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VOL AGGRAVÉ : UN GUIDE PRATIQUE

Summary:

D'abord, la reconnaissance. Il faut pouvoir reconnaître sa cible dans le noir. Ensuite, l'infiltration : rapide, palpitante, cruciale. Inévitable. Le vol, bien sûr, la raison d'être. Et puis, toujours, la fuite.

Notes:

moi pendant des années : j'écris très rarement en français j'écris pas de smut j'écris que des trucs de 2.5k ou moins
lupin netflix et la kalincka folle : saluuuut <3

bref. here we are. ce one shot est principalement un cadeau pour kali tout le monde peut la remercier parce que je l'aurais pas écrit sans nos longs dms discord. elle a contribué à quasiment tout le concept du truc, rien qu'avec le bail de "assane rend visite à youssef la nuit et est parti au matin." ne me demandez pas quand ça se passe je sais pas assane est sorti de prison bravo à lui il continue de voler des trucs youssef continue à faire genre ça lui fait pas hyper plaisir pellegrini est mort personne n'a pleuré à son enterrement. amen.

une grande dédicace au site du cnrtl avec son dictionnaire des synonymes incroyable, et à maurice leblanc le roi des déglingos sans qui nous ne serions pas ici.

j'espère que cela vous plaira... bonne lecture <3

Work Text:

Youssef n’a pas besoin de se retourner dans son lit pour savoir qu’Assane est dans son appartement. C’est ironique, vraiment : ce nouveau développement dans leur course poursuite, qui consiste en visites nocturnes impromptues qui s’apparentent plus à un flirt nargueur qu’à une réelle relation, a rendu Youssef beaucoup plus vigilant. Même un demi-sommeil ne peut dissimuler son voleur. Un rien lui dénonce sa présence. Le regard est désormais obsolète ; un nouveau sens s’est développé, à mi-chemin entre l’intuition et le désir, et ce sens ne le trompe jamais. Un reflet de fenêtre, un bruissement de rideau, un grincement de parquet, et voilà qu’Assane se révèle à lui. Le silence l’abandonne, l’ombre d’ordinaire si encline à le dissimuler le trahit. Bien sûr, l’ombre le recouvrira bientôt ; mais pour l’instant, il est là, il est vrai, et Youssef l’a pour lui.

Il ne se retourne pas non plus quand il entend le bruit caractéristique d’une veste qui tombe au sol, suivie de chaussures, suivies d’autres vêtements, suivis de pas légers, et préfère enfouir son sourire dans son oreiller. Il a l’envie espiègle de faire semblant de dormir, tout en sachant qu’Assane sait qu’il est éveillé. Il a l’envie de mentir pour s’amuser, pour la joie d’être découvert, pour le plaisir du jeu.

Il amorce enfin un mouvement quand il sent le matelas derrière lui s’affaisser sous le poids d’Assane, mais trois mots l’arrêtent :

– Attends, bouge pas.

En grand champion de la déformation professionnelle, Youssef est très doué pour obéir aux ordres. Il se fige, ses poumons même en suspension, attendant qu’un autre corps se colle enfin au sien. Un bras se glisse sous son torse, une main se déploie sur ses côtes, une autre se cale entre sa gorge et sa mâchoire. Il ne peut quantifier la peau qui flanque soudain la sienne. Les lèvres d’Assane trouvent son cou, puis sa joue, puis son oreille —

– Bonsoir, Ganimard.

Youssef frémit. Il regretterait presque d’avoir laissé paraître le trouble que fait naître en lui le pseudonyme dès leur première rencontre, mais la sincérité, l’aisance avec laquelle Assane l’utilise est un plaisir trop délicieux pour y renoncer. Et puis, il peut toujours lui rendre la pareille :

– Bonsoir Lupin.

Le sourire d’Assane est audible. Son corps nu longe Youssef, et ses bras se resserrent autour de lui.

– Je réalise, inspecteur, que je ne vous ai jamais expliqué comment je fais mes cambriolages... c’est terriblement malpoli de ma part, non ?

