Work Text:
Alors qu’il terminait son appel, Ben poussa un long soupir. Évidemment, il fallait qu’une urgence survienne pile le samedi où il avait promis à sa fille qu’ils iraient rencontrer le Père Noël. Bien évidemment. Il fallait que l’univers se ligue contre lui et lui rappelle à quel point il était un père médiocre, un veuf misérable, une parodie de stabilité, le digne héritier de Han Solo, le…
Certes, rien dans la situation n’était de sa faute. Il était vraiment inutile de culpabiliser autant. C’étaient les risques du métier lorsque l’on était vétérinaire : on ne pouvait pas prévoir les urgences. Et, bien que cela pouvait considérablement nuire à la conciliation travail-famille, en ce samedi, Ben n’avait aucun contrôle sur cet aspect de son existence. De toute manière, ce n’était pas comme s’il avait forcé Bébé, qui était apparemment un adorable Corgi, à avaler un noyau d’avocat.
Paige lui manquait toujours. Mais il lui semblait que lors de journées comme celles-ci, son absence lui pesait encore plus. Paige avait toujours eu cette capacité de dompter le chaos de la vie quotidienne. Lorsque la vie lui envoyait des citrons, elle les renvoyait et exigeait les oranges qu’elle avait demandé. Puis, elle les utilisait pour se préparer un jus d’orange sucré - accompagné d’alcool, ou quelque chose d’aussi édifiant spirituellement parlant. Ben n’avait pas cette force. Lui, il était plutôt le genre à subir les aléas de la vie et à se défouler en donnant un coup de poing dans une porte et, ensuite, pester parce qu’il allait devoir apposer du plâtre sur le trou qu’il avait fait. Bref, rien de constructif.
Ben fit une grimace et prit le temps de s’asseoir devant sa fille de six ans, qui était en train de bâtir ce qui ressemblait à une voiture en lego. Comme ses deux parents, Daisy avait les cheveux noirs - souvent coiffés en deux buns sur le dessus de sa tête - et des yeux bruns, presque noirs. De son père, elle avait hérité sa grande taille (elle était toujours l’une des plus grandes de son âge), sa bouche charnue et ses grandes oreilles décollées. Cependant, ses yeux avaient la même forme que ceux de sa mère et, comme Paige, elle avait toujours été un poids plume. La petite fille lâcha ses blocs Lego et observa son père avec curiosité.
« Ma chouette, je suis vraiment désolé, mais j’ai une urgence au travail… Je ne pourrai pas aller voir le Père Noël avec toi, aujourd’hui. »
Le sourire de Daisy sembla se faner. Ben eut l’impression qu’on venait d’entailler son cœur d’un petit morceau devant son air déçu. Il s’en serait donné des claques. Pourquoi ne pouvait-il pas avoir un travail avec un horaire normal?
« Est-ce que tu veux que je demande à grand-maman Leia d’y aller avec toi? Je suis sûr que ça lui ferait plaisir. » s’essaya-t-il.
Sa fille fit une petite moue.
« C’était avec toi que je voulais y aller… »
« Je sais, mon chaton… »
« Et, ce n’est pas la même chose avec grand-maman… Elle me pose tout le temps plein de questions et elle veut toujours m’acheter une poupée. J’aime même pas ça, les poupées! »
Sa mère était formidable. Vraiment. Jamais il n’aurait survécu comme père monoparental sans elle.
Cependant, malgré toutes ses bonnes intentions et ses grandes qualités, Leia perdait parfois de vue que son unique petite-fille avait sa propre personnalité. Le concept qu’une fillette de six ans puisse détester jouer à la poupée était quelque chose avec lequel, semblait-il, elle éprouvait de la difficulté à pleinement comprendre.
« Je sais que je t’avais promis qu’on y irait ensemble, Daisy. Mais je dois aller opérer un chien et je ne sais pas combien de temps ça va me prendre. »
Elle se redressa vivement.
« Est-ce que je peux venir avec toi? »
« Ma chouette, la clinique n’est pas un endroit pour toi… »
« Tu ne te rendras même pas compte que je suis là! Je vais amener mes Legos! Je veux juste voir les animaux! S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît! »
« Je ne crois pas que… »
« En plus, quand tu vas terminer, on va pouvoir aller voir le Père Noël, ensemble! »
« Daisy, il se peut que je doive rester toute la journée à la clinique… »
« Ce n’est pas grave! J’aime bien aller à la clinique! S’il te plaît! »
Ben poussa un long soupir excédé.
« S’il te plaaaaaaaaaaaaaaaaaaaît, papa! »
Il roula des yeux, puis à bout d’arguments acquiesça à la demande de sa fille. Au moins, il passerait, en quelque sorte, la journée avec Daisy… C’était mieux que rien, n’est-ce pas? Et, c’était Rose qui était à l’accueil et qui s’occupait de la boutique, ce week-end. Il ne laisserait pas complètement sa fille à elle-même dans la clinique.
