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Characters:
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Language:
Français
Series:
Part 1 of Pour moi, vous voulez dire ?
Stats:
Published:
2025-12-17
Completed:
2026-01-25
Words:
18,011
Chapters:
5/5
Comments:
15
Kudos:
48
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2
Hits:
772

L'amour, ça aurait pu venir avec le temps

Summary:

Comme la terre sacrée du Royaume de Logres, Arthur et Guenièvre formaient maintenant un tout qu'on ne pouvait morceler.

Chapter 1

Notes:

(See the end of the chapter for notes.)

Chapter Text

Guenièvre se tenait à quelques pas d'Arthur. Elle n'entendait pas ce qu'il disait au vieil homme, mais cela n'aurait rien changé de toute façon, elle ne comprenait pas le latin. Elle en profita pour jeter un oeil autour d'elle. Les gens du petit village vaquaient à leurs occupations sans leur prêter attention. Ils ne semblaient pas curieux de la présence de deux étrangers.

Le vieil homme disparut quelques instants dans la maison derrière lui pour en ressortir avec une clé. Arthur lui adressa encore quelques mots puis il se retourna et se dirigea vers Guenièvre.

— C'est bon, annonça-t-il.
— C'est bon ?

Arthur hocha la tête. L'ancien Arthur aurait râlé qu'elle répète ce qu'il venait de dire mais le nouvel Arthur ne s'énervait plus. Le nouvel Arthur ne parlait pas beaucoup non plus.

Guenièvre attrapa le baluchon qu'elle avait posé à terre le temps de leur arrêt, puis ils se remirent en route. Ils sortirent du village jusqu'à atteindre un chemin de terre qui longeait la côte. Ils marchaient en silence, l'un derrière l'autre. Il faisait chaud mais l'air qui venait de la mer était agréable, l'atmosphère n'était pas étouffante. Et surtout c'était calme. C'était tellement différent de Rome. Pendant les mois qu'ils avaient passés à la Villa Aconia, Guenièvre ne s'était pas beaucoup aventurée dehors, seulement quand cela était nécessaire, mais elle avait trouvé que tout était toujours si bruyant. C'était une agitation à laquelle elle n'était pas habituée.

Arthur et Guenièvre suivirent le chemin pendant une vingtaine de minutes avant de bifurquer à droite et de continuer encore sur une centaine de pas pour rejoindre une maison. Vu la taille, Guenièvre aurait plutôt appelé cela une cabane. Ils s'arrêtèrent devant la porte et posèrent chacun leur baluchon.

— C'est comme dans vos souvenirs ? demanda Guenièvre.
— C'est-à-dire, je ne suis venu qu'une seule fois, mais il me semble que oui.

Guenièvre fit lentement un tour sur elle-même comme pour mieux s'imprégner du lieu.

— Ça me plaît, décida-t-elle. Je pense qu'on va pouvoir en faire quelque chose de bien.

Son enthousiasme aurait pu arracher un sourire à Arthur s'il s'était rappelé comment faire. Au lieu de cela, il se contenta de la regarder en espérant qu'elle avait raison.

/

Ce n'était pas une maison, c'était une possibilité. C'était comme cela qu'il l'avait envisagée. C'était pour cela qu'il l'avait achetée. Quand il ne supportait plus le poids de sa fonction, de son entourage, de sa soi-disant destinée, il se disait qu'il pourrait tout abandonner. Il pourrait fuir et aller vivre peinard dans sa maison au bord de la mer. Personne ne l'aurait retrouvé, il était le seul à Kaamelott qui connaissait l'existence de cet endroit. 

C'était une possibilité.

Depuis le jour où il l'avait achetée, il n'était jamais revenu. Il envoyait régulièrement du pognon au vieil homme pour qu'il surveille et entretienne la maison. Ce dernier aurait pu garder le pognon et ne rien faire, Arthur n'en aurait jamais rien su. D'après l'état de la maison, il semblait pourtant qu'Arthur soit tombé sur quelqu'un d'honnête. C'était suffisamment rare pour être souligné.

/

Il y avait trop d'oiseaux. Des espèces qu'elle ne connaissait pas, aux cris braillards, et qui, à son goût, n'avaient pas assez peur des humains. Mais à bien y réfléchir, c'était le seul reproche qu'elle pouvait formuler. Son premier instinct avait été le bon, cet endroit lui plaisait. Cet endroit lui plaisait beaucoup.

Ils avaient un puit pour l'eau, ils achetaient leur nourriture au village. L'argent n'était pas un problème. Avec le pognon qu'elle avait emprunté – elle préférait le terme emprunter parce que piquer, c'était plutôt le style de ses parents – lorsqu'elle s'était enfuie de Carmélide, ils pouvaient tenir plusieurs années. L'intérieur de la maison était spartiate, mais Guenièvre avait déjà plusieurs idées pour l'améliorer. 

Ils avaient tout pour être heureux. Pour qu'elle soit heureuse en tout cas. Concernant Arthur, elle ne savait pas bien. Elle ne savait pas bien s'il pourrait être à nouveau heureux un jour. Elle ne savait pas bien s'il avait déjà été heureux, vraiment heureux, un jour. Mais vu l'état dans lequel il se trouvait quand ils étaient arrivés à Rome, le simple fait qu'il soit toujours en vie était un miracle.

Ces derniers mois avaient appris à Guenièvre que tout était possible.

/

Arthur s'était fait à l'idée que les Dieux n'allaient pas le laisser mourir tranquille.

D'abord, il y avait eu Lancelot qui l'avait sauvé dans la baignoire. Lancelot. Arthur s'en doutait déjà, mais cela n'avait fait que confirmer que les Dieux avaient un sens de l'humour plutôt tordu. Ensuite, il y avait eu Venec qui avait organisé leur fuite à Rome. Comment Arthur avait survécu à la traversée en bateau, il ne le savait pas bien. Puis il y avait eu Guenièvre qui s'était occupée de lui pendant des mois à la Villa Aconia et qui avait réussi à le remettre sur pied. Tout au moins physiquement. Les prédictions des druides de Tintagel s'étaient avérées foireuses. C'était peut-être une caractéristique commune à tous les druides et non pas à Merlin en particulier.

Quand Arthur s'était senti assez bien, il avait fallu quitter Rome. Ils y avaient déjà passé trop de temps. Venec ne les aurait pas trahis, pas volontairement, mais sous le coup de la torture, rien n'était moins sûr. Arthur espérait que Venec avait réussi à se faire oublier. Ce dernier ne méritait pas ce qui l'attendait pour avoir voulu l'aider.

/

Guenièvre ne savait plus très bien ce qu'ils étaient. Arthur n'était plus roi, donc elle n'était plus reine. Et étaient-ils même mariés ? L'échange d'épouses avait été annulé, mais en rentrant de leur voyage, Guenièvre avait appris que l'acte d'annulation avait disparu. Cela signifiait-il donc qu'aux yeux de la loi, elle était toujours l'épouse de Karadoc ?

À vrai dire, elle s'en fichait. Ce qu'elle savait, c'était qu'elle était là où elle devait être.

Auprès d'Arthur.

Elle lui avait dit un jour, sous le coup d'une potion de vérité, qu'elle croyait l'aimer. Elle en était sûre maintenant. Elle ne comprenait peut-être toujours rien aux choses de l'amour, mais son amour pour Arthur, elle le comprenait. Non pas qu'il le méritait. Le mérite n'avait pas grand-chose à voir dans cette histoire. C'était à l'instant où elle avait appris sa mort qu'elle avait compris. Vraiment compris. Mais Arthur n'était pas mort. Les Dieux avait donné une deuxième chance à Guenièvre, et elle comptait bien faire tout ce qu'il fallait pour ne pas la gâcher.

Elle avait été élevée dans un seul but, celui d'un jour devenir reine et prendre soin du roi. C'était au moment où le roi n'était plus roi qu'il avait finalement accepté qu'elle prenne soin de lui. 

L'ironie de la situation ne lui échappait pas.

/

— L'homme en noir dont parlait Lancelot, je crois que je l'ai rencontré.

Cela faisait une demi-heure qu'ils marchaient sur la plage, et c'était la première phrase que prononçait Arthur. Guenièvre ne s'en étonnait plus, c'était devenu une habitude. Arthur pouvait rester silencieux pendant des heures, et soudain il lui prenait l'envie de parler.

— Quand ?
— Sur le chemin du retour à Kaamelott, après notre voyage. J'y ai beaucoup réfléchi, et je me demande si quand je suis rentré, je n'étais pas sous l'emprise de quelque chose.
— Quelque chose comme... un sortilège, vous voulez dire ? 

Guenièvre réalisa qu'elle avait chuchoté tout à coup. Tout ce qui touchait aux sortilèges ou aux malédictions l'avait toujours terrifiée.

— Peut-être que je me cherche seulement une excuse. Niveau dépression et mélancolie, je me débrouillais déjà très bien tout seul avant que je ne le rencontre. Peut-être qu'il n'a rien eu à faire.
— Mais vous n'en êtes pas sûr ?
— Depuis que nous avons quitté le Royaume de Logres, j'ai l'impression que cette brume noire qui enveloppait chacune de mes pensées a commencé à se dissiper. Comme si en m'éloignant... je ne sais pas. Comme je vous l'ai dit, peut-être que je me cherche seulement une excuse. Peut-être que c'est plus facile de me dire que je ne suis pas entièrement responsable.

Alors qu'ils avaient fait demi-tour et qu'ils repartaient en direction de la maison, Guenièvre réfléchissait à ce qu'Arthur venait de lui confier. Plus elle y réfléchissait, plus l'idée lui plaisait. Si Arthur était sous l'emprise d'un sortilège, cela signifiait qu'il n'avait pas volontairement essayé de se tuer dans un bain qu'elle avait préparé. Cela signifiait qu'il n'avait pas consciemment voulu la blesser. Peut-être que pour elle aussi, c'était plus facile de se dire qu'Arthur n'était pas entièrement responsable.

— À quoi pensez-vous ? l'interpella Arthur.
— Vous allez trouver ça bête, mais je me disais que ça expliquerait pourquoi vous avez réussi à vous retaper à Rome alors que vous n'y arriviez pas à Tintagel.

Arthur parut y réfléchir un instant.

— Ce n'est pas bête. Au contraire, c'est même très sensé.

/

— Il y a un chien.
— Quoi ?
— Il y a un chien.

Cela faisait des heures que sa femme était levée, mais c'était une de ces journées où Arthur ne parvenait pas à trouver l'énergie d'en faire de même. Il grogna en s'extirpant du confort de leur lit pour aller rejoindre Guenièvre qui se tenait debout dans l'encadrement de la porte. Assis par terre devant l'entrée se trouvait une petite boule de poils tremblante et rachitique. Un de ses yeux était collé et en y regardant de plus près, Arthur remarqua qu'il lui manquait une de ses pattes arrières. 

— D'où il sort ?
— Je ne sais pas, il était là quand j'ai ouvert la porte.

Guenièvre se pencha en avant et souleva la boule de poils qui ne protesta pas.

— Ne faites pas ça ! Il doit grouiller de bestioles et de maladies.
— On va lui donner un bain et le soigner. Je vais chercher la bassine, restez là.

Avant qu'il n'ait pu réagir, Guenièvre avait posé la boule de poils dans les bras d'Arthur.

— Mais reprenez ce truc !
— Arrêtez de chouiner, je reviens tout de suite.

De son seul oeil ouvert, la boule de poils dévisageait Arthur. Elle tremblait toujours, de peur peut-être ou alors d'une maladie qu'elle lui avait probablement déjà refilée. Arthur soupira. Ce qui devait mourir devait mourir. Mais apparemment c'était un concept que sa femme refusait d'accepter ces derniers temps.

Guenièvre revint avec la bassine d'eau. Elle reprit la boule de poils des bras d'Arthur et la posa dans la bassine. La couleur de l'eau prit rapidement une teinte brunâtre qui virait au rougeâtre. Arthur s'assit sur le banc devant l'entrée et observa Guenièvre pendant qu'elle donnait son bain à la boule de poils qui ne bronchait pas. Arthur se demanda si en plus d'être borgne et d'avoir trois pattes, la pauvre bestiole était peut-être aussi muette. Ils n'avaient pas encore entendu le son de sa voix.

Arthur ne voulait pas être cruel mais il ne voulait pas non plus que sa femme se fasse de faux espoirs.

— Il est vraiment dans un sale état. Il va probablement crever avant demain.
— J'aurais pu dire la même chose de vous quand nous sommes arrivés à Rome. Et vous êtes encore là.

Après une dizaine de minutes, Guenièvre s'absenta un moment pour aller changer l'eau de la bassine. La boule de poils était assise par terre là où Guenièvre l'avait laissée, et elle avait recommencé à dévisager Arthur.