Le vouvoiement traverse le corps de Youssef, électrique, littéraire, singulièrement intime, tout comme le grade obsolète : le voilà, ce jeu, ce faire-semblant affreusement enfantin où les deux hommes prétendent être leurs personnages favoris, un passe-temps de cour de récré, quelque chose qu’ils devraient tous deux avoir passé l’âge de faire, et pourtant... Et pourtant, Youssef n’a qu’une envie : s’y prêter.

– Garde tes révélations pour l’interrogatoire, souffle Youssef, zélé jusqu’au bout, presque prêt à prendre des notes.

Assane rit doucement à son oreille. Le rire ricoche à l’angle d’un omoplate, le long de sa colonne vertébrale, transperce son corps. Un coup de foudre aurait été plus cordial.

– Oh, que tu es sévère... On est quand même plus à l’aise ici...

Il ponctue sa phrase d’un léger coup de dent au lobe de Youssef, puis d’un baiser derrière son oreille, puis d’un autre à l’angle de sa mâchoire. D’autres suivent, mais Youssef oublie de les répertorier. On le dira distrait.

Les mains d’Assane commencent à bouger, mais elles semblent cruellement lentes, entraînées dans un pseudo-surplace sensuel. Youssef sent une envie de supplier monter en lui, mais réalise soudain : ses mains ne bougent pas sur la peau de Youssef, mais le ramènent vers Assane. Il y a bien du mouvement, mais sur un autre axe, dans une autre dimension. Il ne s’agit pas d’explorer, ici : il s’agit de posséder, d’avoir. De garder. En sa totalité.

–  Une fois que tu as trouvé ton objectif, la première étape, bien sûr, c’est la reconnaissance. Très important, la reconnaissance. Il faut connaître sa cible. Ses points faibles, surtout...

Un baiser sur sa clavicule, une main qui se serre légèrement sur sa gorge. Youssef rate sa respiration, puis inspire trop fort. Il sait qu’Assane sent l’air s’engouffrer dans sa gorge. Il a l’impression terrifiante que l’autre catalogue ses moindres tics, ses moindres hoquets, qu’il crée une carte mentale des choses qui peuvent le rendre fou. Il se demande ce qu’il considère utile, ce qui vaut la peine d’être gardé pour un homme qui veut en ruiner un autre.

Comme si Assane pouvait lire dans ses pensées, il continue :

– Un point faible, ça peut être tout et n’importe quoi... Une porte oubliée, un volet mal fermé, un angle mort, tout est bon, tant que ça permet l’accès.

Une des particularités du métier de policier est qu’il se fait souvent en extérieur, et donc bien habillé. Youssef a, avec le temps, développé un simulacre d’uniforme : un maillot de corps, un t-shirt, un pull, une veste en cuir — sans même parler de son bras, orné du brassard criard annonçant fièrement POLICE, symbole indéniable de la séparation entre officier et criminel. De l’autre côté, Assane varie les costumes, les superpose, toujours prêt à changer, à devenir quelqu’un d’autre, à s’effacer puis apparaître. En résumé, Youssef a pris l’habitude d’être séparé de lui par un nombre non négligeable (c’est à dire, trop) de couches de vêtement.

Ce soir, son brassard est bien loin, son bras est nu, son torse également, ses vêtements sont plus ou moins pliés sur une chaise près de son lit, et les paumes d’Assane sont brûlantes sur sa peau.

L’accès est plus que permis.

– Il faut ensuite s’infiltrer. Les gens pensent souvent que le plus dur, c’est la fuite, mais ils ont tort... c’est très simple, une fuite. Il suffit de ne plus être là. Pour une infiltration, par contre...

Le genou d’Assane se glisse lentement entre les jambes de Youssef, les ouvre délicatement, introduit une cuisse, un tibia. Son torse se retrouve plaqué contre le dos du lieutenant, suivant sa respiration haletante, sentant les battements de son cœur. Sa main, ouverte, glisse le long de son torse, s’installe sur son abdomen, revendique son diaphragme. Son érection presse contre le bas de son dos. En un instant, Youssef est compromis. Assane est impossible à ignorer.

