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Charles a toujours eu le sommeil léger : il ne pouvait pas dormir tranquille lorsqu’il était assailli par la myriade de voix qui murmuraient dans sa tête et il dormait à peine ces derniers temps. S’il parvenait à s’assoupir quelques heures toutes les nuits, c’était seulement parce qu’il était enveloppé dans la chaleur et la présence rassurante du corps et de l’esprit d’Erik.
Mais en l’absence de cette chaleur et de cette présence, il se réveilla en sursaut au beau milieu de la nuit, le lit froid. Son esprit, comme doté d’une vie propre, cherche la présence d’Erik, partant aux quatre coins de leur petite cabane. Mais Charles n’a pas besoin d’aller bien loin : Erik est penché sur une pile de papiers étalés sur la table à un mètre à peine de leur lit. La lumière tamisée au-dessus de sa tête met en valeur sa tête baissée.
Erik est juste là. Il n’est pas seul. Il n’est pas seul . Charles se répète en boucle comme un mantra jusqu’à ce que son cœur se calme.
— Que fais-tu aussi tard, Erik ? demande-t-il.
— Oh, je regardais quelque chose, fait Erik en relevant la tête, étonné.
— C’est la troisième fois cette semaine que tu passes la nuit sur des papiers. Et puis, qu’est-ce que c’est ?
— Oh ce n’est rien, juste quelques plans que je dois passer en revue, ça ne devrait pas prendre longtemps. Retourne te coucher, je te rejoins dans quelques minutes, répond trop rapidement Erik au goût de Charles.
Charles aurait pu glaner dans l’esprit d’Erik pour trouver ce qu’il faisait, mais cela ne l’intéresse pas et il n’a pas la patience pour ça non plus. Tout ce dont il a besoin, c’est d’Erik alors il tend la main dans sa direction.
— Non, reviens maintenant, tu sais que je ne peux pas dormir sans toi, dit Charles sur un ton capricieux. Erik étouffe un petit rire, rassemble les papiers et les pose sur la table.
— Tu boudes ? fait Erik en rejoignant leur lit.
La panique déserte complètement Charles au moment où Erik le prend dans ses bras et ramène les couvertures sur eux.
— Je ne boudais pas, proteste Charles alors même qu’il enfouit son visage dans le cou d’Erik.
— Est-ce que cela vous convient, votre majesté ? le tance gentiment Erik.
— Non, serre-moi plus fort !
Erik embrasse ses cheveux et resserre sa prise sur Charles.
— Parfait, sourit doucement Charles avant de se glisser dans l’esprit d’Erik et s’endormir.
*
Erik est déjà parti lorsque Charles se réveille le lendemain matin. À sa place, un petit mot.
Désolé d’avoir dû partir tôt, on avait besoin de moi ; réunion du conseil.
Le petit-déjeuner est sur la table et il y a du thé sur le fourneau.
J’essaierai de me rattraper ce soir !
Tout à toi,
Erik
Charles effleure du bout des doigts les deux dernières lignes et sourit.
Comme promis, il y a des sandwichs de la cantine communautaire sur la table et la bouilloire est sur le fourneau. Charles les finit sans trop d’états d’âme, se prépare et se dirige vers la Plantation. La Plantation, c’est une serre qui surplombe la plage à quelques kilomètres de leur maison. Charles était tombé dessus par hasard un jour où il essayait de trouver où acheter des vases et des pots de fleurs, mais il n’a eu de cesse de revenir. La propriétaire, Helena, est une sympathique septuagénaire, mais c’est sa petite-fille d’à peine vingt ans, Cécilia qui s’occupe de gérer l’endroit. Charles est rapidement devenu ami avec elles deux.
Helena avait évoqué le fait qu’une paire de mains supplémentaires ne ferait pas de mal pour le projet de repiquage de corail qu’elle avait l’intention de lancer et Charles avait sauté sur l’occasion. Ça lui changeait les idées et ça lui donnait de quoi s’occuper tandis qu’Erik travaillait.
— On aura besoin de bassins supplémentaires pour les nouveaux plans de coraux, dit Charles à Cécilia alors qu’il verse du plancton dans un bassin de saumure.
— C’est noté, prof’ ! Je vais envoyer Mort’ en chercher d’autres, répond-elle tandis qu’elle rempote une sansevière.
— Tu n’es pas obligée de m’appeler comme ça, tu sais, je ne suis plus professeur.
— Ça vous va bien. Si je peux me permettre, pourquoi n’êtes-vous plus professeur ? dit Cécilia en haussant les épaules, mais en posant sa question sur un ton hésitant.
La respiration de Charles s’affole. Que pouvait-il répondre à ça ? Que ses enfants ne voulaient plus de lui ? Qu’il n’était plus apte à les guider ? Qu’il avait poussé ses enfants au bord de l’abysse à mains nues ? Peu importe ce qu’il aurait voulu répondre, il restait vrai qu’il n’était plus professeur. S’il l’avait été un jour. Cela suffit à ce qu’il ait l’impression qu’une multitude d’aiguilles s’enfonce dans son cœur. Déglutissant péniblement, il finit par répondre.
