Chapter Text
Du haut de ses cinq ans, Wilbur tenait le cœur de Phil dans la paume de sa petite main tâchée par les feutres effaçables. Le garçon n’en avait pas conscience, comme aucun enfant, mais son père pouvait remuer terre et ciel simplement pour protéger son sourire radieux et innocent. Le monde entier pouvait bien aller se faire voir ; ce qui comptait aux yeux de Phil, c’était cette étincelle de rêve qui brillait dans les yeux de son fils.
Ainsi, lorsque Wilbur, toujours du haut de ses cinq ans, se mit à pleurer pour se rendre au parc ce matin-là, Phil n’eut pas le cœur à lui refuser. Pour plus de contexte, à vrai dire, il avait promis à son garçon qu’ils pourraient se rendre au parc pour jouer sur les balançoires plus longtemps que la dernière fois puisqu’ils avaient dû rentrer en urgence à cause de la pluie. Néanmoins, Phil n’avait certainement pas prévu que cette fois-ci, ce serait de la neige qui poserait problème.
Branle-bas de combat : les Craft ne se laissaient pas intimider par la météo capricieuse. Sortir malgré la température n’était pas problématique en soi, il suffisait d’être bien préparer pour ne pas finir malade. Qui plus est, Wilbur étant un gamin particulièrement malin (bien que Phil ne soit pas le plus objectif sur la question), l’enfant commençait déjà à enfiler son bonnet et ses gants lorsque son père vint le chercher pour sortir.
- Tu es trop lent, s’exclama alors son fil en le pointant du doigt d’un air accusateur.
- Aies donc pitié de ton vieux père, mon fils, rétorqua Phil amusé au possible par le sérieux dans la voix d’un si petit jeune homme.
Wilbur continua de le fixer intensément jusqu’à ce que son père soit prêt à partir, bottes enfilés et clefs de voiture en main. Il ne prit qu’une minute supplémentaire pour envoyer un message à sa femme, histoire de la prévenir de leur départ, avant de lancer dans l’intense aventure des balançoires.
Kristin, sa femme, ne sortait plus de sa chambre d’hôpital depuis près de trois mois. Enceinte jusqu’au cou et de santé fragile, l’état de sa bien aimée se dégradait un peu plus chaque semaine. Au-delà de la grossesse, les médecins n’avaient pas grand espoir de la voir quitter sa chambre un jour, encore moins passer l’année. Phil le savait. Kristin le savait.
Les deux s’étaient brièvement battus sur la question ; Phil ne comprenait pas pourquoi sa femme ne se battait pas désespérément pour passer le temps qui lui restait avec eux, avec sa famille, à la maison. Il ne fit l’effort de comprendre que lorsque Kristin lui claqua la porte au nez pour la toute première fois de sa vie. Wilbur et lui n’étaient plus les seuls membres de sa famille. Ce fœtus, cet enfant à venir : elle allait se battre pour lui.
Sans les traitements lourds pourtant douloureux, elle ne serait pas capable de le porter à terme et elle ne supportait pas l’idée de quitter ce monde en emportant son trésor avec elle. Phil ne pouvait pas lui retirer ça. Certaine journée frappait plus forte que d’autres et parfois, l’homme se retrouverait à pleurer sur le canapé, seul, tandis que Wilbur faisait la sieste.
La vie était dure, injuste, cruelle, etc. Point. Néanmoins, il ne se laisserait pas sombrer. Bientôt, il aurait deux enfants à sa charge et il serait parent seul. C’était douloureux d’y penser, mais il ne pouvait pas le nier. Le mieux qu’il lui restait à faire, c’était passer autant de temps que possible avec sa femme, bien élever ses enfants, et faire de son mieux chaque jour.
Ainsi, le matin d’un samedi enneigé, Phil et Wilbur arrivèrent au parc pour enfant qui ne devait pas être plus de dix minutes en voiture. Pressé à n’en plus pouvoir, le bambin aux bouclettes brunes s’élança vers l’aire de jeu dès que l’adulte ouvrit la portière.
Ils n’étaient pas les seuls de sortis ce jour-là. Un ou deux couples, des grands parents et une poignée d’enfant vagabondaient à travers le parc. Phil ne put s’empêcher de sourire en voyant l’activité : il aimait ce genre de lieu pleins de vie. Bien que les couples aient tendance à le rendre envieux à pouvoir sortir de cette façon, le ressenti restait meilleur que celui qu’évoquait sa chambre pratiquement individuelle maintenant.
Une routine se dessinait déjà depuis le temps que le duo se rendait à ce parc alors Phil ne tarda pas à se diriger vers le banc le plus proche pour surveiller son fils tout en s’assurant qu’il n’avait manqué aucun mail pour le travail. Ayant un peu trop lu les faits divers plus jeune, il ne comptait pas relâcher son attention plus de trois minutes, il voulait juste s’assurer que sa journée n’allait pas être interrompu par une urgence au travail qui lui retomberait dessus en plein week-end.