Il se résigna.

— Écoute-moi bien, on va te garder. Mais à une condition. Interdiction de crever. Je connais ma femme, elle va s'attacher à toi, et après elle va pleurer pendant des semaines. Donc... interdiction de crever. Tu m'as bien compris ?

/

Contre toute attente, la boule de poils passa la nuit. Puis elle en passa une autre et encore une autre. Après deux semaines de bains et de nourriture, elle commençait déjà à ressembler plus à un chien qu'à une boule de poils. Arthur refusait toujours de s'y attacher, mais pour Guenièvre, c'était trop tard. La boule de poils la suivait partout, sautillant sur ses trois pattes. Guenièvre lui avait aménagé un petit coin pour dormir au pied de leur lit. Et puis au bout d'un mois, ils finirent par entendre le son de sa voix. Ce n'était pas vraiment un jappement, plutôt une sorte de couinement, mais la boule de poils manifestait sa présence.

— On devrait lui apprendre quelques ordres basiques, suggéra Arthur un soir où ils étaient assis sur le banc devant l'entrée et la boule de poils sautillait aux alentours.
— Comme quoi ?
— Comme Au pied, Assis, ce genre de truc.
— On peut essayer.

Guenièvre siffla pour attirer l'attention du chien.

— Bohort, au pied !
— Mais qu'est-ce que vous chantez ? Pourquoi vous l'appelez Bohort ?
— C'est son nom.  
— Vous l'avez appelé Bohort ?!
— Maintenant qu'on a entendu sa voix, je trouve qu'on dirait le Seigneur Bohort quand il chouine.

Arthur leva les yeux au ciel, mais il devait admettre qu'elle avait raison. Il essaya à son tour d'attirer l'attention de la boule de poils.

— Bohort, au pied. Boh... Non, je ne vais pas y arriver, trouvez-lui un autre nom.
— Vous l'appelez comme vous voulez, moi je l'appelle Bohort.

/

Arthur ne savait pas trop comment c'était arrivé, c'était venu graduellement, mais petit à petit, il avait fini par recommencer à apprécier certaines choses.

Il appréciait la compagnie de sa femme qui malgré tout ce qui s'était passé était toujours d'un optimisme sans faille. Il appréciait leur routine. Il appréciait leurs conversations lors de leurs promenades sur la plage. Il avait même commencé à apprécier la boule de poils qu'il refusait toutefois toujours d'appeler Bohort.

Peut-être que sa théorie sur le sortilège n'était pas qu'un voeu pieux après tout. Peut-être qu'il y avait du vrai. Peut-être qu'en prenant assez de distance, le sortilège avait été rompu.

Arthur avait fait quelque chose qu'il n'avait plus fait depuis longtemps, il s'était mis à imaginer. À imaginer qu'ils pourraient s'installer pour de bon, que cette vie pourrait devenir leur vie, et que c'était une vie qui pourrait le rendre heureux.

/

— Qu'est-ce que vous faites ?
— Je réfléchis.
— Vous réfléchissez en inspectant Bohort ?  

Arthur ne prit pas la peine de répondre, il se contenta de reposer le chien par terre, puis il annonça qu'il devait se rendre au village. 

Il revint une heure plus tard avec du bois, du cuir et des outils. Guenièvre n'y comprenait toujours rien, mais Arthur semblait avoir un projet, et cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait plus eu de projet qu'elle ne voulait pas le couper dans son élan. Elle se contenta d'observer ce qu'il faisait sans rien dire. Au bout de dix minutes cependant, sa curiosité prit le dessus.

— Mais qu'est-ce que vous faites ?
— Je construis une patte.
— Quoi ?
— J'ai réfléchi, et je me suis dit qu'on devrait pouvoir bricoler une sorte de prothèse pour que la boule de poils n'ait pas besoin de toujours sautiller sur trois pattes.
— Vous pensez y arriver ?
— Si vous ne restez pas plantée là à m'observer, peut-être.

Guenièvre sourit.

— Quoi ? demanda Arthur.
— Je me disais que finalement on aura réussi à vous trouver une activité en rapport avec les chiens.

Il fallut quelques secondes à Arthur pour replacer leur conversation. Et puis il réalisa qu'il se rappelait comment sourire après tout.

/

Guenièvre ne parlait jamais de la Bretagne. Arthur ne savait pas si c'était parce que sa famille lui manquait et que c'était trop difficile d'en parler, ou au contraire, parce qu'elle préférait sa nouvelle vie loin de la Bretagne. Ses parents n'avaient jamais été tendres avec elle. Ils l'avaient mariée trop jeune à un homme dont à l'époque ils ne savaient rien dans le seul but d'assouvir leurs propres ambitions. Elle n'était qu'un instrument dont ils se servaient dans leur quête de pouvoir. Quand elle ne répondait pas à leurs attentes, ils passaient leur temps à lui faire des reproches.

Quelle qu'était la raison de Guenièvre, Arthur était soulagé de ne pas avoir à en parler. Ils n'avaient aucune nouvelle de leur ancienne vie, et cela lui convenait très bien. C'était beaucoup plus facile de ne pas savoir. Oui, il avait cédé volontairement le pouvoir à Lancelot, mais ce que Lancelot avait décidé d'en faire n'était pas sa faute.

Les affaires de la Bretagne ne le concernaient plus.

/

— Il se débrouille de mieux en mieux.

La voix de Guenièvre tira Arthur de ses pensées. Elle était en train de surveiller la boule de poils qui se baladait devant la maison sur ses désormais quatre pattes. 

— Je vais aller marcher un peu, annonça Arthur.
— Vous voulez que je vienne avec vous ?
— Pas cette fois, dit-il en posant une main sur son bras pour la rassurer que ce n'était pas contre elle, mais qu'il avait besoin d'être seul.

Il entra dans la maison et fouilla dans une petite boîte qu'il gardait sous leur lit. Il en retira un petit objet, le glissa dans sa poche, puis ressortit de la maison. Il se dirigea vers la plage. Il marcha pendant une dizaine de minutes jusqu'à atteindre une jetée. Il grimpa sur les rochers et crapahuta jusqu'à son extrémité. Il sortit l'objet de sa poche. 

Il l'avait trouvée dans la Villa Aconia. Par hasard. Mais il savait que c'était la sienne. Après toutes ses années, il avait finalement appris que Manilius n'avait pas perdu son alliance, en vérité l'alliance n'avait jamais quitté Rome.

Il l'avait glissée dans son baluchon quand ils étaient partis de la Villa Aconia, mais il ne savait pas bien pourquoi. Il aurait dû la laisser là-bas, au milieu des ruines d'une vie qui était bel et bien derrière lui. Car il le savait maintenant, cette alliance était le symbole de son passé. Elle n'avait plus de place ni dans son présent, ni dans son futur.

Il était temps.

Il serra une dernière fois l'alliance dans la paume de sa main avant de la jeter dans la mer. Il rentra à la maison plus léger d'un anneau en or et d'une promesse de dix-sept ans.

Guenièvre était occupée devant la maison, et il n'hésita pas, il s'approcha et vint se placer face à elle. Il n'eut pas besoin de parler, elle comprit que quelque chose, quelque chose de fondamental, venait de changer. Elle avait toujours été meilleure pour lire en lui qu'il ne voulait l'admettre.

Dans le regard de Guenièvre il y avait un tout petit peu de panique, mais aussi un peu d'impatience, un mélange d'étonnement et pourtant de familiarité. Il glissa sa main sur sa joue, se pencha vers elle, et pour la première fois en plus de dix-sept ans de mariage, posa ses lèvres sur celles de sa femme.

Si un des poètes que sa femme aimait tant avait dû décrire la scène, il l'aurait probablement fait en des termes grandiloquents, mais les premiers mots qui vinrent à l'esprit d'Arthur étaient simple et juste. Comme si toute sa vie avait tendu vers cet instant, et que finalement, finalement, il l'avait compris.

/

Bohort était tellement fier. Guenièvre lui lançait un petit bâton qu'il s'empressait d'aller chercher et de lui ramener. Parfois sa patte en bois restait coincée dans le sable, mais il ne se décourageait jamais.

À une vingtaine de mètres d'eux, Arthur était assis dans le sable, contemplant la mer. Il ressentait une forme de contentement auquel il s'était habitué ces derniers temps mais qui avant cela lui avait toujours été étranger.

Il ferma les yeux un instant.

Il y avait le bruit des vagues, il y avait la voix de sa femme qui se moquait gentiment de la boule de poils, il y avait l'odeur de la mer.

Il aurait pu rester là pendant des heures. Quelque chose, cependant, le poussa à rouvrir les yeux. Quelque chose comme un pressentiment.

Il lui fallut une ou deux secondes pour que le soleil ne cesse de l'éblouir puis il se leva d'un bond. Devant lui se tenait la Dame du Lac. Elle arborait un immense sourire et surtout une apparence bleutée et translucide.

— Mais... c'est vous ?! Vous n'êtes plus bannie ?
— C'est grâce à vous !
— Grâce à moi ? Comment ça grâce à moi ?
— Ah, ben je ne sais pas, mais si je suis là, c'est que vous avez dû faire quelque chose de bien.

Arthur n'arrivait pas à y croire. Il tendit le bras pour essayer de la toucher, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas, avant de se rappeler que si elle était là, cela signifiait que justement il ne pouvait plus la toucher.

— Je suis tellement contente de vous voir. Enfin... vous n'allez pas tellement aimer ce que j'ai à vous dire, mais je suis tellement contente de vous voir.

Arthur fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que vous avez à me dire ?
— Vous devez fuir.
— Fuir ? Comment ça fuir ?
— Lancelot a mis votre capture et celle de votre femme à prix. Un chasseur de prime du nom d'Alzagar vous a retrouvés. Lui et ses hommes vous attendent à la maison.
— Mais... quoi ?!
— J'ai dit, Lancelot a mis votre–
— J'ai compris, la coupa Arthur. Donc, j'ai fait quelque chose de bien, et pour me récompenser, les Dieux m'envoient un chasseur de prime ?!
— Les Dieux n'y sont pour rien. Justement, pour vous récompenser, ils vous préviennent.

Arthur ne savait plus quoi dire.

— Je suis désolée. Je vous promets, je vais revenir pour vous guider, mais là tout de suite, il faut que vous foutiez le camp.

La Dame du Lac eut la décence de paraître contrite avant de s'éclipser. Quand Arthur reprit ses esprits, Guenièvre était en train de marcher vers lui.

— Vous allez bien ? On aurait dit que vous parliez tout seul.
— Non, je... parlais à la Dame du Lac.
— La Dame du Lac ? Mais je croyais qu'elle avait été bannie et que vous ne pouviez plus la voir ?
— Apparemment certaines choses ont changé depuis que nous avons quitté le Royaume de Logres.
— Et... qu'est-ce qu'elle voulait ?

Comment allait-il lui dire ? Il ne voulait pas lui dire. Il ne voulait pas y croire. Il ferma les yeux en espérant que tout cela n'avait été qu'un mauvais rêve. Mais des mauvais rêves, depuis quelques temps, il n'en faisait plus. Un retournement de situation aussi injuste, aussi brutal, cela ne pouvait être que la réalité. Quand il rouvrit les yeux, Guenièvre était toujours là à attendre sa réponse.

— Nous devons partir.
— Vous voulez dire rentrer ?
— Non, je veux dire... partir.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Un chasseur de prime et ses hommes nous attendent à la maison. La Dame du Lac est venue me prévenir.
— Mais...

Guenièvre regarda du côté de la maison avec toute la détresse que l'idée de partir lui inspirait. Pendant un moment, Arthur se demanda s'ils ne devraient pas essayer de se débarasser de ces hommes. Il avait sa bague et son poignard, et il savait ce dont Guenièvre était capable avec une pelle. Et puis ils avaient l'élément de surprise. Mais si ces hommes avaient réussi à les retrouver, d'autres viendraient ensuite. Cela ne ferait que retarder l'échéance.

— Je ne veux pas partir.
— Moi non plus, je vous assure, mais je crois que nous n'avons pas le choix.
— Mais toutes nos affaires...
— Nous avons Bohort et nous avons la bourse, nous avons ce qui est strictement nécessaire. Si nous partons tout de suite, nous pouvons prendre de l'avance sur ces hommes.

Guenièvre le fixait d'un air désespéré. Arthur s'avança et posa son front contre le sien.

— Ça va aller, lui murmura-t-il en tentant de paraître convaincant.

Convaincu, il ne l'était pas du tout. Mais pour une fois dans sa vie, il essaya d'être optimiste.

Pour sa femme.

Notes:

“Un tout petit peu de panique, mais aussi un peu d'impatience, un mélange d'étonnement et pourtant de familiarité” vient d'une interview d'AA où il parlait de la scène de la tour. Je trouvais ça joli et tellement juste donc je l'ai emprunté. (Comme Guenièvre a emprunté du pognon à ses parents.)

