celui-ci grogna, mais c’était plus affectueux qu’en colère.

« Henderson. Ce putain de gamin, il devrait apprendre à garder les choses pour lui.

— Peut-être que tu devrais faire attention à qui tu donnes tes secrets, Harrington.

— Il a dit autre chose ? »

Eddie sentit l’inquiétude dans la voix de Steve.

« Rien qui puisse ternir ta brillante réputation, chéri. Seulement des compliments. »

Ce n’était pas l’entière vérité, mais Steve ne méritait pas d’être mis face à l’indélicatesse de Dustin. Ce n’était qu’un gamin qui ne mesurait pas la portée de ses propos.

« Bien. »

 

Eddie se redressa soudainement, inspiré pour bouger, enfin, loin des placards de la cuisine.

« Un film ?

— Pourquoi pas. »

Il se releva, tirant Steve sur ses pieds dans le même mouvement.

« Bien, nous avons le choix entre Sean Connery en slip rouge ou une armée d’abeilles tueuses. Qu’est-ce qui te tente, mon grand ?

— Sean Connery en slip rouge ? » demanda Steve, perplexe.

Eddie lui donna un coup de coude joueur, haussant les sourcils.

« Évidemment, tu choisis les hommes à moitié nus.

— Quoi ?! Non ! Ce n’était pas un choix !

— Trop tard » ricana Eddie en saisissant déjà la cassette de Zardoz.

Steve gémit en passant ses mains sur son visage. Et après, c’était Eddie le dramatique. Bien sûr.

Il lança le film, s’installant sur le canapé. Steve était resté debout, maladroit, au milieu du salon, alors Eddie tenta sa chance. Il leva son bras, proposant à Steve de s’asseoir à ses côtés, contre lui. Il eut peur que Steve refuse quand il hésita, mais, finalement, il se glissa à côté d’Eddie pour se blottir contre son épaule, laissa l’autre moitié du canapé vide et totalement ignorée.

Notes:

Avant cette histoire, je n’avais aucune idée de ce qu’était un pain de viande, que les vitres avec ouvertures automatiques existaient déjà dans les années 80, qu’il existait deux types de pizza en fonction de l'épaisseur de la pâte et je n’écoutais pas de métal. C’est fou ce que cette histoire me change !

Je fais des recherches approfondies absurdes sur la musique et les films des années 60 à 80, la nourriture américaine, D&D 1ère gen et les options sur les modèles de voitures. J’espère que vous aimez toutes ces anecdotes, ce sont des heures de divagations sur internet pour quelques références - peut-être mal utilisées en plus. Mais je m’étais rarement autant amusée dans mes recherches pour une fanfic. D’habitudes j’écris sur des univers fantastiques ou des histoires modernes, il n’y a pas grand chose à chercher – je connais assez notre monde pour glisser des références de mon expérience et les mondes fantastiques, aussi vastes soient-ils, ont un lore limité aux grandes lignes et quelques anecdotes éparses qui sont difficiles parfois à trouver en ligne.
Donc, travailler sur une autre époque est vraiment chouette. Il y a tellement de détails existants à aller piocher (j’aime les trucs anecdotiques dans les histoires, pardon, c’est probablement pour ça que ça s’éternise AUTANT – presque 70 000 mots, bon sang, dire que j’aurais pu écrire un vrai livre à la place xD).
Bref, c’est loin d’être fini, j’écris définitivement un roman pour vous. Comme ça, je dirais qu’on est peut-être à la moitié de ce que je veux raconter ? Mais qui sait ce que l’inspiration va donner, peut-être que tout va s’accélérer et finir plus vite, ou peut-être que je vais encore divaguer et rallonger les choses…
N’hésitez pas à me dire si j’en fais trop !

Anecdotes : À l’origine, dans mes notes, j’avais choisi Jolene de Dolly Parton pour être jouée par Eddie dans le centre commercial sur sa guitare sèche. Eddie était censé choisir cette chanson parce qu’il écoutait Dolly Parton avec sa mère – terrain que j’avais préparé en le mentionnant quelques chapitres plus tôt, pour ceux qui se souviennent – et parce qu’il devait être jaloux de la relation entre Steve et Robin. Mais il ne l'était pas quand j’en suis arrivé là, alors la chanson avait moins de sens. Et puis j’étais (re)tombée sur Uptown Girl et j’ai juste pensé à eux en l'écoutant… Alors, hé bien, voilà.
Dans l’idée d’origine originale du début du commencement, il enchaînait même avec Crazy Train de Ozzy Osborne quand Dustin faisait une remarque sur le choix de chanson, et c’est là qu’il était censé monter sur les tables de Scoops Ahoy. Mais bon, deux chansons auraient été de trop en vrai. Il faut choisir dans la vie, on ne peut pas être dans une comédie musicale *soupir dramatique*. Je garderai les versions pleines de chansons de mes fanfictions pour dans ma tête le soir avant de dormir avec mes playlists éclectiques. (J’ai une version comédie musicale de Steve/Seven qui peut voyager dans le temps et pète un câble parce qu’il arrive pas à modifier les événements avec l’UD et à contrôler ses pouvoirs, redouble sa terminale, devient un bisexuel assumé et chante des chansons qu'il a récupéré de notre époque sur les tables du réfectoire puis offre des cookies fait maison à la tablée du Hellfire Club comme s’il n’avait pas semé la zizanie dans tout le lycée. Il fait aussi écouter les musiques des années 90 de Metallica à Eddie pour le séduire – ça ne marche pas ; Eddie est déjà sous son charme. On ne peut séduire ce qui est déjà séduit – leur fait découvrir DragonForce et Lady Gaga, donne un pins avec le drapeau lesbien à Robin, et leur ramène D&D 5ème gen et le Seigneur des Anneaux version longue pour une soirée cinéma dans son grand salon. Mais ça s’écrit assez mal ce genre de scénario farfelu, donc tant pis – oui, mon cerveau est cassé, je vais bien, promis)

Une dernière note à propos de l'histoire :
Je ne mentionne dans aucune étiquette les potentiels "troubles" (je suis pas sûre du mot, pardon) dont sont peut-être atteint les personnages (autisme, dyslexie, TDAH, etc). Je ne m'y connais pas assez pour prétendre bien les écrire et je ne veux pas catégoriser les personnages. Déjà parce que j'estime que ce genre de chose n'a pas à définir une personne et qu'on devrait pouvoir accepter les différences des gens sans avoir à leur coller une étiquette de trouble ou de maladie - sérieusement, qui a décidé qu'une différence était un problème ? Ca me donne envie de fracasser des trucs. Et ensuite parce que j'ai l'impression que tout le monde n'est pas d'accord sur ces sujets et je veux vous laisser libre autant que possible d'interpréter les personnages. Je ne dis pas qu'ils n'y a aucun personnage autiste, dyslexique ou TDAH dans cette histoire - et si je suis honnête, j'essaye de parler de ses sujets en sous-texte malgré tout - mais je laisse vous décider qui, quoi, dans quelle mesure.

En espérant que le chapitre vous ai plu !

Notes:

N'hésitez pas à laisser un commentaire avec vos avis / attentes / critiques.
J'ai déjà des idées pour le scénario, mais rien n'est écrit, alors je pourrais me laisser influencer pour la suite !

Merci d'avoir lu <3 A bientôt pour la suite !