– Pour une infiltration, on ne peut qu’être là.

Youssef a un vague souvenir d’un cours de philosophie débattant la capacité de la langue à influencer la réalité. Ces heures semblent maintenant avoir été une perte de temps : Assane vient d’anéantir des siècles d’arguments en une phrase. Il déclare être là, et il n’y a soudain que lui : le matelas, la couverture, l’oreiller, la chambre, l’appartement, l’immeuble, Paris, il n’y a plus rien, plus rien qu’Assane et ses mains et ses bras et son torse et ses hanches et ses jambes. Le monde se contracte, se réduit à un seul homme. Youssef fait volontiers l’échange.

Il réplique le mouvement d’Assane vers lui, s’adosse contre toute sa longueur, roule ses hanches contre les siennes. Assane s’étrangle sur son nom mais, brave homme, continue sa confession.

– Et puis, bien sûr, il y a le grand moment, il y a le vol, murmure-t-il, d’une voix tremblante qui trahit gracieusement son trouble.

Sa main, têtue, refuse de s’aventurer plus bas, de posséder une autre partie de son corps. Youssef en serait presque frustré s’il n’était si habitué à ce que son homme ne lui échappe.

Il est étrange de ne pas sentir les mains d’Assane bouger : elles tiennent d’habitude plus du spectre que de la chair, si habituée à passer sans un bruit pour dérober tout l’or du monde, conditionnées à toujours chercher leur prochaine cible. Sur le corps de Youssef, elles sont effroyablement solides. Elles n’ont plus rien à poursuivre. Leur quête s’arrête ici. L’évidence s’offre à lui : c’est toi qu’il veut. C’est toi qu’il vole. Il ne peut s’empêcher de gémir à cette idée. Assane sourit contre son épaule. Youssef se laisse voler avec grand, grand plaisir.

– Le vol, c’est ce dont tout le monde parle, mais ça peut être si ennuyeux, parfois. Quelque chose est là, puis ça n’y est plus... c’est trop simple, vraiment.

Youssef a envie de rire à travers sa fièvre, d’invoquer les myriades de tribulations dans lesquelles il s’est retrouvé entraîné contre son gré depuis le vol du collier de la Reine, mais Assane continue sa phrase.

–  Quelqu’un, un auteur, l’a décrit, une fois, je crois... Il n’y a qu’à vouloir... et à tendre la main.

La prise d’Assane sur la taille de Youssef se ressert. Youssef sent ses muscles se contracter. Il y a quelque chose de presque blasphématoire dans la réinvention de ces mots qu’il connaît si bien, dans ce contexte, dans ce moment où, sans plus aucun doute, il est ce qu’Assane désire, il est ce qu’Assane saisit, il est ce qu’Assane emporte. Il est le butin d’Arsène Lupin. Et pourtant, malgré l’irrévérence, il se surprend à finir la référence dans un souffle rauque :

– Les deux mains.

– Les deux mains, répète Assane, un sourire aux lèvres.

Les deux mains les plus recherchées de France sont là, grandes ouvertes, avec comme nouvel objet de convoitise le cœur d’un certain lieutenant de police — qui frôle, soit dit en passant, la tachycardie. Les doigts habiles tracent ses côtes, son sternum, cherchent une faille, un point faible, n’importe quoi pour rentrer, pour s’immiscer dans sa cage thoracique et saisir ce qu’ils brûlent de posséder. Les hanches d’Assane pressent les siennes, son torse presse son dos, comme s’il voulait les rapprocher encore plus, les unir au niveau atomiques, atteindre le nucléon, ignorer les électrons, et accéder à son cœur ainsi. Le casse du siècle.

Si quelqu’un demandait son avis à Youssef, il dirait qu’il a réussit.