Chapter Text

Ils n'avaient même pas parcouru un quart de lieue quand quelque chose traversa l'esprit de Guenièvre. Sans un mot, elle fit demi-tour et repartit dans la direction opposée.

— Mais... qu'est-ce que vous foutez ?!
— Il faut que j'y retourne.
— Je croyais qu'on s'était mis d'accord, on ne peut pas y retourner.

Arthur devait presque courir pour arriver à la suivre. Elle portait Bohort qui ne semblait pas rassuré d'être secoué dans tous les sens.

— Il y a une chose que je ne peux pas laisser là-bas.
— Quelle chose ?
— Ma couronne de fleurs.
— Votre... couronne de fleurs ?!
— En réalité, ce n'est pas ma couronne de fleurs, c'est votre couronne de fleurs.

Arthur finit par se planter devant elle pour lui barrer la route et pour qu'elle s'arrête enfin.

— Vous m'expliquez ?
— La couronne de fleurs que vous portiez le jour de notre mariage. C'est un porte-bohneur qui vous assure sécurité et sérénité tant que je l'ai avec moi. Je sais que vous ne croyez pas à tout ça, mais moi oui.

Arthur prit une grande inspiration.

— Pour ma sécurité et ma sérénité, pensez-vous qu'il soit préférable que nous retournions là-bas pour au mieux nous faire capturer, au pire y passer, ou que nous foutions le camp ?

Guenièvre semblait tiraillée. Elle regarda au loin par-dessus l'épaule d'Arthur puis derrière eux, comme si elle cherchait un signe qui lui dirait dans quelle direction elle devait aller.

— Que nous foutions le camp, finit-elle par admettre.
— On est d'accord.

Guenièvre eut encore quelques secondes d'hésitation, puis elle fit demi-tour et ils reprirent leur route. Après cela, elle ne prononça plus un mot. Elle semblait résignée. Malgré tout ce qu'ils avaient traversé depuis leur départ de Tintagel, elle avait toujours été un pilier d'optimisme et de positivité, son pilier d'optimisme et de positivité, et la voir ainsi inquiétait Arthur autant que cela le chagrinait.

/

Guenièvre n'avait jamais vraiment apprécié les Dieux, mais elle n'avait jamais osé le formuler ainsi. Elle croyait aux présages et aux malédictions, et comme c'était les Dieux qui goupillaient tout ça, elle préférait ne pas se les mettre à dos. Mais depuis qu'ils avaient quitté la plage, elle les haïssait. Elle les haïssait de toute son âme. Et elle s'en fichait qu'ils le sachent. Pour une fois, pour une seule fois, pourquoi n'avaient-ils pas pu leur foutre la paix ?

Enfin, Arthur l'avait choisie. Il l'avait choisie elle. Pas par obligation, pas pour l'avenir d'un quelconque royaume, mais parce qu'il l'avait décidé. Enfin, elle n'avait plus personne sur le dos à lui rappeler sans cesse ce qu'elle devait faire, ce qu'elle devait dire, ce qu'elle devait être. La liberté qu'elle avait cherchée quand elle était partie rejoindre Lancelot, elle l'avait enfin trouvée. Alors pourquoi avait-il fallu que les Dieux viennent tout gâcher ?

/

Arthur n'avait pas encore élaboré de plan précis, mais leur priorité était de mettre autant de distance possible entre eux et leur poursuivants. Au prochain village, ils achetèrent des chevaux puis ils ne s'arrêtèrent que lorsque c'était absolument nécessaire. S'ils passaient la nuit dans une auberge, ils dormaient à tour de rôle.

Guenièvre ne posait plus de question, elle se contentait de suivre le mouvement. Arthur avait passé des années à souhaiter qu'elle le laisse lire ses parchemins en paix au lieu de le cuisiner sur chaque fait et geste de sa journée, mais tout ce qu'il voulait maintenant, c'était qu'elle recommence à lui parler. Elle aurait pu lui faire des reproches, s'énerver, crier, il s'en fichait. Il voulait juste que sa femme lui parle.

Au bout de quatre jours, il décida d'essayer une nouvelle tactique. Ils avaient fait une pause sur le bord d'un chemin, au milieu de nulle part, et Guenièvre était assise dans l'herbe, silencieuse comme à son habitude.

— Vous êtes vraiment une emmerdeuse.
— Je vous demande pardon ?!

Il avait réussi à la faire réagir, et il trouvait cela plutôt bon signe.

— Vous avez passé dix-sept ans à ne jamais la fermer, et maintenant plus un son.

Il s'attendait à une répartie cinglante, à se faire traiter de tous les noms, mais elle se contenta de hausser les épaules.

— C'est différent, dit-elle simplement.
— Différent comment ?
— Différent, répéta-t-elle visiblement agacée.
— Différent comment ? insista-t-il.
— Différent ! Maintenant j'ai peur de dire quelque chose qu'il ne faut pas et que...
— Que quoi ?
— Que vous changiez d'avis.

Et soudain il se sentit stupide. Stupide de ne pas avoir compris avant.

— Vous voulez dire à propos de nous ?

Elle hocha la tête sans le regarder. Il s'assit à côté d'elle et glissa sa main dans la sienne. Puis il s'assura d'avoir toute son attention.

— Ça m'a pris dix-sept ans, vous croyez vraiment que c'était sur un coup de tête ? Vous croyez que je ne vous connais pas ?
— Nous étions loin de tout, il n'y avait que vous et moi, je me suis dit que comme nous avons dû abandonner tout ça, peut-être que–
— Ça ne change rien. Que nous soyons là-bas ou que nous soyons ici, ça ne change rien. Mais j'ai besoin que vous soyez vous-même. J'ai besoin que vous donniez votre avis, que vous râliez, que vous me houspilliez, parce que quand vous ne me parlez pas... ça me fout les jetons.

/

Ils ne pourraient pas continuer à fuir sans but précis. C'était ridicule. À un moment, ils devraient s'arrêter et décider de ce qu'ils allaient faire. Mais pour l'instant, aucun des deux n'avait vraiment envie d'y penser. C'était plus facile de continuer à avancer. Arthur se demandait si la Dame du Lac allait se repointer un jour. Cela faisait une semaine, et elle n'avait pas donné signe de vie.

Ils venaient de prendre une chambre pour la nuit dans une auberge quand elle se décida enfin à se montrer. Il ne vit d'abord que sa tête flotter, puis elle réapparut de la taille d'une pomme avant de finalement revenir sous la forme qu'il connaissait.

— Mais qu'est-ce que vous branlez ?
— Je suis désolée, je n'ai plus l'habitude, alors ne gueulez pas.
— C'est pour ça que vous avez mis une semaine à revenir ? demanda Guenièvre depuis l'autre côté de la pièce.

Arthur et la Dame du Lac se tournèrent vers elle d'un même mouvement.

— Vous... me voyez ? demanda la Dame du Lac.
— Oui.
— Mais sur la plage, vous ne la voyiez pas ? intervint Arthur.
— Sur la plage non, mais là oui.
— Je ne sais pas trop comment c'est possible, reconnut la Dame du Lac.
— C'est donc vous, dit Guenièvre.

La Dame du Lac parut flattée.

— C'est moi, confirma-t-elle d'un air enjoué.
— Je voulais dire, c'est donc vous qui avez bousillé notre vie.

La Dame du Lac perdit son sourire, mais Arthur, lui, avait retrouvé le sien. Non seulement il ne passerait plus pour un barjot avec cette histoire de Dame du Lac, mais en plus, vu l'opinion qu'avait sa femme des Dieux en ce moment, ces derniers allaient en prendre pour leur grade. L'idée le réjouissait.

— Mais je n'ai rien bousillé, j'ai empêché que vous vous fassiez capturer.
— Donc les Dieux savent tout, ils peuvent vous envoyer nous prévenir, mais ils n'ont aucun contrôle sur ce chasseur de prime ? Ça n'a aucun sens.
— Je vous jure !
— Vous me prenez vraiment pour une conne.

L'air désemparé, la Dame du Lac se tourna vers Arthur.

— Aidez-moi, vous.
— Ah, mais moi je suis d'accord avec ma femme. Ça n'a aucun sens.
— Je vais me faire re-bannir si vous ne m'écoutez pas.
— N'essayez pas de nous culpabiliser ! s'insurgea Guenièvre.

La Dame du Lac paniqua. Ce n'était déjà pas simple de convaincre Arthur du temps où il était le seul à la voir, maintenant ils étaient deux à s'être ligués contre elle. Elle ne pouvait pas perdre ses ailes à nouveau. Ce n'était pas envisageable. Le froid, la faim, la douleur, les émotions humaines... elle ne supporterait pas tout ça une deuxième fois.

— Écoutez-moi au moins, après vous ferez ce que vous voudrez de toute façon.

Arthur et Guenièvre échangèrent un regard, et ils semblèrent se mettre d'accord sans parler.

— Allez-y, dit Guenièvre.
— Les Dieux veulent que vous chassiez Lancelot du trône et que vous repreniez votre place.
— Quelle surprise, ironisa Arthur.
— Le peuple breton a besoin de vous.
— Le peuple breton n'était jamais content quand j'étais roi.
— C'est différent. Lancelot est devenu un malade tyrannique. Il pourchasse vos chevaliers, il dilapide l'argent du royaume dans les mercenaires saxons qu'il a engagés pour vous retrouver. Il n'a plus aucune pitié, il condamne des enfants à mort.

Arthur et Guenièvre se regardèrent, et la Dame du Lac remarqua qu'il avaient tous deux arrêté de respirer pendant un instant.

— Si vous dites ça pour–
— Je ne mens pas, je vous jure. Le peuple breton a besoin de vous.

/

C'était au tour d'Arthur de rester éveillé et cela tombait bien car, de toute façon, il n'aurait pas réussi à dormir. Sa femme non plus d'ailleurs. Elle se tournait et se retournait dans le lit, et il l'entendait soupirer dans l'obscurité. Au bout d'un moment, elle finit par se relever et s'asseoir à côte de lui, le dos contre la tête de lit.

— Vous croyez que c'est vrai ?
— Je ne sais pas, mais je ne pense pas que la Dame du Lac mentirait.

Comment cet homme qui avait été son ami, son bras droit, qui avait partagé ses idéaux, comment ce même homme pouvait-il commettre de telles atrocités ? C'était inconcevable. Arthur ne pouvait qu'imaginer ce que devait ressentir Guenièvre.

— J'ai réfléchi, dit-elle.
— Moi aussi.

Il ne faisait que ça, réfléchir. Une même pensée tournait en boucle, et cette pensée ne lui plaisait pas beaucoup.

— Nous ne pourrons pas vivre en sachant que...
— Je sais.
— Si vous ne chassez pas Lancelot du trône...
— Je sais.

Personne d'autre ne le ferait, ils en étaient tous les deux conscients. Lancelot fonctionnait à l'obsession, jamais il ne les laisserait vivre en paix. Ils ne pourraient pas fuir indéfiniment. Et puis la culpabilité, celle qu'Arthur avait réussi à ignorer lorsque lui et Guenièvre étaient loin de tout, lorsqu'il pouvait prétendre ne pas savoir, cette culpabilité ne le lâcherait plus maintenant.

— Vous n'êtes pas obligé de redevenir roi, suggéra-t-elle. Vous pourriez confier le pouvoir à quelqu'un d'autre.

Il ne savait pas si elle y croyait vraiment ou si elle essayait de s'en convaincre. Arthur, lui, savait que les choses ne fonctionnaient pas ainsi. S'il retournait en Bretagne, c'était pour y redevenir roi ou pour y mourir. Il n'y avait pas de troisième option.

Il passa son bras autour d'elle et elle se blottit contre lui. Aucun d'eux ne dormirait cette nuit. Même la boule de poils les observait depuis sa place au fond du lit, comme si elle sentait que quelque chose avait changé.

/

Ils fuyaient un danger pour se rapprocher d'un autre. Quand ils auraient atteint le Royaume de Logres, ce ne serait plus les chasseurs de prime qu'ils devraient craindre mais les mercenaires saxons à la solde de Lancelot.

Arthur se disait qu'il aurait dû laisser Guenièvre dans le Sud, qu'il aurait dû lui trouver un coin tranquille où elle aurait pu se planquer le temps qu'il aille régler les affaires de la Bretagne. Mais il savait qu'elle n'aurait jamais accepté. Et puis très égoïstement, il avait besoin d'elle à ses côtés. Il avait besoin de son optimisme retrouvé, il avait besoin de sentir son corps contre le sien quand il s'endormait. Il avait aussi besoin de savoir qu'elle allait bien.