Daisy se releva, comme un ressort, victorieuse et alla se pendre au cou de son père, qui lui planta un baiser sur le dessus du crâne. Puis, il lui demanda de se dépêcher à se préparer : ils devaient partir rapidement. La petite fille se rua vers sa chambre pour aller chercher ses chaussettes, alors que le père dénicha un sac pour ranger les précieux blocs legos de sa fille, d’autres jouets (au cas où), plusieurs collations (on en n’avait jamais assez) ainsi qu’une bouteille d’eau. Il termina de se préparer lui-même et douze minutes plus tard, ils étaient dans la voiture.
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« Ce n’est vraiment pas son genre de manger des restes de table… Je vous assure. Je ne sais même pas pourquoi il a mangé ce fichu noyau d’avocat… En fait, je ne sais même pas comment ça se fait qu’il soit tombé! Je gardais ce noyau pour essayer de faire pousser un avocatier - je l’avais fait traverser par des cure-dents et je l’avais mis dans un verre d’eau, comme ils disent de faire sur cette chaîne Youtube que je regarde… »
« Excusez-moi de vous interrompre, Mlle Kenobi… Mais est-ce que vous savez si Bébé a mangé le noyau avec les cure-dents? »
« Je crois que oui. » grimaça-t-elle. « J’en ai trouvé un légèrement grugé près de mon réfrigérateur, c’est d’ailleurs ce qui m’a alerté… Ça et le fait qu’il faisait un bruit comme s’il était sur le point de vomir. » Elle poussa un long soupir qui ressemblait plus à un gémissement de douleur et Ben se demanda pendant quelques secondes si elle avait mal quelque part ou si c’était seulement un symptôme de son anxiété. « J’ai sûrement dû renverser le verre dans lequel j’avais mis le noyau sans m’en apercevoir et pauvre Bébé, il a sûrement pris cela pour une balle… »
« Il y avait combien de cure-dents sur ce fameux noyau? »
« Quatre. Euh, non. En fait, ce n’était pas des cure-dents. J’en avais plus chez moi. J’avais seulement des pics à brochette. Alors, j’en ai utilisé deux, je leur ai fait traverser le noyau et j’ai coupé l’excédent qui dépassait. »
« Donc, il en aurait avalé qu’un seul? »
« En théorie, oui. »
« Mais il se pourrait qu’il ait avalé une autre partie de l’autre pic à brochette, c’est bien cela? »
« C’est possible. Il avait l’air de l’avoir mordillé. Est-ce que c’est grave? »
« On va faire des radiographies pour vérifier tout ça. Mais, au moins, Bébé a l’air calme et ne semble pas souffrir lorsque je palpe son abdomen. Ce qui est bon signe. »
La brunette se mordit la lèvre.
Elle avait enfoncé son bonnet sur sa tête, n’avait pas pris la peine d’enrouler son foulard autour de son cou, son manteau n’était pas attaché et elle semblait encore en pyjama - sur lequel figuraient Jack et Sally. Même les lacets de ses bottes étaient défaits. De toute évidence, elle n’avait perdu aucune seconde avant de se précipiter à la clinique. Pourtant, il aurait fallu être complètement aveugle pour ne pas la trouver jolie. Et, Ben était certes veuf, mais il n’était pas aveugle.
Mais, c’était surtout l’anxiété de la jeune femme qui le touchait. Il devinait sans peine qu’elle aimait profondément le petit chien blanc et roux, couché sur sa table de consultation. Et, il pouvait deviner sans peine qu’elle était le genre à remplir la mémoire de son téléphone cellulaire par des photos de son chien.
Ce fut sûrement pour cette raison qu’il essaya de lui changer les idées, pendant qu’il installa la petite bête pour faire les radiographies.
« Alors vous aimez l’Étrange Noël de Monsieur Jack? »
Elle sembla prise de court par son changement de sujet.
« Votre pyjama. » précisa Ben.
« Ah… » Elle baissa la tête, comme si elle se rappelait soudainement sa tenue et ses joues rougirent furieusement. « Euh, oui. J’aime bien Tim Burton en général. »
« Ma fille adore Sally. C’est, d’ailleurs, la seule poupée que ma mère lui a donné qu’elle a aimé. Je ne sais pas trop si je devrais m’en inquiéter, cela dit… »
La jeune femme eut un petit rire.