La voix d’Assane fait à peine vibrer l’air, à présent. Elle serait perdue à n’importe quel autre moment, rien que la lumière du jour risquerait de l’évaporer ; mais la nuit étend encore sa langueur sur Paris, et Youssef n’entend qu’elle, entamant une déclaration bien dangereuse :

– Enfin, après le vol, il ne reste—

– Tais toi, tais toi, l’interrompt Youssef, presque désespéré. Pas encore.

Il sait ce qui suit le vol. Il n’y a qu’une seule chose qui suit le vol quand on parle d’Arsène Lupin, et tant qu’Assane ne finit pas sa phrase, tant qu’il ne prononce pas le mot, il ne deviendra pas réalité. Youssef pose ses mains sur celles d’Assane, les enlace, espère les retenir, les prendre aux pièges, tout comme Assane le tient entre ses bras. Il ose s’imaginer que leur course s’arrête ici, dans son appartement, dans sa chambre, contre lui, avec lui. Assane le laisse faire, demande, ébranlé :

– Tu veux que— ?

Il ne peut finir sa phrase. Il y a certains mots que même lui ne peut prononcer.

– Oui, reste, reste, supplie Youssef, toute retenue perdue dans le feu qui le consume. S’il te plaît, reste.

Une tension émane du corps d’Assane, comme s’il ne pouvait tout à fait comprendre ce que Youssef lui demandait, mais alors que les mots sombrent lentement dans sa peau, que le besoin prend le dessus sur tous ses instincts, ses muscles de détendent, et, chose qu’il ne s’était jamais imaginé, il promet, tout doucement, juste pour un moment :

– D’accord. D’accord.

Youssef ne peut pas voir ses yeux, mais il a la certitude absolue qu’ils ne sont plus hantés par le spectre des issues de secours. Assane vient de lui offrir un privilège rare : pour lui, il a oublié son plan. Le temps s’est arrêté. Il n’y a pas besoin de fuir tant qu’ils sont ainsi, bouche contre peau, corps contre corps, main dans la main, respirant le même air. Pour deux hommes dont l’historique s’est tant construit dans le mouvement, dans le va-et-vient, dans la course, dans l’adrénaline, il y a quelque chose de terriblement vulnérable dans cette immobilité nouvelle. Pour un bref instant, personne ne fuit, personne ne traque.

Séduit par cette certitude inédite, Youssef se laisse jouer : si Assane s’imagine ne pas fuir, il peut bien s’imaginer l’arrêter. Quand il ouvre la bouche, il n’est pas sûr de pouvoir placer ses mots ni dans la plaisanterie ni dans l’honnêteté.

– Vol aggravé, murmure-t-il.

– Hm ?

Assane ne décolle même pas ses lèvres du cou de Youssef, trop occupé à y laisser quelques marques comme gages de son passage — s’il ne va pas fuir, autant s’appliquer.

– Entrée par effraction dans— dans un local d’habitation, continue Youssef, à bout de souffle, décidé à s’offrir totalement au jeu.

Assane éclate de rire, franc, beau, contre sa peau. Il y a une pointe d’émerveillement dans sa gorge, comme s’il ne pouvait vraiment croire que l’homme entre ses bras était réel. Il s’attend presque à ce que Youssef lui cite l’article exact du code pénal, même ainsi, perdu entre le badinage et l’extase. Il décide d’honorer l’effort, et entre dans la danse :

– Oh, mais la fenêtre était ouverte... Parler d’effraction, c’est un peu dramatique, non ? C’est une visite, tout au plus...

Youssef entend le sourire dans la voix d’Assane, et ses propres lèvres le répliquent. Leur manège l’emplit d’une joie singulière — personne d’autre ne pourrait s’y prêter. Ils sont tels des enfants dans une cour de récréation, ayant inventé un sport dont personne d’autre ne connaît les règles.

Il continue, ses mots chancelant entre raillerie et gravité, entrecoupés de gémissements :

– Contre une personne en— ah ! En état vulnérable.