Wilbur subissait la plus grande des épreuves : attendre. Deux sœurs occupaient déjà les balançoires et il n’avait pas d’autre choix que d’attendre en trépignant derrière elles. La scène aurait été hilarante si un détail n’avait pas attiré rapidement l’attention de son père : le garçon n’avait pas d’écharpe. Cela ne le tuerait peut-être pas, mais Phil ne comptait pas tenter sa chance. Sa famille subissait déjà suffisamment les misères de la maladie.
Une mère de famille se porta volontaire pour surveiller son diablotin alors que Phil époussetait la neige de ses cheveux blonds et se précipitait vers la voiture. Peut-être aurait-il aussi un bonnet de rechange pour lui-même ? Avec ce genre de temps, il allait finir par avoir des oreilles bleues. D’humeur légère, il ignora la trousse de premier secours dédié à sa femme, abandonné dans son coffre, et agrippa plutôt la petite écharpe jaune qui était resté plié dans un coin.
La dénommée Pauline, mère des sœurs occupant les balançoires, lui adressa un sourire chaleureux en le voyant revenir. Prime- Il espérait sincèrement qu’elle ne se faisait pas de mauvaise idée. Vraiment, il ne cherchait rien de tel, ni maintenant, ni avant un très long moment après que Kristin- Bref. Il n’en voulait pas donc il lui adressa un sourire maladroit, de toute évidence gêné, et revint en vitesse à son banc. A sa plus grande vitesse, Wilbur l’y attendait déjà.
Mais sans ses gants et son bonnet.
En bon papa poule, Phil ne tarda pas à attraper prudemment les épaules de son garçon pour le rapprocher de lui et l’examiner d’un œil soucieux. Les enfants étaient réputés pour perdre leurs affaires mais Wilbur était trop frileux pour faire ce genre d’erreur avec ses vêtements. Donc soit quelqu’un lui avait pris, et Phil allait faire un scandale, soit il avait donné de lui-même ses affaires, et Phil allait aussi faire un scandale mais de nature différente.
- Allons, qu’est-ce qu’il s’est passé cette fois ? s’enquit le plus âgé en s’empressant d’enrouler l’écharpe autour de Wilbur dans l’espoir de le garder à l’abri des intempéries.
- Le garçon avait plus froid que moi, pépia le petit sans plus de détails.
- C’est gentil de ta part Wil, mais c’est dangereux de donner ce qui te protège comme ça. Est-ce que c’est un de tes amis ?
- Il n’a pas d’ami, réfuta-t-il avec une légère moue. Il n’a pas de parents non plus. Il n’a personne pour lui apporter de quoi avoir pas froid.
N’importe quel parent aurait été inquiété par ses paroles. Phil n’y faisait pas exception : qui laissait son enfant seul dans ce froid ? Cela dit, peut-être était-il plus âgé ? Un adolescent saurait probablement se débrouiller par lui-même. Wil était encore jeune, il ne faisait pas encore la distinction entre un adolescent et un enfant après tout.
Le plus jeune dut percevoir le malaise qui émanait de son père car il tira sur son manteau et avança vaillamment vers la chaussée. Un banc apparut alors à l’ombre de la haie de buisson, un dont Phil n’aurait même pas imaginé l’existence jusqu’ici. Sur ce même banc s’était assis un enfant. Il ne devait pas dépasser Wilbur, et paraissait même légèrement plus jeune que celui-ci, ou du moins plus chétif.
Son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine, quelque chose semblant écraser celui-ci d’une poigne de fer. Ce petit inconnu ne portait qu’une veste trop grande et les vêtements de Wilbur pour se protéger du froid. Le reste de sa tenue ne convenait pas à une sortie en pleine neige. Seigneur, depuis combien de temps était-il là ? Qui avait été suffisamment idiot pour le laisser ainsi ? Ses gardiens, quels qu’ils soient, ne le cherchent-ils pas ?
- Papa peut te trouver une écharpe aussi, s’exclama subitement Wilbur en rejoignant l’autre garçon sur le banc. Tes doigts sont plus chauds maintenant ?
Phil n’avait jamais compris l’expression « être sous le choc » jusqu’à ce moment-là. Être sous le choc, c’est littéralement être dessous cette surprise. Être écrasé par le poids de quelque chose auquel nous ne sommes pas préparés. Ne pas pouvoir se dégager d’un poids tel qu’il est difficile de se déplacer, de bouger, ou même de respirer.
Le malheureux hocha doucement la tête tout en adressant un maigre sourire à son sauveur. Une mèche châtaine dépassait du bonnet de Wilbur, et lorsque le garçon dont Phil découvrait l’existence releva la tête, il fut confronté à une paire d’iris d’une couleur cuivre. Il n’avait jamais vu ça. La surprise lutta contre la surprise ; le choc qui avait précédemment figé le parent fut balayé par la découverte du visage de l’enfant. Aussitôt, l’effarement fut remplacé par la panique. Comment ça ses doigts n’étaient plus chauds ? Depuis combien de temps était-il livré à lui-même, ici, sans habit correct ? S’était-il déjà fait des engelures ? Pire encore ?