Comme la terre sacrée du Royaume de Logres, Arthur et Guenièvre formaient maintenant un tout qu'on ne pouvait morceler.

/

Ils laissèrent leurs chevaux au dernier village puis parcoururent le reste de la route qui menait à la forteresse d'Aquitaine à pied. Postés à l'entrée, il y avait quatre gardes qui, contrairement à ceux de Kaamelott, ne semblaient pas roupiller.

Arthur et Guenièvre relevèrent leurs capuches avant de se diriger vers l'entrée. Un des gardes s'avança pour leur barrer la route.

— Nous sollicitons une audience avec le Duc, annonça Arthur.
— Votre nom ?
— Je suis un ami.
— Ce n'est pas un nom ça. Votre nom ?

Arthur soupira. Il faisait confiance au Duc mais certainement pas à ses gardes. Ces derniers ne les avaient pas encore reconnus et il ne voulait pas que ça change.

— Écoutez, vous allez lui répéter une phrase, et il saura qui je suis.
— Quelle phrase ?

Arthur se racla la gorge.

— Avec votre dégaine de crevette, faites gaffe à pas vous faire bouffer par un mérou.

Le garde le fixa sans répondre. Il semblait se demander s'il avait affaire à un fou ou s'il venait juste de se faire insulter.

— Vous savez quoi ? Vous lui direz vous-même. Embarquez-moi ces deux guignols, ordonna-t-il à ses collègues, et amenez-les directement devant le Duc.

Deux des autres gardes les empoignèrent pour les conduire à l'intérieur.

— C'était votre plan qu'on se fasse arrêter ? lui murmura Guenièvre.
— Disons que j'ai improvisé, mais le résultat est le même.

/

Arthur et Guenièvre trouvèrent un Duc d'Aquitaine fidèle à lui-même. Quand apparemment tellement de choses avaient changé au Royaume de Logres, c'était réconfortant de voir que d'autres étaient restées les mêmes.

Il les accueillit avec faste, leur offrit abri, nourriture et vêtements. Quand Arthur lui confirma qu'il était revenu pour renverser Lancelot, le Duc apparut sincèrement soulagé. Le continent était pour l'instant relativement épargné mais les nouvelles venant de l'Île étaient sombres, et le Duc savait que ce n'était qu'une question de temps avant que Gaunes et l'Aquitaine ne subissent le même sort.

/

C'était le troisième matin d'affilée que Guenièvre vomissait ses tripes dans une bassine. Elle avait jusque-là réussi à éviter qu'Arthur ne le sache. Il l'aurait forcée à rester en Aquitaine, et il n'en était pas question. Là où il irait, elle irait. Et puis à part ça, elle ne se sentait pas vraiment malade. C'était peut-être dû à l'anxiété de leur retour en Bretagne. Le Duc allait les conduire vers le nord jusque chez le Seigneur Bohort, puis de là ils élaboreraient un plan pour rejoindre l'Île.

La veille de leur départ, le Duc organisa une grande fête comme lui seul savait le faire. Arthur et Guenièvre y assistèrent, par courtoisie, mais s'installèrent à l'écart. Guenièvre n'était plus habituée à tant de monde, tant de bruit, tant de couleurs, et dans le contexte actuel, tout à cette fête paraissait déplacé.

Arthur aussi semblait avoir la tête ailleurs. Il parlait peu et soupirait beaucoup. Guenièvre avait remarqué qu'il massait avec son pouce le bandage à son poignet, probablement sans même s'en rendre compte. Elle posa une main sur sa cuisse.

— On s'éclipse ?

/

La baignoire de leur salle d'eau était ronde et large, et le tour était recouvert d'un tissu aux motifs violacés. Il y avait des arbustes aux fleurs roses dans chaque coin de la pièce. Tout en général en Aquitaine invitait au bien-être et à la relaxation.

Ils avaient pris un bain ensemble tous les jours depuis qu'ils étaient arrivés. Après tout ce temps passé sur les routes, cela aurait été stupide de ne pas profiter du confort de la forteresse. Et puis celui-là, ce serait probablement le dernier avant elle ne savait combien de temps.

Elle se cala un peu plus dans les bras d'Arthur et il déposa un baiser à la base de son cou.

— Je fais un rêve, expliqua-t-il. Le même tous les soirs. Il y a un serpent blanc enroulé autour d'une tour, il y a des taupes, il y a des éclairs bleus. Cela n'a aucun sens, mais je ne rêve de rien d'autre depuis que nous avons posé le pied au Royaume de Logres.
— Des taupes ?
— Les rêves c'est toujours le bordel, mais c'est vrai que celui-là est particulièrement débile.
— Qu'est-ce ça veut dire d'après vous ?
— Nous le saurons assez tôt.

Elle avait eu un mauvais pressentiment toute la journée, et elle se demandait si c'était pareil pour Arthur. Il passa son bras autour de ses épaules et la serra plus fort contre lui. Le tissu autour de son poignet frottait contre la peau de Guenièvre. C'était la seule cicatrice d'Arthur qu'elle n'avait encore jamais vue. Il gardait son bandage en permanance et ne le changeait jamais devant elle.

Elle hésita encore, puis elle se décida. Elle prit son poignet et se retourna brièvement pour que leurs regards se croisent. Elle sentit Arthur se crisper derrière elle, mais il la laissa faire. Elle déroula le bandage, délicatement. Quand la cicatrice apparut, elle passa son doigt dessus.

— Je vous pardonne, dit-elle.

Elle l'avait fait il y avait bien longtemps déjà, lui pardonner, mais elle avait besoin de le dire à voix haute. Elle avait besoin qu'il n'y ait plus aucun non-dit entre eux avant ce qui les attendait sur l'Île. Arthur expira et elle sentit tout son corps se détendre, comme si elle venait de lui enlever un poids.

— Quand tout ça sera derrière nous, dit-il, je vous fais la promesse que vous aurez une nouvelle couronne de fleurs. Une vraie couronne. Une couronne qui signifiera quelque chose cette fois.

/

Plus ils avançaient vers le nord, plus le froid se faisait sentir. Ce n'était pas encore l'hiver, mais au petit matin, le sol était déjà recouvert d'une couche de givre. Ils étaient tous les trois emmitouflés dans d'épaisses fourrures ce qui rendait leur progression plus lente. Le Duc d'Aquitaine portait autour du cou un collier avec une pierre que les druides d'Aquitaine avaient enchantée. Elle était sensée se mettre à briller si des mercenaires saxons approchaient. Vu la confiance qu'avait Arthur dans les druides en général, il préférait rester vigilant en permanence.

C'était surtout le Duc qui faisait la conversation. Il avait toujours d'innombrables histoires à raconter. Parfois cela devenait philosophique, et Arthur voyait que Guenièvre l'écoutait avec attention, mais lui ne le faisait que d'une oreille.

Le matin, son poignet lui faisait mal. Il avait envie d'attribuer cela au froid, mais il savait que c'était autre chose. Ils n'avaient plus vu le soleil depuis qu'ils étaient partis. Il y avait comme une ombre qui planait dans le ciel du Royaume de Logres.

/

La première chose que le Seigneur Bohort fit en les voyant arriver, ce fut s'évanouir. Arthur n'en attendait pas moins. Il les accueillit dans sa maison, et s'excusa encore que sa femme soit justement partie quelques jours chez ses parents alors qu'ils étaient là. Arthur vit Guenièvre lever les yeux au ciel, et ils partagèrent un sourire entendu.

Le Duc ne s'attarda pas. Il confia le collier avec la pierre à Arthur, et leur souhaita bonne chance avant de se remettre en route pour l'Aquitaine. Arthur ne lui en voulait pas. Le Duc avait fait ce qu'il avait à faire, et Arthur ne lui en demandait pas plus. Après qu'il soit parti, Arthur glissa le collier autour du cou de Guenièvre.

Arthur et Guenièvre passèrent la nuit chez le Seigneur Bohort. Il leur narra ses aventures des deux dernières années, sa fuite sur le continent, la mise en place de ce qu'il appelait la Résistance. La boule de poils se prit d'affection pour leur hôte, mais ce dernier ne semblait pas savoir s'il devait se montrer flatté ou offusqué du choix de son nom. Et puis les chiens, c'était mieux que les lapins, mais cela lui avait toujours fait un petit peu peur quand même.

/

Le lendemain matin, le Seigneur Bohort les conduisit en forêt. Il y avait quelque chose qu'il devait absolument leur montrer, avait-il insisté. Dans une petite clairière, Arthur et Guenièvre découvrirent une table faite de vieilles planches et de morceaux de bois en tous genres. Elle était modeste, humble, assemblée sans artisanat pompeux, avec des éléments récupérés. Tout juste assez ronde pour que personne ne se retrouve dans un angle ou loin d'un autre.

— Ce n'est pas grand-chose, dit Bohort, mais nous essayons, à notre niveau.
— C'est quelque chose, Bohort. C'est quelque chose.

Arthur en fit le tour, deux fois. Tous les anciens sujets qu'il avait rencontrés jusqu'à présent lui étaient restés fidèles, et il n'était pas sûr de le mériter. Son poignet lui faisait plus mal que jamais, c'était une douleur vive et irradiante, comme si quelqu'un était en train de marquer la cicatrice sur sa peau au fer rouge.

Il s'assit à la table.

Il était perdu dans ses pensées, et c'est pour cela qu'il ne fit pas attention. Lorsque la pierre autour du cou de Guenièvre commença à briller, aucun d'entre eux ne le remarqua. Quand Arthur leva finalement les yeux, il était déjà trop tard.

Il sentit une vive douleur à l'arrière de son crâne, et tout devint noir.

Chapter Text

Arthur se réveilla en marmonnant le nom de Guenièvre, encore et encore. Quand il revint à lui complètement, il réalisa qu'il était dans une cage. Seul.

Il faisait sombre, et il lui était difficile de discerner où il se trouvait. Sa tête le faisait souffrir. Il toucha l'arrière de son crâne d'où la douleur semblait provenir et y trouva du sang qui avait séché et s'était agglutiné à son cuir chevelu. Quand ses yeux s'habituèrent à la semi-obscurité, il se rendit compte qu'il était enfermé dans une cage en hauteur, et que la cage se trouvait dans des geôles.

Il entendait des voix qui venaient de plus loin. Il n'arrivait pas à comprendre ce qui se disait, mais soudain les voix se mirent à gueuler, comme si elles se disputaient, et il lui sembla reconnaître l'une d'entre elles. Ce n'était pas possible. Il devait avoir des hallucinations, sûrement le coup à la tête.

— Perceval ?

Les voix se turent.

— Perceval ?
— Sire ?!
— Ne m'appelez pas Sire.
— Mais vous êtes où ?
— Ici !
— Mais où ici ?
— Ici ! Dirigez-vous à ma voix ! pesta Arthur.

Au bout de quelques secondes, il vit deux formes émerger dans la semi-obscurité. Sans surprise, la deuxième voix s'avéra appartenir à Karadoc. Perceval sans Karadoc, Karadoc sans Perceval, c'était inconcevable.

— Vous êtes vivant ! s'enthousiasma Perceval. Je vous l'avais dit qu'il n'était pas mort ! ajouta-t-il en s'adressant à Karadoc.
— Où sommes-nous ? demanda Arthur.
— À Kaamelott, Sire, dit Perceval. Vous ne reconnaissez pas les geôles ?
— Et vous êtes là depuis longtemps ?
— Nous depuis quelques heures seulement. On se planque en souterrain normalement, mais on a dû aller en surface ce matin pour... enfin bref, conclut Perceval qui ne semblait pas vouloir s'attarder sur les détails d'une histoire qui devait, comme d'habitude, avoir été épique.
— Et vous ? demanda Karadoc.
— Je ne sais pas, je viens de me réveiller. La dernière chose dont je me souvienne c'est que nous étions dans la forêt, à Gaunes, et...

Arthur réalisa que s'ils étaient à Kaamelott, cela devait faire des jours qu'il était inconscient. Un coup à la tête ne suffisait pas à l'expliquer.

— Ça, ça doit être à cause de ma femme, dit Karadoc.
— Votre femme ?

Arthur était perdu.

— Ah, mais vous n'êtes pas au courant, réalisa Karadoc. Ma femme est avec Lancelot maintenant, et elle fait de la magie. Elle fournit les mercenaires saxons en potions, elle empoisonne les lames de leurs épées aussi. Si vous n'avez eu droit qu'à la potion de sommeil, vous êtes plutôt chanceux.

Arthur se doutait bien que Lancelot n'aurait pas demandé aux mercenaires saxons de le tuer, seulement de le capturer. Si son ancien bras droit était devenu le tyran que tous lui décrivaient, il devait lui réserver une mort beaucoup plus lente. Une exécution publique probablement, à laquelle il forcerait Guenièvre à assister. Arthur devait sortir de là. Il devait sortir de là tout de suite.