– En état vulnérable... n’exagérons rien, dit Assane avec un autre petit rire.

Youssef laisse glisser sa main, toujours entrelacée avec celle d’Assane, le long de celle-ci, plus bas, jusqu’à son entre-jambe, et saisit son érection à travers son boxer.

– J’exagère rien. Très... très vulnérable.

Assane, suivant la direction de son geste, resserre encore son étreinte. Il y a quelque chose d’enivrant à voir Youssef se toucher, tremblant, pas exactement nu, mais trop ardent pour s’en soucier. Ce n’est pas que Youssef est étranger à la passion, mais il est rare de la voir si franche sur son visage, sans peur de moqueries. C’en est presque obscène : Assane le réduit à s’oublier, le consume, l’emporte, avec quelques mots, quelques caresses seulement.

– Ah oui... Je vois, lieutenant... C’est très grave, ce que je fais, n’est-ce pas ?

Youssef fait un son entre le rire et le soupir, entre l’amusement et le désir, et Assane ne peut que chercher à l’entendre de nouveau. Ses mains tracent les vagues contours de ses côtes, de ses pectoraux, de son torse. Youssef répond à sa question, monosyllabique :

– Très. Oui. Grave.

– Je vois. Voler, c’est mal. Vous êtes très persuasif, Ganimard.

Le son, mi-rire mi-soupir, se refait entendre. C’est un petit éclat étincelant d’ivresse, délicat, précieux, digne d’une parure royale. Assane semble pouvoir le goûter. Mission accomplie. Il se demande si Youssef a compris ce qu’il vient de lui dérober, lâchement, si simplement, dans un moment de faiblesse. Évidemment, il n’a qu’à poser la question.

– Et juste par curiosité, qu’est-ce que j’ai volé exactement ?

Youssef s’enflamme. Il a sa réponse, bien sûr, mais non seulement n’est-elle pas celle qu’imagine Assane, elle est imprononçable. La plainte est irrecevable. Aucun policier ne prendrait une déposition pour un crime aussi inconcevable, aucun juge ne considérerait un cœur comme volé quand il bat toujours dans la poitrine du plaignant, aucun juré ne pourrait accepter qu’un homme qui se tient debout a eu le torse dévalisé, et pourtant, et pourtant : ces gens auraient tort. La main d’Assane semble s’être irrémédiablement fixée à son muscle cardiaque, ses doigts accompagnant chaque battement, surveillant chaque poussée de sang, contrôlant l’échange d’oxygène et de dioxyde de carbone. La loi ne saurait le reconnaître, mais le larcin a bien eu lieu.

À défaut d’être honnête, Youssef se rabat sur la supplique, ses mots étouffés par ce qu’ils dissimulent.

– Me le fais pas dire.

Il sent Assane tressaillir derrière lui, pris d’un terrible frisson. Sa main retrouve celle de Youssef, l’enlace, la serre, l’accompagne dans son soupir, suit le lent va-et-vient de la pression de sa paume sur son aine. L’autre main de Youssef part derrière lui, saisit aveuglément le visage d’Assane qui, comprenant sa demande, presse chaudement ses lèvres contre les siennes. C’est à peine un baiser, plus un échange d’air haleté qu’autre chose, mais un désir s’y communique avec lequel les mots ne pourraient oser rivaliser. Youssef gémit dans la bouche d’Assane, se sépare de ses lèvres avec un halètement presque douloureux, et Assane retourne se tapir dans son cou, camouflé derrière son épaule. Il a l’impression d’avoir dérobé quelque chose d’autre, pas un de ces petits diamants de son qu’il aime récolter contre sa bouche, mais plutôt un de ces médaillons ornés contenant une photo de famille ou une mèche de cheveux : beau, brillant, ruisselant de sentiment. Une de ces choses que l’argent n’achète ni ne remplace. Il ne cesse jamais de l’embrasser quand il se confie contre sa peau :

– Tu dis de ces choses, Youssef... Des fois, je me demande si tu t’en rends compte.