« Elle a quel âge? »
« Six ans. » répondit-il. « Cependant, de caractère, elle doit avoir passé le cap des trente-cinq ans, déjà. »
« Ah. Une vieille âme. »
« Et, les épreuves difficiles. » Il releva les yeux de la machine d’imagerie médicale, quelques secondes pour lui jeter un coup d'œil. « La mère de Daisy est décédée quand elle avait trois ans. »
Il lui semblait que c’était toujours plus facile d’en parler du point de vue de Daisy que du sien. C’était plus facile de dire que la mère de sa fille était décédée que d’énoncer le fait que sa femme était morte. Bizarrement, la charge émotive n’était pas la même. Il avait pris cette habitude, au début. Et, l’habitude lui collait à la peau.
« Oh je suis désolée. »
Il ne savait même pas pourquoi il avait amené le sujet. C’était vrai qu’aborder Paige et son absence était souvent inévitable lorsqu’il parlait de sa fille.
Ça faisait trois ans et demi, maintenant, qu’elle était subitement décédée à la suite d’un anévrisme cérébral. Ça avait été fulgurant : une journée, sa femme se portait à merveille et s’entraînait pour faire un marathon, et le lendemain il l’avait trouvée morte, étendue sur le plancher de leur cuisine. Inutile, sans doute, de mentionner qu’il avait vendu cette maison. Tout s’était produit sans préavis, sans explication. Même aujourd’hui, il ne comprenait toujours pas ce qui lui était tombé sur la tête, cette journée-là.
Alors, Daisy… C’était normal que le décès de sa mère ait autant d’impact sur elle, même s’il faisait tout son possible pour l’éviter.
« Merci. » se contenta-t-il de répondre.
Puis, il posa, de nouveau, son attention sur la tâche qu’il était en train d’exécuter.
« Ça ne doit pas être toujours facile. » lui dit-elle, doucement, avec une profonde sollicitude.
Il ne répondit pas. Qu’est-ce qu’il pouvait bien dire?
« Vous savez, je suis certaine que votre fille est très heureuse, malgré tout. Je sais que je ne vous connais pas, mais… Si cela peut vous rassurer, j’ai perdu mes parents lorsque j’étais jeune, moi aussi. C’est mon grand-père qui m’a élevée. »
« Je… Je suis désolé. »
« Oh, vous savez à un moment, on guérit de cette peine-là. Ça devient comme une brûlure. La cicatrice est là, mais la plaie ne vous fait plus aussi mal qu’avant. »
Quand exactement la radiographie de l’abdomen de Bébé s’était transformée en séance psychologique au juste? Le contexte était vraiment étrange.
Mais Ben eut l’impression que cette jeune femme venait d’allumer une étincelle d’espoir quelque part à l’intérieur de lui.
« Merci, Mlle Kenobi. »
« Appelez-moi Rey. »
Il lui fit un sourire et la jeune femme le lui retourna.
« Alors, vous essayez de faire pousser un avocatier? » demanda Ben, essayant de trouver un sujet de conversation plus léger.
« Euh… Oui. » Elle toussota. « En fait, j’aime beaucoup les plantes, d’où pourquoi que je regardais cette vidéo. Et, je me suis dit, Rey tu n’as rien à perdre : un sac d’avocats coûte un rein, maintenant, au supermarché, alors si tu réussis à faire pousser un arbre, tu vas économiser des centaines de dollars par année. Vous comprenez? J’aurais été stupide de ne pas essayer! »
« Vous aimez à ce point les avocats? »
Des centaines de dollars d’avocats par année… Ça en faisait, du guacamole.
« Oui, bon, peut-être pas des centaines de dollars par année… » relativisa-t-elle. « Mais, vous comprenez le principe. »
Ben dodelina de la tête en rigolant.
« Et, ça se passait bien avant que Bébé décide de manger votre futur avocatier? »
« Pas du tout. » La jeune femme sembla soudainement sur le point de se mettre à pleurer. « J’ai peut-être assassiné mon chien pour rien! »
De toute évidence, avoir une conversation sans tomber dans le dramatique était impossible dans ce bureau.
« Assassiner… Le mot est tout de même un peu fort. Ce n’est pas de votre faute, Rey. C’était un accident. »
« Vous pensez? » demanda-t-elle, le regard brillant.
Le vétérinaire hocha doucement la tête.
« J’ai presque terminé les radiographies. Pourquoi vous n’allez pas demander à Rose, à l’accueil, de vous faire une tasse de café ou de chocolat chaud, hein? Allez vous changer les idées, ça vous fera du bien. »
« Peut-être… »
« Bébé est entre de bonnes mains. » fit-il, se voulant rassurant. « Et, je vous promets de vous tenir au courant. »
Rey acquiesça et entama un pas vers la porte.
« Euh… Rey? Traitez-moi de papa poule, mais vous devriez attacher vos lacets. Nous avons déjà un accident sur les bras. Ce n’est pas nécessaire d’en avoir un deuxième. »
Elle renifla en même temps de rigoler ce qui donna un son bizarre.