Il inspecta les barreaux puis le cadenas de la cage.

— Vous n'auriez pas une clé ? ironisa-t-il.
— J'ai bien ma chemise, dit Perceval, pour essayer de crocheter, mais c'est trop mou.

Arthur leva les yeux au ciel.

— Attendez, ajouta Perceval.

Il ramassa une pierre qui était tombée d'un mur des geôles, et lui et Karadoc se mirent à deux pour essayer de faire sauter le verrou. Les chevaliers tapaient depuis une vingtaine de secondes quand quelque chose attira l'attention d'Arthur. Il entendait des coups, mais des coups qui n'étaient pas synchronisés avec les mouvements de Perceval et Karadoc.

Et soudain derrière eux, de la terre jaillit d'abord du sol puis un trou se forma. Une échelle apparut et Merlin pointa sa tête hors du trou. Il était poussiéreux et il toussait.

— Boum ! Droit dans le mille, s'écria-t-il en semblant s'adresser à des gens qui étaient restés en bas.
— Mais c'est vous ?! s'exclama Karadoc.
— Je vous l'avais dit qu'on était arrivés sous Kaamelott ! Il suffisait de cartographier !

Il entama une longue tirade pleine de griefs à l'attention de Perceval et Karadoc avant de s'arrêter net quand il remarqua enfin la cage et son occupant.

— C'est... commença-t-il.
— Lui-même, répondit Arthur. Et si vous pouviez me sortir de là, ça m'arrangerait pas mal.
— Je crois que j'ai ce qu'il vous faut.

Il grimpa les derniers échelons pour sortir du trou. Il fouilla dans sa besace pour en sortir une petite pierre ronde qu'il tendit à Arthur à travers les barreaux.

— Serrez-la dans votre paume et pensez à l'extérieur de la cage.
— Quoi ?
— Faites ce que je vous dis.

Arthur prit une grande inspiration. Si Merlin n'avait pas changé, il y avait quand même une chance sur deux que quelque chose se passe mal. Il fit ce que Merlin avait dit et se retrouva immédiatement de l'autre côté des barreaux.

— Vous savez faire ça maintenant ? demanda Arthur, sincèrement surpris.
— La pierre, je l'ai achetée, avoua Merlin.
— Je me disais.
— Ne me remerciez pas surtout !
— Mais je vous remercie, et je vais garder la pierre aussi, ça peut toujours servir.
— Ah non, mais ça ne marche qu'une fois ce truc.

Évidemment.

— Je suis vraiment content de vous voir, dit Merlin avec sincérité.
— Pour le coup, je dois admettre que moi aussi. Mais je propose qu'on remette la causette à plus tard et qu'on se tire d'ici avant que des gardes se pointent.

Les quatre hommes descendirent l'échelle, le roi en premier sur l'insistance de Merlin. Deux membres du clan des Semi-Croustillants les attendaient en bas.

— Où mène ce tunnel ? demanda Arthur.
— Où vous voulez, expliqua Perceval, on a creusé des galeries partout entre Kaamelott et l'ancienne taverne.
— Vous avez creusé toutes ces galeries en à peine deux ans ?
— On ne s'est pas reposés sur nos rosiers.
— Vos lauriers.
— De quoi ?
— Laissez tomber. Mais c'est vraiment impressionnant, Perceval.

Perceval s'arrêta de respirer, et Arthur crut pendant un instant qu'il allait s'évanouir. Les compliments. Arthur avait presque oublié qu'il ne pouvait pas faire de compliment à Perceval.

/

Guenièvre se réveilla en marmonnant le nom d'Arthur, encore et encore. Quand elle revint à elle complètement, elle réalisa qu'elle était dans une sorte de petite pièce. Seule.

Elle était allongée sur un lit, dans les vêtements qu'elle portait lorsqu'elle s'était faite capturée. Elle se releva, doucement, et resta assise sur le bord du lit en attendant que la pièce arrête de tourner. Elle avait un goût pâteux dans la bouche. Elle attendit quelques minutes de se sentir mieux pour se lever et explorer. La pièce était à peine plus grande qu'un cagibi, il y avait une grande armoire dans un coin, un plateau de nourriture déposé sur une petite table et une fenêtre. Quand elle se pencha pour regarder dehors, elle se rendit compte qu'elle était dans une tour. Elle vit trois gardes avec une tenue ridicule qui étaient en poste à l'entrée. Elle essaya de les interpeller mais ils ne répondirent pas, ils ne bougèrent même pas. Elle se dirigea vers la porte, mais sans grande surprise, elle trouva celle-ci verrouillée.

Elle n'avait aucune idée de où elle se trouvait mais elle avait une bonne idée de qui l'avait mise là. Et soudain, elle paniqua. Lancelot l'avait enfermée dans cette tour, mais qu'avait-il fait d'Arthur ? Était-ce possible qu'il l'ait déjà tué ? Non. Elle le saurait. Cela n'avait pas de sens, mais elle était sûre que si Arthur était mort, elle le saurait. Elle pourrait le ressentir.

/

Elle avait vu le soleil se lever trois fois déjà et personne encore n'était venu. Elle avait attendu une journée avant de manger la nourriture du plateau, mais elle avait fini par avoir trop faim et avait pris le risque. Elle avait aussi découvert que l'armoire était remplie de robes et de vêtements qu'elle se souvenait avoir laissés à Kaamelott.

Elle avait essayé de crocheter la serrure de la porte mais sans succès. De toute façon, même si elle y parvenait, elle ne voyait pas comment elle aurait pu passer les gardes postés au bas de la tour. Après avoir goûté à la liberté, elle était prisonnière à nouveau, mais sa prison n'était pas métaphorique cette fois.

Elle se tenait à la fenêtre, en train d'étudier les alentours et ses possibles options de fuite, quand elle eût l'impression de sentir une présence. Elle se retourna et poussa un petit cri de surprise. Dame Mevanwi se tenait au milieu de la pièce. Guenièvre n'avait pourtant pas entendu la porte s'ouvrir et se refermer.

— Bonjour, ma chère.

Mevanwi avait toujours ce même sourire narquois.

— C'est vous qui m'avez enfermée ici ?
— Oh, non. Moi ce n'est pas ici que je vous aurais enfermée. C'est Lancelot, pour que personne ne vous trouve. Et pourtant, il ne m'a fallu que trois jours.

Par instinct, Guenièvre tenta de reculer d'un pas, mais elle était déjà au bord de la fenêtre.

— Je vous fais peur ? s'en amusa Mevanwi.

Ce fut elle qui s'avança vers Guenièvre. Elle l'observa quelques secondes, et pendant un instant, Guenièvre crut déceler sur son visage de la surprise qui fut vite remplacée par son air méprisant habituel.

— Il a donc fini par vous toucher.
— Je vous demande pardon ?
— Arthur, il a donc fini par vous toucher.

Mevanwi semblait sûre d'elle, et Guenièvre se demanda comment elle pouvait le savoir.

— Cela ne vous regarde pas, tenta-t-elle de se défendre.
— Vous êtes enceinte, ma chère, dit Mevanwi en pesant chacun de ses mots. Et je parie que vous ne le saviez même pas.

Guenièvre aurait voulu ne pas réagir, ne pas donner la satisfaction à Mevanwi d'avoir réussi à la surprendre, mais trop d'émotions se bousculaient en elle. Elle était heureuse, tellement heureuse. Elle était furieuse, furieuse d'avoir dû l'apprendre ainsi, furieuse de ne pas pouvoir partager ce moment avec Arthur. Mevanwi lui avait volé ce moment comme elle lui avait un temps volé son époux.

— Quel gâchis, soupira Mevanwi. Arthur sera mort avant même de le savoir. Et vous, je ne peux pas vous laisser en vie.

Guenièvre n'eut que quelques secondes pour évaluer ses options. Se battre contre Mevanwi qui semblait maintenant maîtriser des pouvoirs dont Guenièvre ne connaissait pas l'étendue. Ou alors fuir par la fenêtre. Elle se dit que les gardes au bas de la tour devaient être aux ordres de Lancelot, et que s'ils remarquaient qu'elle était en danger, peut-être viendraient-ils à son secours.

Elle tenta sa chance.

Elle enjamba la fenêtre et s'accrocha aux plantes grimpantes. Ce ne fut que lorsqu'elle pendait dans le vide qu'elle se rendit compte qu'il n'y avait plus aucun garde au bas de la tour. Elle entendit Mevanwi qui s'approchait de la fenêtre.

— Vous êtes ridicule, Guenièvre. Vous n'avez jamais été à la hauteur, mourez au moins avec dignité.

Et puis Guenièvre entendit un cri suivi d'un bruit sourd. Elle ne voulait pas mourir. Elle ne pouvait pas mourir. Pas après tout ce qui s'était passé, pas alors qu'elle portait l'enfant qu'Arthur avait tellement désiré qu'il avait parcouru toute la Bretagne à sa recherche.

Au lieu de celle de Mevanwi, c'est la tête de Lancelot qu'elle vit apparaître à la fenêtre.

— Attrapez ma main, lui intima-t-il.

Il la tira vers le haut jusqu'à qu'elle soit à nouveau à l'intérieur. Mevanwi gisait par terre, les trois gardes en cercle autour d'elle. Guenièvre n'arrivait pas à dire si elle était morte ou seulement inconsciente, mais Lancelot ne semblait pas se soucier de son sort.

— Ça va, mon amie ? Vous n'avez rien ? demanda-t-il à Guenièvre.

Il portait une sorte d'armure blanche dont la texture rappelait celle d'une peau de serpent. Guenièvre se rappela le rêve d'Arthur.

À la façon dont Lancelot la regardait, elle n'aurait pas deviné qu'il était le malade tyrannique dont tout le monde parlait. Et pourtant. Il l'avait enfermée dans une tour. Et puis elle se souvint de ses mots lorsqu'ils vivaient dans la forêt. Je préfére vous tuer de mes mains plutôt que de vous perdre. Guenièvre se demanda ce qu'il ferait s'il apprenait qu'il ne l'avait pas seulement sauvée elle, mais qu'il venait de sauver l'enfant d'Arthur.

/

Perceval était heureux. Il avait retrouvé Arthur et ils partaient tous ensemble à l'aventure, comme à la belle époque. Karadoc, lui, s'était plaint tout le long du chemin qu'ils auraient dû rester en souterrain, que la surface, c'était trop dangereux. Mais dans le fond, il était content. Maintenant qu'il savait ce que c'était que d'être roi, il préférait quand même quand c'était Arthur sur le trône.

Les alentours du rocher grouillaient de badauds et de marchands en tous genres, mais Arthur n'y prêta guère attention. Il n'avait qu'un seul but. Plus vite il retirerait l'épée, plus vite il pourrait élaborer un plan pour renverser Lancelot et retrouver Guenièvre. Avec sa bague, il écarta tous les hommes qui gardaient le rocher et qui essayèrent de se mettre en travers de son chemin. En travers du chemin qui le ramènerait à sa femme.

Quand les gens réalisèrent que c'était Arthur qui se tenait devant le rocher, un attroupement se forma. Avant que l'ancien et futur roi de Bretagne n'ait pu poser ses mains sur Excalibur, la Dame du Lac apparut à ses côtés.

— Et ben tiens, vous êtes là, vous, ronchonna Arthur.
— Je n'allais pas manquer ça tout de même.
— On n'a plus revu votre tronche !
— Je vous ai expliqué que je n'étais pas encore tout à fait au point ! Et puis... votre femme me fait un petit peu peur.
— À propos de ça, je vous tiens responsable. Si vous aviez fait un effort pour nous guider, peut-être que nous aurions pu éviter d'être capturés.
— Votre femme va bien, ne vous inquiétez pas. Tout le monde va bien.

La Dame du Lac eut un sourire qu'Arthur ne lui connaissait pas. Il fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Rien, allez, retirez l'épée.

Arthur se tourna vers le rocher et approcha ses mains du manche d'Excalibur. La dernière fois qu'il s'était tenu là, il avait menti sans remord à la Dame du Lac. Les Dieux n'en avaient pas eu marre de lui, c'était lui qui avait décidé d'abandonner la mission que les Dieux lui avaient confiée. Cela avait si facile. Si facile de repartir sans essayer, de laisser les autres se démerder pour une fois.

Cette fois, c'était lui qui avait besoin de l'épée. Il la retira du rocher aussi facilement qu'il l'avait fait à toutes ses précédentes tentatives. La lame brillait de sa lumière jaune habituelle, et un murmure s'éleva de la foule en contre-bas. Puis soudain, la lumière s'arrêta. Arthur n'avait pourtant pas encore rangé l'épée dans son fourreau.

La Dame du Lac se figea.

— C'est pas possible, paniqua-t-elle.