La réalité se dissout lentement. La main d’Assane remonte le long du cou de Youssef, arrive à sa mâchoire et tourne délicatement sa tête, révélant, si c’est possible, encore plus de chair à aimer. Alors que sa paume garantit cet accès accru à la peau qu’il a envie de dévorer, son pouce, langoureux contre la lèvre inférieure de Youssef, devient vecteur de fantasmes confus. Il n’y a pas de mouvement déterminé, pas de destination, pas d’arrivée, il n’y a qu’une lente fusion de la matière, une disparition des contours. Les respirations se font en tandem, les mouvements des mains, des hanches, des corps entiers se synchronisent. Il n’y a plus rien à poursuivre : l’existence des deux hommes est simultanée, superposée.

L’urgence n’est, malheureusement, jamais loin : Youssef délie ses doigts de ceux d’Assane, fait passer sa main sous l’élastique de son boxer humide, se saisit. Le contact est un peu trop sec, mais l’idée d’interrompre le moment pour ouvrir un tiroir de commode lui est insupportable. Il y a désir, et puis il y a besoin : maintenant, Youssef a besoin.

Encore une fois, Assane est dépassé. L’homme dans ses bras ne cesse de le surprendre, de se révéler, de s’offrir, comme s’il n’était pas à la merci d’un escroc de première classe, comme s’il ne risquait pas d’être pillé. Le vol, qu’il décrivait comme trop simple quelques moments plus tôt, n’a même plus lieu d’être : tendre les mains est futile. Même le désir est secondaire. Il n’a rien à faire. Youssef tombe avec lui, se livre, s’abandonne, et Assane, qui n’a jamais su aimer sans se battre, voit son monde basculer. Il se trouve submergé par cette fièvre trop honnête. Il faut qu’il l’arrête, qu’il la cause, qu’il la contrôle, qu’il la provoque, qu’il la chasse, qu’il l’amène, il faut quelque chose, mais il faut surtout que ce soit lui, d’une manière ou d’une autre, il faut, peu importe ce qu’il faut, il faut.

– Non, non, Youssef— attends, je veux—

Le complément d’objet de cette phrase ne sera jamais retrouvé. Il ne peut pas y en avoir, aussi simple que ça : il y a trop, trop à vouloir, trop à avoir, trop à voir, bref, trop, et même la grammaire ne peut le supporter. Seul le geste peut le traduire.

Assane, avec une grâce qui ne peut être que cultivée, manœuvre ses bras pour faire pivoter Youssef, pousse son dos dans le matelas et, dans le même mouvement, saisit ses mains et les éloigne de lui-même. Youssef se retrouve donc avec Assane au dessus de lui, les poignets de part et d’autre de sa tête, étourdit, poumons contusionnés par son rythme cardiaque affolé. Assane croise enfin son regard, pupilles plus noires que la nuit, yeux grand ouverts, et il s’y sent tituber. Sous son corps, il n’a pas un butin, pas un trophée, mais un cadeau. Une offrande. Il essaye d’identifier les émotions qui passent sur le visage qu’il surplombe, mais il abandonne vite. Certains diront qu’il a eu peur de nommer ce qu’il y a vu. D’autres diront que c’était un autre de ces trop inexprimables. Assane sait seulement qu’en un instant il a vu, compris, et oublié.

– Tu me voles même mes mains, maintenant... dit Youssef, sa voix distante, comme si l’air ne lui était pas encore vraiment revenu. C’est un vrai tour de force.

– Je suis très habile, répond Assane, guttural.

Il se penche sur Youssef, lui rend ses poignets, laisse son poids tomber légèrement sur lui, une main sur sa joue pendant que l’autre se joint à un avant-bras pour encadrer sa tête, jambe placée stratégiquement. L’embrasser est presque trop simple. Ils se volent des baisers, affamés, se les rendent, se les échangent, se poursuivent, se touchent, se dévorent. Cela pourrait durer une minute, une heure, dix ans : en ce qui les concerne, le temps s’est arrêté.