- Mate, tu es venu ici tout seul ? balbutia finalement le blond sans savoir par quel bout se lancer. Est-ce qu’il y a tes parents par là ou- ou alors tes grands parents ? Et tes mains…, il prit un instant pour reprendre ses esprits- Est-ce que tes mains te font mal ?
Le garçon le fixa farouchement puis baissa les yeux comme si Phil venait de le menacer d’une quelconque façon. Wilbur fronça les sourcils et regarda son père en faisant les gros yeux. Le plus âgé eut presque envie de se défendre auprès de son fils ; il ne cherchait pas à l’effrayer.
- Ne t’en fais pas, papa est vieux mais il n’est pas méchant, s’exclama alors l’enfant aux bouclettes brunes.
Dur, mais apparemment efficace puisque son nouvel ami déglutit nerveusement en prenant la parole :
- Mes parents m’ont emmené, ils doivent venir me chercher bientôt. Mes doigts chatouillent un peu.
Trois informations importantes. Premièrement, il n’était pas livré à lui-même, il avait bien des parents. Pas forcément des bons, vu la manière dont le garçon était habillé, mais après tout, qui était Phil pour juger ? Ensuite, ils étaient censés revenir, ou du moins ils avaient affirmé à leur fils qu’ils reviendraient. Seigneur- Était-ce un abandon ? Est-ce qu’il venait de tomber sur un enfant abandonné ? De nos jours ? Non, il ne pouvait pas encore sauter aux conclusions. Concernant ses mains, finalement, ça ne devait pas être trop sérieux si le petit n’avait pas mal. Phil avait beau être l’adulte ici, il doutait sérieusement d’avoir les informations nécessaires pour gérer cette situation. Néanmoins, une conviction faisait déjà surface : il ne pouvait pas laisser cet enfant tout seul.
Il ne pouvait peut-être pas le ramener au chaud chez lui car ce serait indubitablement un kidnapping. Il ne lui restait plus qu’à attendre, mais est-ce qu’il ne faisait pas trop froid pour laisser Wilbur ainsi que ce petit inconnu dans le froid ? Si. Si, sans aucun doute. Précipitamment, il vint retirer son propre manteau pour l’enrouler autour de la carrure tremblante de l’enfant encore sans nom.
- Tiens, voilà qui devrait déjà te garder un peu au chaud mon grand, souffla-t-il doucement. Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Phil, et lui, Wilbur.
- Je lui ai déjà dit, rétorqua ce dernier en agitant ses jambes depuis le banc.
Subitement, les crissements de pneus d’une voiture vinrent interrompre le début d’échange. Le son horripilant le fit grincer des dents. Phil détestait viscéralement ce genre de freinage bruyant et généralement dangereux. Pourquoi les gens ne pouvaient-ils pas simplement ralentir avant de s’arrêter tranquillement ? Il ne comptait pas donner plus d’attention à l’incident lorsqu’un homme émergea de la voiture, à quelques dizaines de mètres d’eux, et leur fit signe.
- Techno ! Techno, viens ici !
Oh. Il ne leur parlait pas à eux. Il parlait à l’enfant. Phil eut à peine le temps de cligner des yeux que le bambin en question sortait précipitamment du manteau et se mettait à courir à toute vitesse en direction de l’homme. De toute évidence, il s’agissait de son père, et même avec la distance, Phil pouvait noter une similarité entre les deux. La couleur des cheveux était la même à un point qui en était perturbant ; tous l’inverse de lui et Wilbur.
Celui-ci observa son nouvel ami s’éloigner rapidement avec un air déçu mais il s’empressa de se lever pour agiter fièrement les deux mains et dire au revoir à l’autre garçon. Ce dernier ne leur adressa qu’un regard et un geste de main timide avant de bondir en vitesse dans la voiture de son propre père.
Toute cette interaction semblait irréelle. Même avec du recul, Phil peinait à comprendre les événements. En l’espace de quelques minutes, il avait trouvé un enfant laissé à lui-même, à peine couvert, lui avait demandé son nom, et l’avait vu partir dans la voiture d’un homme sans aucunes informations. Encore aujourd’hui, bien des années plus tard, Phil regrettait d’avoir laissé ce garçon partir.
Peut être que si ce jour-là, il lui avait attrapé la main pour poser plus de question, il en aurait appris davantage. Aurait-il été capable de le sortir de sa situation? Peut être pas, mais il aurait pu être là, lui apporter du soutien, du réconfort, ou au moins de quoi l’aider un peu.
Malheureusement, ce jour-là, Phil laissa ce garçon, ce dénommé Techno, partir rejoindre ses parents sans y penser davantage. Son propre fils voulait retourner jouer. Sa femme l’attendait en visite ce soir. Il devait encore vérifier ses mails. Alors ce jour-là, toujours ce jour-là, il ne fit rien.
Jamais il n’oublierait ce jour-là, et bien qu’il ne le savait pas encore, cela marquait le début d’un long combat pour cet enfant.