Puis sans qu'Arthur ne puisse s'y préparer, la lame se mit à cracher des éclairs bleus qui le firent reculer sous l'effet de la surprise.

Ça, c'était nouveau.

La Dame du Lac semblait avoir repris de la couleur, une couleur qui était d'ailleurs très semblable à celle de son épée maintenant.

— Trop classe, Sire ! lui cria Perceval.

Arthur devait admettre que pour une fois, il donnait raison à son chevalier.

/

La forteresse de Carmélide se dessinait au loin, mais quelque chose semblait différent. Arthur n'arrivait pas à mettre le doigt sur quoi. Et puis quand ils ne furent plus qu'à une dizaine de minutes de marche, il comprit. Il n'y avait plus aucune machine de guerre. La forteresse était nue.

Lorsqu'ils atteignirent la grande porte, le Seigneur Léodagan et Dame Séli les y attendaient déjà.

— Que les Dieux me foudroient si ce n'est pas le cornichon pesteux en personne.
— Je suis content de vous voir aussi, beau-père.

Léodadan et Séli avaient déjà arrêté de lui prêter attention, ils regardaient les gens qui arrivaient derrière lui en cherchant à voir quelqu'un en particulier. Quand ils réalisèrent qu'il n'y avait que Perceval et Karadoc, ils apparurent déçus.

— Elle était avec moi, dit Arthur.
— Était ? demanda Séli.
— Nous avons été capturés par des mercenaires saxons dans une forêt de Gaunes.
— Vous avez réussi à paumer notre fille en route ?! s'insurgea Séli.
— Et donc maintenant elle est prisonnière de l'autre taré, pesta Léodagan. Ça valait bien la peine que vous rentriez pour ça.
— Lancelot ne lui fera pas de mal, je le sais.

Arthur avait décidé de croire la Dame du Lac. Parce qu'imaginer tout autre scénario n'était pas concevable de toute façon.

— Comment pouvez-vous le savoir ? demanda Séli.
— Vous devez me faire confiance.
— Vous perdez notre gosse et vous voulez qu'on vous fasse confiance ?
— Et donc vous comptez la laisser là-bas ? s'en mêla Léodagan.
— Évidemment que non, s'agaça Arthur. C'est d'ailleurs pour ça que je suis ici. J'ai besoin de votre aide.

/

Dans la grande salle, ils retrouvèrent Calogrenant, Maclou, Elias et une femme qu'Arthur ne connaissait pas. Séli la lui présenta comme sa belle-soeur, Fraganan. Arthur nota l'absence d'Yvain, mais préféra ne pas poser de question. Déjà qu'il venait d'annoncer à ses beaux-parents que leur fille était aux mains de Lancelot.

Ils s'installèrent tous autour de la grande table pendant que Séli faisait servir un repas aux nouveaux arrivants. Perceval se lança dans le récit des derniers jours avec le style qu'Arthur lui connaissait.

— Pour une fois qu'il n'y a pas de vieux dans votre histoire, fit remarquer Léodagan.
— Merlin, ça compte ?
— Non, Merlin ça compte pas. D'ailleurs, où il est celui-là ?
— Il est resté finir de cartographier, expliqua Karadoc.

Au milieu du repas, un garde vint les prévenir qu'un nouveau visiteur approchait du château. Un homme seul accompagné d'un petit chien d'après le premier rapport. Les autres se regardèrent sans comprendre, mais Arthur se leva et se précipita dehors.

Il parcourut le chemin qui séparait encore le Seigneur Bohort de la forteresse. La boule de poils sembla le reconnaître et elle s'échappa des bras de Bohort pour courir à sa rencontre.

— Sire ?! Mais que faites-vous ici ?

Bohort le regardait comme s'il était un revenant.

— Et vous ? Vous n'avez pas été capturé ?
— Je suis un misérable, dit Bohort. Je me suis enfui lâchement alors que vous et la Reine étiez emmenés par ces odieux personnages.

Arthur savait que Bohort était un froussard invétéré, mais il n'était pas un lâche. Le fait qu'il ait fait le voyage depuis Gaunes pour tenter de prévenir Léodagan et Séli le prouvait encore une fois.

— Cela n'aurait servi à rien que vous vous fassiez capturer aussi. Et je suis sûr que ma femme serait contente de savoir que vous avez pris soin de la boule de poils.
— La Reine n'est pas avec vous ?
— Non, mais on y travaille. Allez, venez.

Alors qu'ils marchaient en direction de la forteresse, Arthur remarqua le collier avec la pierre au cou de Bohort.

— C'est vous qui l'avez ? demanda Arthur en pointant le collier du doigt.
— Je l'ai trouvé par terre en retournant dans la clairière. Je pense que c'est grâce à ça que je suis arrivé ici vivant.

La boule de poils courait et couinait autour d'eux, et Arthur se baissa pour la caresser. Bohort se racla la gorge.

— Vous voulez me dire quelque chose, Bohort ?
— Sire, c'est à propos de son nom.

/

Arthur ne rêvait plus de taupes et d'éclairs bleus, mais il rêvait toujours d'un serpent blanc et d'une tour, et de sa femme qui l'appelait encore et encore. Il suivait le son de sa voix mais jamais il ne la trouvait.

Il se réveillait en la cherchant dans le lit.

Il se disait qu'il aurait dû la forcer à rester à l'abri dans le Sud, puis il se ravisait. Il y avait une chose qu'il pouvait lui offrir que Lancelot ne pourrait jamais, c'était la liberté de choisir.

/

Tout le monde donnait son avis, et personne n'était d'accord.

Les chevaliers n'arrivaient pas à s'entendre sur un plan d'action. La patience d'Arthur s'amenuisait. Ils perdaient du temps inutilement, et c'était du temps que Guenièvre passait aux mains de Lancelot.

Ils étaient au milieu d'une énième dispute quand la sonnerie d'alerte retentit dans le château. Elias débaroula dans la grande salle en gueulant.

— On est assiégés !

Tous les occupants de la forteresse se ruèrent dans les escaliers pour rejoindre les remparts sauf Arthur qui ne bougea pas. Séli et Fraganan étaient déjà en haut quand le reste arriva.

— C'est bon, détendez-vous, c'est les Burgondes, annonça Séli.
— Se détendre ? Mais nous sommes assiégés ! s'exclama Bohort.
— Arrêtez de trembler des genoux, Bohort, puisqu'on vous dit que c'est les Burgondes.
— C'est pas votre gendre là-bas ? demanda Fraganan.
— Où ça ?
— En bas, là-bas, à droite.
— Mais qu'est-ce qu'il fiche ?
— L'exil lui a grillé le cerveau, je vois que ça, dit Elias.

Ils étaient tous trop occupés à observer Arthur qui marchait en direction des Burgondes pour remarquer que Léodagan avait quitté les remparts. Quand le roi de Carmélide rejoignit Arthur, ce dernier avait quasiment bouclé les négociations. Il se tourna vers son beau-père qui avait commencé à inspecter les machines.

— Changement de plan. Et je pense que celui-là va vous plaire.

Léodagan qui souriait, c'était toujours aussi flippant.

Chapter Text

Il s'était écoulé plusieurs semaines, mais Guenièvre ne perdait pas espoir. Elle savait qu'Arthur n'était pas mort. D'abord parce que, elle en était toujours persuadée, elle pourrait le sentir, et surtout parce que Lancelot ne se serait pas privé de le lui annoncer. Et de le lui répéter, encore et encore, à chacune de ses insupportables visites.

Arthur était vivant, et il était forcément à sa recherche. Alors, non, Guenièvre ne perdait pas espoir. Et puis elle n'était pas seule. Tous les jours, elle parlait à leur futur enfant. Elle lui parlait de son père, elle lui parlait de leur maison sur la plage, elle lui parlait de Bohort et de sa patte en bois. Elle ne savait pas si c'était un garçon ou une fille, mais elle s'en fichait. Elle savait qu'à Arthur aussi, cela lui serait égal. Ses parents, eux, seraient déçus si ce n'était pas l'Héritier avec un grand H qu'elle attendait, mais l'avis de ses parents, elle s'en fichait encore plus que tout.

Elle ne perdait pas espoir, mais elle se disait qu'il ne faudrait pas qu'Arthur tarde trop non plus. Cela ne se voyait pas encore, mais il arriverait un moment où elle ne pourrait plus le cacher à Lancelot. Et quand ce moment serait arrivé, elle devrait être loin, très loin de cette tour. La vie de son enfant en dépendait.

/

Cela avait pris trop de temps. Trop de temps pour entraîner les Burgondes, trop de temps pour expliquer et réexpliquer son plan à tout le monde, trop de temps pour s'assurer que le jour venu, chacun remplirait le rôle qui lui avait été dévolu. Arthur ne dormait presque plus. Quand il dormait, il ne rêvait que de sa femme qui l'appelait et l'implorait, et cela lui était devenu insupportable. C'était sa punition pour n'avoir pas pu empêcher leur capture comme aimait à le lui rappeler Dame Séli.

Après des semaines de préparation, le jour du grand assaut était enfin, enfin, arrivé. La veille au soir, Arthur avait passé une heure dans la tente de Perceval et Karadoc à tout leur réexpliquer encore une fois. Juste pour être sûr.

Arthur se tenait sur la colline, Excalibur à sa ceinture et Perceval à ses côtés, quand la chorégraphie des machines débuta dans la plaine. Cette chorégraphie, ils l'avaient répétée et répétée, mais Arthur comptait quand même sur une petite dose de chance pour que tout se passe bien. Quand ce fut le moment, il fit signe à Perceval, et les deux hommes s'engouffrèrent dans le passage secret.

/

Au campement, les festivités pour célébrer leur victoire étaient déjà bien entamées.

Kaamelott était détruite. Les traîtres étaient soit morts, soit en fuite avec l'interdiction de remettre les pieds en Bretagne sous peine d'être pendus. Arthur avait dû sacrifier sa forteresse pour libérer son peuple, mais c'était finalement peu cher payé. Peu cher payé pour que le Royaume de Logres soit délivré du joug tyrannique de son intendant et des horreurs que ce dernier y avait perpétrées.

L'alcool coulait à flots, Karadoc avait déjà commencé à se prendre le bec avec les cuisiniers, et au son des instruments burgondes, les héros bretons festoyaient.

Arthur, lui, se trouvait dans une tente à l'écart des festivités. Il attendait que l'homme assis par terre et ligoté à un poteau au centre de la tente reprenne conscience.

Cela avait été facile, presque trop facile, de capturer Lancelot. L'homme qu'avait découvert Arthur dans la salle du trône n'avait plus rien de celui aux côtés duquel il avait jadis combattu. Comme si le pouvoir l'avait dévoré de l'intérieur et n'avait laissé de lui qu'une enveloppe cynique et désabusée. Engoncé dans son armure ridicule, il pouvait à peine se mouvoir. Il n'avait pas fallu longtemps à Arthur pour le désarmer et l'assommer. Puis, avec l'aide de Perceval, il avait transporté un Lancelot inconscient jusqu'à l'extérieur.

Arthur l'observait depuis un petit moment. Il se posait des questions auxquelles il savait qu'il n'aurait jamais de réponse. Il se demandait s'il aurait pu agir différemment avec Lancelot, s'il aurait pu le sauver de lui-même s'il n'avait pas été aussi absorbé par ses propres démons, ou si Lancelot avait toujours été destiné à le trahir.

Quand Lancelot commença à revenir à lui, Arthur se leva pour aller se placer debout devant lui. Il fallut quelques secondes au captif pour comprendre où il se trouvait. Il leva les yeux vers Arthur.

— Vous auriez dû me tuer quand vous en aviez l'occasion. Mais vous avez toujours été un incapable.
— Vous savez pourquoi je ne l'ai pas fait.

Lancelot sembla s'en réjouir. Il détenait une information dont Arthur avait désespérément besoin, et cela le plaçait dans une position de force.

— Vous ne la méritez pas. Vous ne l'avez jamais méritée.

C'était là la grande tragédie de la vie de Lancelot. Arthur avait toujours fini par avoir ce que Lancelot pensait mériter. Arthur avait eu le destin que Lancelot pensait mériter. Arthur avait l'amour de la femme que Lancelot pensait mériter. Mais quand Guenièvre était partie le rejoindre en forêt, Lancelot en avait fait une prisonnière. Et quand Arthur lui avait confié le pouvoir, Lancelot avait excercé un règne tyrannique. Il ne méritait aucune de ces choses et pourtant, il en restait convaincu.

— Elle pense le contraire pourtant, dit Arthur.
— Parce qu'elle ne vous connaît pas vraiment. Parce qu'elle ne sait pas tout.

Il y avait une époque où les attaques de Lancelot auraient pu l'atteindre. Où elles auraient suffi à le déstabiliser. Mais plus maintenant. Sa femme était la personne en ce monde qui le connaissait le mieux. Elle l'avait choisi. Il la respectait suffisamment pour ne pas mettre son jugement en doute.