Youssef émerge, dépouillé de toute pudeur, de toute timidité, de toute appréhension, de tout, enfin, et en fait le constat final, soufflé contre la bouche qui cherche la sienne :

– Tu as mérité le nom, Lupin.

Assane aimerait pouvoir dire que l’écho du premier mot que Youssef lui ait jamais dit ne l’affecte pas tant que ça. Malheureusement, sa capacité à mentir est quelque peu compromise par le corps sous le sien qui insiste à appuyer une cuisse sur son entre-jambe — qui ne fait, il faut le dire, qu’empirer l’effet du pseudonyme. Ses double, triple, centuple identités s’imbriquent, s’assemblent, multiplient son désir.  Il n’a qu’une seule chose à répondre :

– Presque autant que toi, Ganimard.

Avec ces mots, le monde disparaît pour de bon. Il n’est même plus question d’un monde contracté, mais d’un monde dérobé, évanouit, démonté, revendu sur le marché noir. La main d’Assane n’a pas besoin de retrouver l’érection de Youssef pour que son orgasme le gagne, sans pitié. Ses yeux se ferment, ses lèvres s’entre-ouvrent, ses bras prennent vie avec les tremblements de son corps, se recroquevillent avec un sursaut, ramènent Assane aussi près que possible.

Assane, submergé par le constat de l’effet de ses mots, se sent sombrer, veut se décaler, s’allonger le long de Youssef, amorce un mouvement du bras, mais ce dernier arrête son mouvement avant qu’il n’ait vraiment commencé, le trouve à travers le brouillard, yeux mi-clos, et parvient à balbutier contre sa joue :

–  S— sur moi.

Assane oublie ce qui se passe, après. Si les métaphores se faisaient littérales, l’univers aurait sûrement pris fin à cet instant précis. La demande inattendue, qui tenait plus de l’ordre, débordante d’envie, avait ouvert quelque chose en lui. Le coffre fort — derrière le tableau dans le bureau, typique, code à six chiffres, clé de secours dans un tiroir, juste assez pour donner l’illusion de sécurité, pas assez pour protéger ce qui compte — est enfin vaincu par deux mots. Implose. Les débris volent. Il ne reste rien même à faucher : tout, tout est réduit en cendres.

La fièvre atteint Assane, rapide, fatale, irrévocable. Il pensait avoir dérobé à Ganimard toute sa décence, et le voilà, Lupin, suppliant, pris de court, dépouillé de sa tranquillité d’esprit. Il n’y aura, semble-t-il, jamais plus que ça : une hésitation, deux mots, deux yeux à peine ouverts, une bouche implorante, la fin de l’univers.

La dernière aventure.

*

Quand Youssef se réveille, il est seul.

Il se lève, passe une main sur son visage, et se rend dans sa salle de bain. Il passe une main sur son torse, sent un battement régulier. Arsène a donc eu la gentillesse de lui laisser son butin, au moins pour cette fois. Dans un étonnant retournement de situation, il a même laissé quelque chose derrière lui : une constellation de marques, diverses et variées le long de son bras, de son épaule, de son cou, de son torse, qui semblent narguer Youssef. Il voulait des preuves, en voilà.

L’écho de la nuit dernière résonne à son oreille, dans le creux où Assane susurrait des folies il y a seulement quelques heures : c’est très simple, une fuite. Il suffit de ne plus être là. L’appartement, vide, accentue la résonance. C’en serait presque moqueur.

Youssef caresse un bleu, déposé délicatement tel un diamant là où sa clavicule devient son trapèze. Un cadeau. Un remerciement. Un larcin, peut-être — après tout, qui dit qu’il avait voulu le laisser là ? Youssef reste policier, il sait subtiliser des confessions. N’en est-ce pas une, glorieuse à la lumière du jour ? N’est-il pas la preuve vivante qu’Assane laisse des traces ?

Youssef sourit. Certes, Lupin a gagné cette fois-ci.

La prochaine fois, il ne s’échappera pas.