— C’est une longue histoire.
Cécilia accepte sa réponse avec un hochement de tête empli de compréhension, mais ce n’est pas pour autant qu’elle arrête de le questionner.
— C’est vrai que vous dirigiez une école sur le continent ?
— Oui, c’est vrai.
— Mais c’est génial ! J’imagine que ça devait être une sacrée expérience ! fait Cécilia avec un large sourire et avec un enthousiasme que l’on ne peut avoir qu’à vingt ans.
— C’est certain, acquiesce Charles avec un sourire pincé.
— Vos élèves avaient vraiment de la chance, j’aurais voulu pouvoir aller à l’école, vous savez, sourit tristement Cécilia.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu n’as pas pu aller à l’école à Genosha ? demande Charles, confus et un peu surpris.
— J’ai eu des cours à la maison, comme la moitié des gamins de l’île, mais l’autre moitié n’a pas notre chance. La plupart ont été abandonnés ou largués là par leurs parents humains et ils n’ont jamais été éduqués correctement. J’aurais juste voulu qu’on ait tous la même chance et une vraie école où les enfants pourraient apprendre les maths, les sciences, l’histoire, des trucs comme ça, vous voyez.
Charles bafouille en guise de réponse. C’est étrange et en y repensant de tous les endroits qu’Erik lui a fait visiter, il n’y avait pas d’école. Comment avait-il pu manquer ça ?
— Mais Magneto s’assure qu’on s’entraîne avec nos pouvoirs. C’est déjà pas rien, pas vrai ?
— J’espère, soupire Charles en remuant la saumure. Il est décidé à parler à Erik de l’école en rentrant à la maison.
Mais toute pensée concernant l’école lui échappe alors qu’il se concentre sur l’immersion des coraux. Le soleil est pratiquement couché lorsqu’il arrive chez eux et il a le cœur léger comme on l’a après avoir passé sa journée bien occupée. Charles est si plongé dans ses propres pensées qu’il manque presque la présence d’Erik dans leur cuisine et l’odeur délicieuse de ce qui cuit sur le fourneau et qui, quoi qu’il soit, envahit toute la cabane.
— Qu’est-ce que tu fais là si tôt ? demande Charles. Erik n’est jamais le premier à revenir et rarement aussi tôt.
— Pourquoi, Charles, tu as presque l’air déçu de me voir, fait Erik avec un rictus et il s’essuie les mains sur un torchon et rejoint Charles dont il embrasse le front. Charles qui profite de la chaleur des lèvres d’Erik et son esprit. Entrer dans l’esprit brillant d’Erik, c’est comme entrer dans un bain chaud après une longue journée de travail. Charles soupire de contentement.
— Viens, j’espère que tu as faim, fait Erik en se redressant et en entraînant Charles sur leur balcon.
— Je suis affamé à dire vrai, admet Charles avec un sourire penaud.
Mais son sourire retombe aussitôt lorsqu’il arrive au balcon. Face à l’océan, dans le crépuscule qui colore le ciel d’orange et de rose, une table est installée, une chaise à une extrémité, le tout recouvert d’une nappe, il trône aussi un bouquet de lys blancs et un seau de glace où se trouve une bouteille d’eau pétillante et des couverts aux deux extrémités de la table. Tout semble comme sorti d’un conte de fées.
— Mais pourquoi tout ça, Erik ? demande Charles, bouche bée.
Erik rit au lieu de répondre et amène Charles jusqu’à l’extrémité de la table dépourvue de chaise.
— Ce n’est qu’un dîner, Charles, murmure-t-il à son oreille avant d’embrasser sa nuque. Le frisson qui parcourt tout le corps de Charles n’a rien à voir avec l’air qui rafraîchit alors que le soir tombe peu à peu. Une vague de chaleur l’envahit au moment où Erik s’assoit en face de lui et se saisit de sa main.
Ils passent le reste de la soirée comme ça, à se regarder dans les yeux et se perdre dans la compagnie de l’autre. Le repas est délicieux et c’est un changement rafraîchissant après des mois à vivre de la nourriture de la cantine. Ce n’est pas la première fois que Charles se dit que dans une autre vie, Erik aurait fait un excellent cuisinier. Alors que le crépuscule se transforme en nuit, la pleine lune se lève et dans son sillage suivent les étoiles, Erik amène quelques bougies sur la table et les allume.
Charles finit sa part de banoffee grisé par le sucre qu’Erik a rajouté parce qu’il sait qu’il a le bec sucré.
— Merci pour ce dîner charmant, Erik, mais pour aussi délicieux que ce soit, mais pourquoi ce soir ?
— Eh bien, j’avais une promesse à tenir. Et puis les enfants à l’entraînement disait qu’aujourd’hui, c’était la Saint-Valentin et je me suis dit que…, sourit Erik en se frottant la nuque, penaud.
Charles sent une vague de chaleur l’envahir et son cœur s’apaise.
Merci, my love , envoie-t-il mentalement à Erik avec toute l’intensité de son amour et de son affection.