— Je vais vous poser une seule question, dit Arthur.

Lancelot eut un petit rire méprisant. Il trouvait le fait qu'Arthur croyait qu'il allait coopérer tellement grotesque, grotesque comme le Roi lui-même. Même la torture ne lui faisait pas peur, et de toute façon, Arthur serait incapable de torturer qui que ce soit.

— Où se trouve Guenièvre ?
— Dans une tour de l'ancienne forteresse du Roi Ban.

Lancelot se figea.

— Non, je... balbutia-t-il avant de comprendre et de jeter un regard noir à Arthur. Merlin sait faire des potions de vérité maintenant ? siffla-t-il entre ses dents.
— Merlin non, mais Elias oui. Et elles sont toujours aussi efficaces.

Arthur avait ce dont il avait besoin et n'avait plus de raison de s'attarder. Il tourna les talons et se dirigea vers l'entrée de la tente.

— Si vous vous souciez vraiment de son bonheur, lui lança encore Lancelot, vous lui avoueriez que vous ne serez jamais capable de l'aimer !

Arthur ne prit ni la peine de se retourner, ni même de s'arrêter.

— Si l'envie vous prenait de tenter de fuir, sachez qu'Elias a aussi enchanté la tente.

Le Seigneur Bohort l'attendait à l'extérieur. Il faisait les cent pas devant la tente en maugréant dans sa barbe. Arthur savait qu'il se sentait responsable du sort de Guenièvre, qu'il se disait que s'il avait fait preuve de plus de courage lors de leur capture, l'issue aurait pu être différente.

— Vous avez eu votre réponse ? le pressa-t-il dès qu'il le vit.
— Oui, comme nous l'avions prévu. Je vous le confie, Bohort. Moi, annonça Arthur, je vais récupérer ma femme.

/

La nouvelle de la chute de Lancelot ne semblait pas encore être arrivée aux ruines de Ban. Il y avait toujours trois miliciens saxons qui montaient la garde devant la tour. Arthur et Léodagan avaient laissé leurs chevaux à une demi-lieue de là et, cachés derrière un renflement de terrain, ils évaluaient leurs options.

— Je contourne, expliqua Arthur, et au signal, je m'occupe des deux gardes à l'entrée pendant que vous vous occupez de celui qui patrouille devant.

Léodagan le fixa sans répondre.

— Quoi ? demanda Arthur. Vous n'êtes pas d'accord avec ce plan ?
— Si si, je me disais juste que vous n'aviez pas attendu longtemps avant de vous remettre à filer des ordres.

Arthur leva les yeux au ciel.

Malgré son besoin inné de râler, Léodagan se plia au plan d'Arthur. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, les trois gardes furent mis hors d'état de nuire. Cela faisait un petit moment qu'Arthur et Léodagan n'étaient plus partis à l'aventure ensemble, mais ils formaient apparemment toujours une équipe aussi efficace.

Léodagan était déjà en train de se diriger vers la porte, quand il remarqua qu'Arthur ne le suivait pas. Son gendre était planté devant la tour, son regard tourné vers le haut.

— Qu'est-ce que vous glandez ?
— Je dois monter par là, expliqua Arthur, en pointant la façade du doigt.
— Mais pour quoi faire ?
— Vous ne comprendriez pas.
— Vous venez de rentrer et vous voulez déjà vous buter ?

Arthur souffla. Il ne voulait pas déjà se buter, mais son beau-père, lui, avait déjà bien recommencé à lui casser les noix.

— Montez par l'escalier, lui ordonna Arthur, et essayez de défoncer la porte.
— Et je lui dis quoi à la petite si vous vous cassez la pipe ?

Arthur ne prit pas la peine de répondre. Son regard se fixa sur la fenêtre et il commença à escalader les plantes grimpantes. Léodagan resta planté en bas à l'observer monter jusqu'aux trois quarts si bien qu'Arthur arriva finalement en haut avant lui. Il eût à peine le temps d'enjamber le rebord de la fenêtre avant que Guenièvre ne se jette sur lui.

— Je le savais ! Je savais que vous étiez vivant. Je savais que vous viendriez.

Il la serra contre lui, s'accrocha à elle comme si elle pouvait encore disparaître. L'angoisse permanente qui avait pris possession de son corps ces dernières semaines s'évapora. Pour toutes les fois où il l'avait déçue, négligée, abandonnée, il s'était enfin montré à la hauteur. Il l'avait retrouvée. Ses mains toujours bien ancrées sur ses hanches – il ne la lâcherait pas de sitôt – il recula d'un demi-pas pour voir son visage.

— Vous allez bien ? lui demanda-t-il en redoutant sa réponse.
— Je vais bien, ne vous inquiétez pas. Il y a quel– commença-t-elle mais elle fut interrompue par la voix de Léodagan de l'autre côté de la porte.
— Guenièvre ?
— Père ?
— Oui, c'est moi. Votre cornichon de mari est en train d'escalader la façade mais moi je vais enfoncer la porte alors ne restez pas derrière.

Il ne fallut que deux coups pour que la porte s'effondre avec Léodagan dessus. Il se releva rapidement et parut surpris de voir Arthur.

— Vous êtes là, vous.
— Je suis arrivé avant vous, je vous ferais dire.

Léodagan l'ignora et s'approcha de Guenièvre. Maladroitement, il serra sa fille dans ses bras. Cela dura quelques secondes jusqu'à qu'il se rappelle qu'il était Léodagan le Sanguinaire, que les marques d'affection, ce n'était pas son genre, et que les marques d'affection en présence de son gendre, c'était encore moins son genre. Il relâcha son étreinte et se racla la gorge.

— Comme on n'a finalement pas besoin de récupérer ce qu'il reste de celui-ci en bas de la tour, dit-il en pointant la tête vers Arthur, je propose qu'on décarre tous d'ici.

Arthur se dit qu'il fallait qu'il arrête de lever les yeux au ciel, parce qu'à ce rythme-là, ils allaient finir par rester bloqués dans ses orbites.

Léodagan disparut dans l'escalier, et Arthur en profita pour glisser sa main dans celle de sa femme.

— Vous avez des choses à emmener ? lui demanda-t-il.

Elle secoua la tête. Arthur commença à se diriger vers le couloir mais Guenièvre le retint par la main.

— Attendez. Pourquoi êtes-vous monté par là ? demanda-t-elle en indiquant la fenêtre.

Arthur eut un large sourire. Il était plutôt fier de lui, et cela faisait un moment que cela n'était plus arrivé.

— Je libère ma bien-aimée.

/

Ils firent le voyage de retour de nuit, et quand ils arrivèrent, les premiers rayons du soleil pointaient leur nez. Arthur s'était attendu à trouver un campement calme, avec la plupart de ses occupants encore endormis, mais bizarrement, c'était l'effervescence. Bohort vint à leur rencontre avec un air paniqué qu'Arthur ne connaissait que trop bien.

— Sire !

Arthur descendit de son cheval et aida Guenièvre à en faire de même.

— Que se passe-t-il ici, Bohort ?
— Lancelot s'est enfui.
— Quoi ?! s'exclama-t-il en même temps que son beau-père.

Il aperçut Elias un peu plus loin qui tentait de s'esquiver.

— Elias ! appela-t-il.

L'enchanteur n'eut d'autre choix que de venir vers eux.

— Je croyais que votre sort était inviolable.
— Il l'était ! Enfin... sauf si un autre magicien l'a aidé.
— Un autre magicien ? demanda Arthur avant qu'un nom ne lui traverse l'esprit. Mevanwi ? suggéra-t-il.
— Ah non, intervint Guenièvre, je suis presque sûre que ce n'est pas Mevanwi.

Arthur se tourna vers elle.

— Pourquoi dites-vous ça ?
— C'est une longue histoire que je dois encore vous raconter, mais disons juste que je suis presque sûre que ce n'est pas Mevanwi.

Arthur fronça les sourcils mais n'insista pas.

— Qui alors ? demanda-t-il à Elias.
— Il y a une rumeur qui a circulé pendant un temps chez les enchanteurs. Une rumeur qui disait que Lancelot lui-même s'essayait à la magie. La magie noire. Personne n'y a vraiment cru, mais maintenant... cela expliquerait son évasion.

/

Guenièvre n'en pouvait plus.

Elle n'avait pas réussi à se retrouver seule avec Arthur plus d'une minute. Ils étaient sans cesse interrompus. Il fallait qu'elle réussisse à l'attirer à l'écart du campement pour qu'elle puisse enfin lui annoncer ou elle allait exploser.

Depuis qu'ils étaient arrivés, Arthur était sollicité de toute part. Il avait un air grave et paraissait à fleur de peau. Guenièvre avait l'impression de retrouver l'ancien Arthur, et cela lui faisait un peu peur. Elle finit par perdre patience et décida d'interrompre une conversation entre Arthur et Bohort.

— Je dois vous parler.
— Moi aussi, dit Arthur.
— Je dois vous parler maintenant, insista-t-elle.

Bohort comprit que c'était le moment de s'éclipser, et Arthur emmena Guenièvre dans la tente vide qui se trouvait derrière eux.

— Il faut que je vous ramène en Carmélide, annonça Arthur. Avec Lancelot dans la nature, je ne peux pas vous–
— Arthur, l'interrompit-elle.
— Je me fiche que vous soyez d'accord ou non, ici je ne pou–
— Arthur !

Elle ne se rappelait pas de la dernière fois où elle s'était autant énervée contre lui, mais jamais depuis que leur relation avait changé en tout cas.

— Je suis enceinte.

Ce n'était pas ainsi qu'elle aurait voulu le lui annoncer, mais il ne lui avait pas laissé le choix. Il fallait que ça sorte. Passé l'effet de surprise, quelque chose de sombre et de presque terrifiant apparut dans le regard d'Arthur.

— Il vous... commença-t-il.
— Quoi ?
— Il aura une mort lente et douloureuse. Je le retrouverai. Je le–
— Non, non ! l'arrêta Guenièvre quand elle finit par comprendre.

Lancelot ne l'avait déjà pas touchée pendant les mois qu'elle avait passés en forêt avec lui, alors il n'avait certainement pas essayé pendant sa captivité dans la tour. Cela n'avait même pas traversé l'esprit de Guenièvre qu'Arthur puisse mal interpréter ce qu'elle essayait de lui dire.

— Je suis enceinte de vous.

Elle pensait que la réaction d'Arthur allait changer du tout au tout, mais son regard resta le même.

— Ce n'est pas possible, dit-il froidement.
— Bien sûr que si ! J'ai passé notre séjour en Aquitaine à vomir mes tripes dans une bassine. Sur le moment, je n'ai pas compris, mais maint–
— Ce n'est pas possible parce que je suis infécond, l'interrompit Arthur.
— Quoi ? Non, je vous assure que non.

Arthur ne l'entendait même plus. Il était tellement consumé par son besoin de punir Lancelot que rien ne semblait pouvoir le faire changer d'avis. Il se dirigea vers l'entrée de la tente, et Guenièvre dut s'accrocher à son bras pour le retenir.

— Écoutez-moi ! Je ne sais pas pourquoi vous pensez que vous êtes infécond, mais c'est faux.
— Une pythie me l'a annoncé.
— Une pythie ? Et depuis quand vous faites confiance aux pythies, vous ?
— À celle-là, oui.

À ce moment précis, les pièces du puzzle s'assemblèrent dans l'esprit de Guenièvre. Tout se mit à avoir beaucoup plus de sens.

— Quand vous êtes rentré à Kaamelott, avec l'homme en noir, c'est ça ?
— Oui.

Arthur était la personne la plus intelligente qu'elle connaissait, mais lorsqu'il s'agissait de s'apitoyer sur son sort, de sombrer dans le désespoir, toute forme de raison semblait l'abandonner.

— L'homme en noir qui vous a jeté un sortilège ? Ce même homme en noir ? s'énerva-t-elle. Et vous ne vous êtes pas dit qu'il avait quelque chose à voir dans cette histoire ?

Pour la première fois depuis le début de cette conversation, Arthur l'écouta. Il l'écouta vraiment.

— Je suis enceinte, et il ne peut être que de vous. À qui faites-vous le plus confiance, à une pythie ou à votre femme ?
— Vous êtes enceinte, répéta-t-il comme pour s'en convaincre.

Guenièvre laissa échapper un long soupir.

— C'est ce que j'essaie de vous dire depuis dix minutes, oui.

Arthur s'approcha d'elle, glissa ses mains sur ses joues et posa son front contre le sien. Enfin, Arthur l'avait écoutée. Enfin, Arthur l'avait entendue.

/

Cela faisait deux semaines qu'ils étaient de retour en Carmélide, et ils avaient passé la quasi totalité de ces deux semaines dans leur chambre.