Bizarrement charmant.
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« C’est Aldorande. » expliqua Daisy, alors qu’elle caressait le poil couleur écaille de tortue de la chatte qui avait élu domicile sur ses cuisses. « Elle est ici parce qu’elle ne pourra plus avoir de bébés. »
« Elle est très belle. » répondit Rey.
« Ils la gardent ici pendant le week-end pour voir si elle n’a pas mal nulle part. »
« Tu as l’air de bien t’en occuper. »
« Papa et tatie Rose m’ont montré comment faire. Et, je suis habituée parce que tatie a une chatte chez elle aussi. Mais elle s’appelle Millicent. Moi, je l’appelle Millie. Elle est rousse. Je l’aime beaucoup. »
« Dans tous les cas, je pense que tu t’en sors à merveille! Je l’entends ronronner jusqu’ici! »
« Elle aime beaucoup se faire caresser. Surtout derrière les oreilles. »
« Est-ce que tu penses que je peux la flatter, moi aussi? »
La petite fille prit le temps de réfléchir.
« Oui, mais mon papa m’a dit qu’il fallait toujours s’approcher doucement des animaux et qu’il faut leur laisser le temps d’accepter notre présence. »
La brunette s’approcha lentement et se plia aux indications de Daisy.
« Comme ça? » demanda Rey.
« Oui. » La chatte releva légèrement la tête afin de suivre la caresse que Rey lui offrait. « Je crois qu’elle t’aime bien. »
« Moi aussi, je l’aime bien. »
Assises sur le sol, elles restèrent ainsi pendant plusieurs longues minutes. La petite fille jeta des coups d'œil, de temps à autre, à la maîtresse de Bébé, en silence.
Daisy avait écouté la jeune femme parler avec sa tante. Et, bien que Rose, avait fait les présentations (« Rey, voici Daisy, la fille de Ben. Daisy, voici Rey, la maîtresse de Bébé. »), la petite fille ne s’était décidée qu’à lui parler uniquement lorsqu’elle avait vu que Rey regardait avec curiosité Aldorande.
« Est-ce que tu as des animaux chez toi? »
« Non. J’aimerais avoir un chien, mais papa me dit toujours qu’il se sentirait seul puisqu’il travaille beaucoup et que je vais à l’école. »
« Mhm. C’est vrai qu’un chien aime beaucoup être avec les humains qu’il aime. »
« Toi, est-ce que ton chien s’ennuie lorsque tu vas travailler? »
« En fait, Bébé est chanceux : j’étudie encore, alors je suis souvent chez moi. »
« Tu vas encore à l’école? »
Rey acquiesça.
« Mais tu es vieille. » prononça Daisy, en fronçant les sourcils.
La jeune femme éclata de rire.
« Ça, c’est parce que j’ai décidé de visiter d’autres pays avant de choisir ce que je voulais faire comme métier. »
« Moi, j’aimerais devenir comme mon papa et soigner les animaux. »
« C’est une très bonne idée. »
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Au bout de trente minutes, Rey avait complètement apprivoisé la petite fille.
Daisy lui montra ses créations en bloc Lego et lui expliqua qu’elle avait créé un autobus pour les animaux malades afin qu’ils se rendent plus rapidement jusqu’à la clinique vétérinaire du village qu’elle était en train de construire chez elle. Elle mentionna, très sérieuse, à Rey qu’elle devrait venir à la maison pour qu’elle le lui montre. Et, la jeune femme n’eut pas le cœur de lui expliquer que ça serait sans doute impossible puisqu’elle n’était qu’une cliente de la clinique - mais, elle lui dit qu’elle adorerait.
« J’imagine que si tu aimes autant les blocs Lego, c’est ce que tu dois avoir demandé au Père Noël. »
« Non. » répondit Daisy, en secouant la tête.
« Qu’est-ce que tu as demandé, alors? »
La petite fille fit une petite grimace, tandis que ses doigts jouaient machinalement avec un bloc Lego jaune.
« Je veux demander au Père Noël que mon papa soit plus heureux. C’est pour ça que je veux qu’il vienne avec moi le rencontrer. »
« C’est… C’est très gentil, Daisy. » souffla Rey, stupéfaite par cette réponse.
Elle haussa des épaules.
« Lorsque je vais chez mes amies, j’entends souvent leurs papas rirent. Et, ils racontent des blagues, parfois. Mon papa à moi, il ne rit pas souvent. Et, l’autre jour, j’ai entendu tatie dire qu’elle s’inquiétait pour lui. Je n’ai pas vraiment compris pourquoi, mais ça m’a inquiétée, qu’elle dise ça. »
Rey essaya d’être réconfortante et passa son bras sur l’épaule de la petite fille pour la serrer légèrement. Puis, elle se pencha vers elle avec un air conspirateur.