— Il y a autre chose, dit Erik en tendant la main et ce qui apparaît être un épais rouleau de papier retenu par un ruban rouge sort des profondeurs de la maison s’y matérialise. Erik se lève et rejoint Charles.
— Voilà. C’est pour toi, dit-il en s’agenouillant devant Charles et lui tendant le rouleau.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ouvre, tu sauras, Charles, explique Erik.
Charles obtempère. De l’extérieur, les papiers ressemblent beaucoup aux plans sur lesquels s’affairaient Erik la veille au soir et les trois autres soirs avant et à l’intérieur ce sont des plans qui délimitent plusieurs pièces réparties sur trois étages. Et ce n’est toujours pas clair.
— Erik, je ne comprends pas, dit Charles en passant en revue les autres pages comme s’il pouvait y trouver des réponses à sa question.
— Regarde en haut, indique Erik en tapotant le coin supérieur droit du brouillon. À l’encre noire dans un petit rectangle, le nom du projet : École Xavier pour jeunes surdoués.
Le cœur de Charles manque un battement et il contemple longuement les petits caractères sur la feuille. Lorsqu’il ne répond pas, Erik lui extirpe doucement des mains les papiers qu’il retenait avec force et enchevêtre ses doigts avec les siens.
— Il n’y a pas de vraie école pour les enfants de l’île, Charles. Il y a des centaines d’enfants mutants qui ne reçoivent ni éducation décente ni accompagnement. Les enfants mutants qui sont l’avenir de cette nation. Il n’y a personne à qui je puisse songer ou à qui je fasse suffisamment confiance en dehors de toi. Bien sûr, je n’ai pas encore décidé de l’emplacement de l’école ou d’autres détails, mais j’ai pensé qu’on pourrait voir ça ensemble.
Erik le regarde, dans l’attente, mais Charles ne répond pas, parce que c’est impossible. Parce qu’il est impossible pour lui de s’impliquer à nouveau dans une école. Il ne peut plus guider ou mener de jeunes mutants. Il ne peut pas accepter de voir ses enfants blessés à nouveau. Il ne peut pas… Il n’est pas… Ses yeux s’emplissent de larmes, son souffle se fait plus court et la panique enserre son cœur avant même qu’il n’ait fini sa pensée.
Il devait tout avoir projeté sur Erik parce que ce dernier se lève et serre Charles dans ses bras avec force. Charles qui ne peut s’empêcher d’enfouir son visage dans le t-shirt fin d’Erik alors qu’il peine à réprimer ses sanglots.
— Hey, ça va aller, tu n’as pas à le faire si tu ne veux pas, je comprendrais, Charles, dit Erik, les deux mains sur ses épaules. L’angle est inconfortable et la nuit devient de plus en plus froide et pourtant, ils ne bougent pas, s’étreignant dans la lumière de la lune jusqu’au moment où Erik prend Charles dans ses bras et rentre à la maison.
Tout autre soir, ils auraient joué aux échecs avant d’aller se coucher ou ils auraient batifolé comme des adolescents jusqu’à minuit, en particulier après une nuit comme celle-ci, passé à se dévorer du regard. Mais ce soir-là, Charles ne peut s’empêcher de s’enfouir sous les couvertures dès qu’Erik l’a déposé sur le lit. Il maudit ses sautes d’humeur et ses doutes d’avoir gâché une soirée aussi délicieuse, mais il est trop tard pour regretter quoique ce soit désormais.
Charles tend les bras dans la direction d’Erik alors qu’il se glisse dans le lit et plonge sa tête dans le creux du cou d’Erik.
— Bonne nuit, Schatz, fait Erik avec un petit sourire et en embrassant les cheveux de Charles.
— Erik, je suis désolé d’avoir gâché notre soirée, dit Charles à mi-voix.
— Tu n’as rien gâché, Charles. Mais je veux que tu te souviennes d’une chose, d’accord ? Tu es l’homme le plus généreux, le plus courageux et le plus désintéressé que je connaisse et je n’aurais pas pu vouloir un plus grand meneur à mes côtés.
Et c’est là que c’est injuste, se dit Charles. Comment pouvait-il croire en Erik quand il sait qu’il était égoïste en faisant passer ses émotions et ses craintes avant le futur de jeunes mutants, des enfants qui ont perdu leurs maisons, leurs familles et leurs espoirs. Mais dans la sécurité offerte par les bras d’Erik et les vagues d’assurance qu’il envoie dans sa direction, Charles peut apprendre à croire tout ce que dit Erik.
— Est-ce que je peux prendre un peu de temps pour y réfléchir ?
Charles ne voit pas le sourire d’Erik, mais le sent dans le baiser contre son front.
— Bien sûr, autant de temps dont tu auras besoin.
— Merci pour cette soirée délicieuse, Erik, je suis heureux de t’avoir à mes côtés, je suis heureux que tu sois mon valentin ! murmure Charles en se blottissant plus près d’Erik.
Erik se contente de le serrer plus fort contre lui en guise de réponse et là, Charles s’endort.