« Est-ce que je peux te confier un secret? »
« Oui! » s’exclama Daisy.
« Je connais bien le Père Noël. »
« Ah oui? »
« Oh oui. » poursuivit Rey. « Et, je vais lui en parler de ce que tu m’as dit. »
La petite fille sembla s’illuminer tout d’un coup, comme une ampoule qu’on viendrait d’allumer.
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L’opération de Bébé se déroula à la perfection et Ben informa la jeune femme de la stabilité de l’état de l’animal. Il lui mentionna qu’il le garderait en observation pendant, encore, quarante-huit heures afin de vérifier que tout irait bien.
Rey fut tellement heureuse de cette nouvelle qu’elle lui sauta carrément dans les bras. Ben, un peu sous le choc face à une telle réaction, resta immobile, les bras pendants le long de son corps. Il avait soudainement eu l’air de ne plus savoir quoi faire avec son propre corps.
Rose et Daisy ne manquèrent rien de la scène. Alors que sa tante éclata de rire, la petite fille demanda, avec l’innocence des enfants, à son père pourquoi il ne faisait pas un câlin, lui aussi, à Rey. Le visage de Ben avait soudainement pris une teinte rouge, alors qu’il avait ressenti une envie soudaine de disparaître sous les lattes du plancher. De son côté, la jeune femme sembla réaliser ce qu’elle était en train de faire et se recula promptement en toussotant un “désolée”.
Ben continua ses explications face à la guérison du petit corgi, comme si rien ne s’était passé. Il informa la brunette que Bébé allait devoir porter un cône pendant quelques semaines afin d’éviter que la plaie ne s’infecte. Et, il fixa avec elle une série de rendez-vous dans les prochaines semaines afin de vérifier que tout se passerait bien.
Pour une raison sûrement connue que d’elle-même, Daisy sembla enchantée par cette dernière nouvelle. Même le fait que son père lui annonce qu’il était trop tard pour aller rencontrer le Père Noël n’eut aucun impact sur son sourire.
Ben fronça des sourcils devant l’humeur de sa fille, mais il ne releva pas. De toute manière, qu’est-ce qu’il aurait pu dire? « Pourquoi tu n’es pas triste? » Ce serait complètement idiot.
« On devrait inviter Rey à dîner. » prononça Daisy, sortant cette phrase de nulle part, un mardi matin alors qu’elle mangeait ses céréales avant de prendre l’autobus scolaire.
Ben faillit s’étouffer avec son café.
« Quoi? »
« Rey. » répéta sa fille. « Elle pourrait venir à la maison. Tu pourrais faire des lasagnes. Ça serait chouette. »
Il nageait dans l’incompréhension. Pourquoi? Comment?... Pourquoi?
« Je… Mais… Que… » balbutia-t-il.
Sa fille posa ses mains sur la table et l’observa patiemment avec un air presque… Elle avait l’air de l’adulte et lui de l’enfant à qui l’on explique quelque chose de très simple. Il poussa un soupir et se pinça l’arête du nez.
« Pourquoi tu as envie que Rey vienne dîner à la maison? » reprit-il, enfin.
« Je l’aime bien. »
« Oui, mais tu sais, ma chérie, Rey est une cliente de la clinique. Ce n’est pas une amie ou un membre de la famille… Et, je ne peux pas inviter tous les clients de la clinique à venir manger à la maison. »
Elle le regarda, incrédule.
« Pourquoi est-ce que tu inviterais d’autres personnes qui t'amènent leurs animaux pour que tu les soignes? Ça serait bizarre. »
« Mais pourquoi tu… »
« Rey est différente. Et, je veux lui montrer mon village de Legos. Alors, est-ce que tu pourrais l’inviter s’il te plaît? Si tu ne veux pas la voir, tu iras chez grand-maman Leia et grand-papa Han. »
Ben cligna des yeux, stupéfait.
« Vous avez fait une grosse impression sur Daisy. » déclara Ben, lors du rendez-vous de suivi de Bébé fixé le mercredi.
« C’est très réciproque. Votre fille est adorable. »
« Elle m’a demandé de vous inviter à manger à la maison et qu’elle avait l’intention de me mettre à la porte si ça ne me plaisait pas. »
Rey éclata de rire.
« Est-ce que vous êtes sûr que votre fille n’a que six ans? »
« Avouez que vous ne m’avez pas cru lorsque je vous ai dit que c’était une vieille âme. » rigola Ben.
« Pas à ce point. » concéda Rey.
« J’ai essayé de négocier avec elle de vous montrer des photos de ses Legos. »
« J’imagine que ça n’a pas été des négociations faciles. »
« Figurez-vous qu’elle m’a menacé de faire la grève de la faim. »
« Qu’est-ce que vous avez répondu? » questionna-t-elle, en se mordant la lèvre pour essayer de tempérer son fou rire.
« Qu’est-ce que vous voulez que je dise? Je lui ai fait son repas préféré et la grève a duré un total de trente minutes. »
« Brillante tactique. » rigola Rey.
« J’avoue avoir acheté un peu la paix. » grimaça-t-il.
« Je dois savoir : où est-ce qu’elle a bien pu apprendre ce que c’était une grève et, encore plus, ce que c’était une grève de la faim. »
« Oh, ça c’est du Tico tout craché. Ça provient clairement de Rose. »
« Eh bien, la prochaine fois, si cela peut vous sauver d’une crise politique avec votre fille… Invitez-moi. J’aimerais bien les voir ces fameux Legos. » dit la jeune femme avec un sourire doux.
Ben resta bouche bée. Puis, ne sachant pas quoi répondre à cela, il changea brusquement de sujet.
Le vendredi, Rey se présenta à la clinique, un peu avant l’heure du déjeuner, pour acheter un sac de nourriture pour Bébé. Alors qu’elle était en train de payer, elle remit un plat Tupperware à Rose et lui indiqua que c’était pour Ben.
« C’est de la guacamole maison. » expliqua-t-elle. « Je m’en suis fait et… Je ne sais pas, considérant qu’il a sauvé mon chien d’une mort certaine dû à un noyau d’avocat, je me disais que c’était une belle manière de le remercier. »
Rose l’observa, amusée.
« C’est ridicule, hein? » s’affola Rey, alors que ses joues se teintèrent de rouge. « Sur le moment, ça m’a semblé une bonne idée, mais maintenant je me rends compte que c’est vraiment idiot. »
« Bien sûr que non. Je suis sûre qu’il adorera. »
« Vous pensez? »
« En fait, vous savez quoi? vous devriez aller lui donner votre guacamole vous-même. »
« Je ne veux pas le déranger… »
« Son prochain rendez-vous est à 13h30. Il a tout son temps. »
« Je ne crois pas que… »
« Allez-y! Il sera très content. » encouragea Rose.
Rey pesa le pour et le contre. Puis, elle inspira un grand coup de courage et fit un pas vers le bureau du vétérinaire. Rose leva ses deux pouces pour l’encourager, ce qui fit rire la brunette.
L’assistante vétérinaire n’avait pas menti : Ben semblait ravi de recevoir ce petit cadeau inopiné. Timide, il lui proposa de déjeuner avec lui et qu’ils mangent ensemble le contenu du plat - il lui mentionna qu’il y avait beaucoup trop de guacamole pour lui. Les joues rouges, Rey accepta en lui disant que le gaspillage alimentaire était une affaire de tous.
Ils passèrent l’heure du déjeuner à parler : de la clinique vétérinaire, du mémoire de recherche en pharmacologie de la jeune femme, de Bébé, de Daisy, de la cuisine… La discussion était facile. C’était léger. À un moment, la jeune femme parodia et caricatura son superviseur de maîtrise (de l’avis de Rey, Unkar Plutt semblait avoir obtenu son diplôme dans une boîte de céréales) et Ben ria tellement qu’il en eut mal aux joues.
Ça faisait longtemps que le jeune homme n’avait pas autant ri.
L’heure fila à toute vitesse et le vétérinaire ressentit un pincement lorsqu’il se rendit compte qu’il devait retourner travailler et quitter la jeune femme lumineuse.
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« Ce n’est pas de mes affaires… » commença Rose, plus tard, ce vendredi-là, à la fin de la journée, alors qu’elle entrait dans le bureau du vétérinaire. « Mais tu devrais l’inviter. »
Confus, Ben releva la tête du dossier qu’il était en train de compléter.
« …De qui est-ce que tu parles? »
« Rey. » articula la jeune femme, en posant ses mains sur ses hanches. « Tu devrais l’inviter. »
« … Pourquoi? »
Rose afficha un air qui laissait penser qu’à ce moment précis, selon elle, il était l’être humain le plus idiot sur cette Terre.
« Parce qu’elle a l’air de te plaire. » choisit-t-elle plutôt de dire. « Et que, de toute évidence, tu lui plais également. »
Les oreilles de Ben prirent une teinte cramoisie.
« Je lui plais? » répéta-t-il, comme s’il était choqué qu’il soit possible qu’il plaise à qui que ce soit.
« Ben… Elle est venue à la clinique aujourd’hui pour acheter de la nourriture pour son chien… Alors qu’elle est venue samedi, dimanche et mercredi. »
« Elle avait peut-être simplement oublié. » supposa-t-il, en haussant des épaules.
« Peut-être qu’elle a plein de choses en tête. » lui accorda Rose. « Mais, tout de même… Avoue qu’il y a anguille sous roche. »
« Je ne sais pas… Ça ne prouve rien. »
« Et, le guacamole? Tu as beaucoup de clients qui t'amènent de la nourriture et qui viennent déjeuner avec toi? »
« Elle est simplement gentille. »
Impatiente devant l’entêtement du vétérinaire, elle croisa ses bras et releva un sourcil.
« De toute manière, Rose, tu le sais, je n’ai pas vraiment la tête à ça… » soupira-t-il.
« Ben… »
Il roula des yeux.
« Tu devrais être la première à me comprendre. » argua-t-il.
« Oh, Ben… » Rose se laissa tomber sur l’une des chaises devant le bureau du vétérinaire. « Paige me manque, moi aussi. Mais, ça ne m’empêche pas de continuer à vivre. »
« Je continue à vivre. » s’obstina-t-il.
« Non. Tu ne vis pas. Tu es continuellement en mode survie. » souligna-t-elle. « Ça fait trois ans et demi que les deux seules choses que tu fais, ce sont de t’occuper de Daisy et de travailler. C’est quand la dernière fois que tu as fait quelque chose pour toi-même? »
Le vétérinaire grimaça, mais resta muet.
« Je sais que c’est difficile. » poursuivit-elle, doucement. « Mais ça te ferait du bien de t’ouvrir de nouveau au reste du monde. »
« Je ne crois pas que je sois prêt pour une relation sérieuse… J’ai… Je ne sais pas. Je n’ai pas envie de perdre encore quelqu’un d’autre. »
« Ce qui est arrivé à Paige est horrible. Mais, tu sais, Ben, ce n’est pas tout le monde qui disparaît comme ça, du jour au lendemain. Pourquoi ne te laisses-tu pas une petite chance d’être heureux? Je ne dis pas de te remarier. Juste… Ouvre-toi aux gens. Ça ne te ferait pas de mal de t’amuser un peu. »
« Ce n’est pas un peu bizarre que tu essaies de me faire oublier ta sœur? » sourcilla-t-il.
« Je ne veux pas que tu l’oublies, Ben. Je n’ai juste pas envie que tu disparaisses avec elle. Et, c’est ce que tu es en train de faire. »
« REEEEEY! »
Plusieurs personnes dans le centre commercial se retournèrent avec curiosité. La petite fille lâcha la main de son père et s’élança vers l’entrée du village du Père Noël afin de sauter dans les bras de la brunette qui y était postée, déguisée en fée des étoiles. Elle portait une robe bleu métallique avec des étoiles blanches, avait un maquillage brillant sur les yeux et les joues, une couronne sur la tête et une baguette magique dans la main. Rey éclata de rire en réceptionnant Daisy dans ses bras, alors que Ben arrivait en trottinant.
« Daisy, tu ne peux pas courir comme ça… »
« Oui, mais papa, c’est Rey! »
Lorsque la petite fille relâcha son emprise sur la Fée des étoiles, celle-ci esquissa un petit sourire et fit un geste de la main pour saluer le vétérinaire, qui lui retourna le geste en la détaillant de haut en bas. La jeune femme avait l’air très… Elle était belle. Féérique.
« Wow! » souffla Daisy, admirative, avec un sourire béat, qui semblait penser la même chose que Ben. « Tu es tellement belle! » Elle se tourna vers son père. « C’est vrai, hein, papa qu’elle est belle Rey en Fée des étoiles? »
Le père en question toussota, alors qu’il avait l’air d’avoir envie de creuser sa tombe.
« Euh… Oui. » bredouilla-t-il. Il ajouta avec plus d’aplomb : « Vous êtes ravissante. »
« Merci. » chuchota la jeune femme, un peu troublée par la manière que le vétérinaire l’observait.
Ils se regardèrent pendant plusieurs secondes sous l'œil satisfait de la petite fille qui assistait à la scène en silence. Puis, Rey sembla se rappeler de l’endroit où elle se trouvait et tapa des mains.
« Alors, vous venez voir le Père Noël? » s’enquit Rey.
« Oui! » s’exclama Daisy avec enthousiasme.
« Vous êtes chanceux, il n’y a pas beaucoup de monde ce matin. Alors, tu vas le voir très rapidement. Tu sais ce que tu veux lui demander? »
Pour seule réponse, la petite fille lui fit un clin d'œil. Ou, enfin, essaya d’en faire un - parce qu’en fait, elle ne réussit qu’à cligner des yeux. La jeune femme éclata de rire, alors que Daisy posa son index sur ses lèvres afin de rappeler à Rey qu’il s’agissait d’un secret. Les yeux de Ben allaient et revenaient entre la Fée des étoiles et sa fille, suspicieux devant autant de mystère. Cependant les deux l'ignorèrent superbement.
Rey tendit la main vers Daisy, qui l’attrapa, et elles marchèrent dans le petit sentier qui passait à travers le village, suivi de près par le papa. Lorsque ce fut au tour de la petite fille de grimper sur les cuisses du Père Noël, la Fée des étoiles s’approcha de Ben.
« Vous savez, votre fille s’inquiète beaucoup pour vous. » confia-t-elle.
Le vétérinaire se tourna vers elle en fronçant les sourcils.
« Elle m’a dit, samedi dernier, que ce qu’elle voulait demander pour Noël, c’était que vous soyez heureux. » lui fit-elle savoir.
Ben pinça les lèvres et plissa le nez, émotif, devant ce que Rey venait de lui dire.
« C’est un souhait répandu, apparemment, ces temps-ci. » réussit-il à prononcer, malgré la boule d’émotion qui avait soudainement envahi sa gorge.
La jeune femme, de manière impulsive, attrapa le poignet de Ben pour lui montrer toute sa sollicitude et sa compréhension.
« C’est qu’elle vous aime beaucoup. » chuchota la fée des Étoiles.
Il baissa les yeux vers elle et ils partagèrent un sourire. Il ouvrit la bouche afin de prononcer quelque chose, mais il fut interrompu par Daisy qui réclamait leur attention : elle voulait prendre une photo avec le Père Noël, son papa et la Fée des étoiles.
Et, lorsque la petite fille descendit du Père Noël, Ben attrapa Daisy et la serra dans ses bras devant le regard attendri de Rey.
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Le père et la fille passèrent devant le village du Père Noël, une deuxième fois, une heure plus tard. Encore une fois, dès qu’elle aperçut Rey, Daisy mit le cap sur elle. Ben secoua la tête, un peu exaspéré par sa fille, mais adressa un sourire à la Fée des étoiles.
« …On a acheté un cadeau pour grand-maman Leia. C’est bientôt sa fête. Moi, je crois, qu’elle n’est pas très chanceuse d’être née proche de Noël. Ça fait beaucoup moins de cadeaux. Tu ne trouves pas Rey? » raconta Daisy, à toute vitesse. « Moi ma fête est au mois de juin. J’aime ça parce que comme ça, mes cadeaux sont plus répandus dans l’année. »
Rey l’écoutait patiemment et attentivement. Et, Ben se sentit encore plus charmé par elle. Comment ne pas l’être? Sa fille avait l’air d’avoir complètement apprivoisée la brunette et le sentiment était, de toute évidence, réciproque.
« Qu’est-ce que vous avez acheté pour ta grand-maman? »
« Une couverture électrique! Elle a tout le temps froid. Alors, comme ça, elle aura toujours chaud. »
« C’est très gentil. » déclara Rey. « Je suis certaine qu’elle aimerait beaucoup votre cadeau. »
« Et, maintenant, on va aller déjeuner. Puis, papa m’a promis qu’on irait manger une glace. Ensuite, on va faire notre sapin! » pépia la petite fille.
« Wow! C’est une belle journée! » s’extasia Rey.
« Je lui devais bien ça! » glissa Ben.
« Tu es très chanceuse Daisy. » prononça Rey.
« Tu pourrais venir avec nous! » proposa la petite fille, avec empressement.
« Oh, c’est gentil, Daisy. Mais je dois rester ici pour accueillir les enfants au village du Père Noël, jusqu’à ce soir. » expliqua la brunette.
« Ah… » lâcha-t-elle, un peu déçue.
Et, allez savoir… C’était peut-être le fait qu’il trouvait Rey adorable dans sa robe bleu métallique (enfin, il la trouvait adorable en tout temps) ou qu’il voulait faire plaisir à sa fille ou, encore, le fait d’essayer cette nouvelle chose qui était de s’ouvrir aux autres… C’était peut-être un ensemble de toutes ces choses, à vrai dire… C’était difficile à dire. Mais, dans tous les cas, un peu impulsivement Ben proposa :
« Vous pourriez venir dîner à la maison. »
Daisy sautilla immédiatement sur place, alors que Rey cligna des yeux, un peu surprise par cette invitation.
« Vous… Vous en êtes sûr? » demanda-t-elle.
« J’aimerais beaucoup. » confirma-t-il, avec une petite moue. Il pencha la tête vers sa fille : « Et, je crois que Daisy aimerait beaucoup également. »
Rey eut un grand sourire lumineux - et, Ben pensa qu’elle était la plus belle fée des étoiles possible.
« J’adorerais, dans ce cas. » accepta-t-elle.