Il y avait des gardes autour et à tous les étages de la forteresse. Merlin et Elias avaient usé de toute la panoplie de sortilèges qu'ils connaissaient pour protéger le domaine. Arthur avait fait de leur chambre un sanctuaire impénétrable. Et malgré toutes ces précautions, il refusait de la laisser seule plus de cinq minutes. Ce dernier point, pour être honnête, Guenièvre ne s'en plaignait pas. Mais pour le reste... elle venait de passer plusieurs semaines enfermée dans une tour, et elle ne savait pas si elle supporterait cette nouvelle forme d'isolement encore longtemps.

Elle savait qu'Arthur n'essayait pas seulement de la protéger elle, mais de protéger leur futur enfant, et c'était pour cela que, pour l'instant, elle s'accommodait de cette situation.

La boule de poils, elle, s'était très bien acclimatée à cette nouvelle vie. Elle passait le plus clair de son temps à se promener partout dans la forteresse en quête de caresses ou de friandises.

Quand Guenièvre se réveillait chaque matin, la main d'Arthur invariablement posée sur son ventre, elle gardait les yeux fermés pendant quelques minutes et s'imaginait qu'ils étaient toujours dans leur maison sur la plage. Elle pouvait presque sentir l'odeur de la mer et entendre le bruit des vagues.

Ce matin-là, quand elle ouvrit les yeux, quelque chose bloquait la lumière de la fenêtre. Elle poussa un petit cri, plus de surprise que de peur, quand elle vit Dame Séli debout au fond de leur lit.

— Mère !

Le cri réveilla Arthur qui, par réflexe, attrapa le poignard qu'il gardait en permanence sur la table de chevet et se releva dans le lit.

— C'est quoi ce genre d'entrer dans la piaule des gens pendant qu'ils dorment ?! s'insurgea-t-il.
— C'est à moi qu'est revenu l'insigne honneur de venir vous prier de bien vouloir traîner vos miches hors de cette chambre, mais croyez bien que je n'en suis pas ravie, dit Séli.
— De quoi ?
— Les autres voudraient savoir quand vous allez commencer à vous intéresser aux affaires du Royaume.
— Vous pouvez dire aux autres que s'ils me cassent les noix, ma femme et moi repartons dans le Sud, et je vous promets que cette fois, personne ne nous retrouvera.

Séli soupira mais n'insista pas. Elle quitta la chambre comme elle était entrée, sans un mot.

— Je vais rappeler au garde que quand j'ai dit que personne ne pouvait entrer, cela veut dire personne, et certainement pas votre mère.

Arthur reposa le poignard sur la table de chevet et se rallongea. Il se tourna vers sa femme.

— Ça va, vous ?
— Oui, j'ai juste été surprise, c'est tout.
— Venez là.

Il roula sur le dos et Guenièvre posa sa tête sur son torse. La main d'Arthur était sur sa hanche, et avec son index, il traçait des formes abstraites sur sa peau. Elle savait que cela voulait dire que quelque chose le préoccupait.

— À quoi pensez-vous ? demanda-t-elle.

Elle le sentit prendre une grande inspiration.

— Je ne peux pas m'empêcher de penser à tout ce qui pourrait mal se passer, dit-il, c'est dans ma nature.
— Je ne peux pas m'empêcher de penser à tout ce qui pourrait bien se passer, dit-elle, c'est dans ma nature.

Elle leva les yeux vers lui, et il lui sourit. Il déposa un baiser sur le sommet de son crâne.

— Je sais.
— Qu'allons-nous faire si Lancelot ne se manifeste pas rapidement ou que personne ne le retrouve ? Rester enfermés ici pour toujours ?
— Vous en avez déjà marre de moi ? demanda-t-il pour tenter de détourner la conversation.
— Vous êtes la seule chose qui rende cette situation tolérable, dit-elle sincèrement.

/

Guenièvre n'avait jamais laissé à Arthur la possibilité de lui dire qu'il l'aimait.

Arthur ne comprenait pas bien. À chaque fois qu'il essayait, elle l'arrêtait. Elle n'avait pas l'air fâchée ou déçue, mais elle l'arrêtait. Il avait fini par s'y habituer même s'il ne comprenait pas. Tout dans le comportement de Guenièvre indiquait qu'elle le savait qu'il l'aimait, alors ce n'était pas bien grave finalement s'il ne pouvait pas lui dire.

Mais ça le travaillait quand même.

Un matin alors qu'il revenait de la salle d'eau, il la trouva en train de parler à leur futur enfant. Elle était tellement belle, assise sur le lit dans la lumière de ce matin d'hiver qu'il ne put s'empêcher d'essayer encore.

— Je vous aime, dit-il simplement.

Elle lui sourit mais ne fit aucune remarque pour une fois. Elle dut lire la surprise sur son visage car, au bout de quelques secondes, elle l'interpella.

— Quoi ? demanda-t-elle.
— D'habitude, vous ne me laissez jamais vous le dire.
— Vous ne l'aviez jamais dit en premier, expliqua-t-elle comme si c'était la chose la plus évidente du monde.

Qu'est-ce qu'il pouvait être con parfois.

Elle avait passé toute sa vie à attendre qu'il le lui dise, elle avait juste besoin que ça vienne de lui.

/

— Tout va bien, les rassura Merlin.

Il avait l'air presque aussi heureux qu'eux, et cela agaçait Arthur. Merlin était le seul au courant, et c'était uniquement parce qu'ils n'avaient pas eu le choix. Le fait que Guenièvre soit enceinte avait une signification différente pour le Royaume que pour eux, alors ils n'étaient pas pressés de l'annoncer. Ils ne le feraient pas avant qu'ils y soient obligés.

— Vous voulez savoir si c'est un garçon ou une fille ? demanda Merlin.
— Non, répondirent-ils à l'unisson.

Ils ne s'étaient pas concertés à ce sujet, et cela confortait Arthur d'apprendre qu'ils étaient sur la même longueur d'onde. Il s'en fichait pas mal que ce soit un garçon ou fille. Tout ce qui lui importait c'était de pouvoir protéger tout le monde, déjà jusqu'à la naissance.

Merlin avait préparé toute une série de petits fioles, et il était en train d'expliquer à Guenièvre comment et quand elle devait les prendre, mais Guenièvre avait déjà l'esprit ailleurs.

— Ça va ? lui demanda Arthur.
— Oui, ça semble juste de plus en plus...
— Réel ?

Elle lui sourit en hochant la tête.

— Ça me fait ça à moi aussi.

Merlin n'avait pas remarqué qu'ils avaient cessé de l'écouter, et il continua son petit exposé sur les bienfaits des plantes pendant la grossesse. Quand il eût terminé, il posa ses mains sur ses hanches.

— Vous verrez, ça va bien se passer, dit-il à Guenièvre, je vais m'occuper de vous.

Arthur n'était qu'à moitié rassuré. Il le raccompagna jusqu'à la porte de la chambre.

— Et pas un mot, lui rappela Arthur.
— À qui voulez-vous que je le dise de toute façon ?
— Mais... à tout le monde ! Ça intéresserait tout le monde !
— Ah oui, c'est pas faux. Mais je vous le promets, je sais garder un secret.

/

— C'est une fille ! Je suis tellement, tellement contente pour vous !

La Dame du Lac ne comprenait pas pourquoi Arthur et Guenièvre la fixaient ainsi. Alors oui, d'accord, elle n'était plus réapparue depuis qu'Arthur avait retiré l'épée, mais ce n'était pas une raison.

— C'est Merlin qui me l'a dit. Que c'est une fille, pas que vous étiez enceinte, ça je le savais depuis un moment déjà, dit-elle toute fière.
— Nous, nous ne le savions pas, dit Guenièvre.
— Quoi... que vous êtes enceinte ?
— Non, que c'est une fille.

À ce moment-là, la Dame du Lac aurait voulu disparaître. Elle aurait pu disparaître, mais cela n'aurait probablement rien arrangé.

— Merlin peut vous voir maintenant ? demanda Arthur.
— Il a toujours pu, vous ne le saviez pas ?
— Première nouvelle.
— C'est parce qu'il est mi-démon, ça ne fonctionne pas pareil.

Guenièvre se tourna vers Arthur.

— Elle n'a pas l'air...
— Plus bleue ?
— Oui, c'est ça.
— C'est depuis que j'ai retiré l'épée.
— Comment ça, plus bleue ? demanda la Dame du Lac.

Elle observa d'abord sa main puis le reste de son corps. Elle n'avait pas l'impression d'avoir changé de couleur.

— Et il y a une raison à votre visite ou... ? demanda Arthur.
— Ah oui, dit-elle comme si elle venait de s'en souvenir. J'ai compris pourquoi vous pouviez me voir, s'adressa-t-elle à Guenièvre. Ce n'est pas vous. C'est votre fille.

Arthur et Guenièvre se regardèrent, puis instinctivement baissèrent tous les deux les yeux vers le ventre de Guenièvre.

— Ça veut aussi dire que quand elle sera née, vous ne pourrez plus me voir, ajouta la Dame du Lac.
— Je m'en remettrai, dit Guenièvre, sarcastique.

Cela fit sourire Arthur.

À lui, ça lui manquerait que sa femme n'ait plus de ligne directe pour gueuler sur les Dieux. Il pressentait qu'ils ne seraient pas tout de suite à court de raisons de le faire.

Chapter Text

Arthur ne parvenait pas à trouver le sommeil.

Il pensait à sa fille. Sa fille. Une part de lui avait toujours de la peine à y croire. Il avait parcouru la Bretagne à la recherche d'une hypothétique descendance, alors que la réponse à sa quête avait toujours été là, à ses côtés. Il l'avait ignorée, rabaissée, échangée, et pourtant Guenièvre ne l'avait pas abandonné. Elle l'avait sauvé de toutes les façons qu'une personne puisse être sauvée. Le Royaume, la reconstruction, le Graal... ils attendraient tous. Tout ce qui comptait pour Arthur à présent se trouvait dans cette chambre.

Ce qui empêchait le Roi de trouver le sommeil, c'était ce que leur avait appris la Dame du Lac. Si c'était vrai que la petite aurait la capacité de la voir, cela signifiait que les Dieux avaient déjà mis le grappin sur elle, que la destinée de sa fille ne dépendait déjà plus entièrement d'elle. Et cette idée était intolérable à Arthur. Les Dieux ne lui avaient jamais foutu la paix, et il était hors de question qu'ils en fassent de même avec sa fille.

— Nous la protégerons, n'est-ce pas ?

La voix de Guenièvre le fit sursauter. Apparemment, sa femme non plus ne pouvait pas dormir. Et apparemment, les inquiétudes qui la tenaient éveillée étaient les mêmes que les siennes.

— Bien sûr que nous la protégerons.
— Je veux dire, nous la protégerons de la volonté des Dieux, n'est-ce pas ?

Il se tourna vers elle et, dans l'obscurité, glissa son bras autour de sa taille.

— Je vous fais la promesse que notre fille sera libre de choisir sa propre destinée.

/

Depuis le début de l'après-midi, chaque demi-heure à la minute près, quelqu'un frappait à la porte de leur chambre. Arthur se doutait bien que ce n'était pas une coïncidence. C'était probablement le dernier stratagème mis au point par Dame Séli pour qu'il se décide à s'intéresser aux affaires du Royaume. Il y avait eu Perceval, puis Karadoc, Léodagan, Calogrenant, et même Bohort qui d'habitude refusait de se prêter à ce genre de manigance. Dame Séli avait dû être particulièrement convaincante. Ou particulièrement intimidante.

Arthur refusait de plier. Déjà, parce qu'il était hors de question qu'il concède cette victoire à Dame Séli, mais surtout parce qu'il n'en avait aucune envie.

— Vous devriez peut-être y aller, suggéra sa femme alors qu'Arthur refermait la porte sur leur dernier visiteur.
— Vous savez que c'est une magouille de votre mère, n'est-ce pas ?
— Évidemment, dit Guenièvre en roulant des yeux, vexée qu'Arthur puisse penser qu'elle ne s'en doutait pas. Mais... nous n'allons pas passer notre vie dans cette chambre.

Arthur savait que Guenièvre commençait à supporter de plus en plus difficilement leur isolement. Elle avait passé la plus grande partie de sa vie prisonnière, de l'ambition de ses parents, d'un mariage arrangé, de son rôle de Reine, et cette chambre finirait par ne devenir qu'une cellule de plus dans laquelle les circonstances l'avaient enfermée.

Arthur ne voulait pas ça pour elle.

Un jour ou l'autre, il devrait accepter qu'elle quitte cette bulle qu'il avait construite pour elle, quels que pouvaient être les dangers qui les attendaient à l'extérieur.

/

Ce qui finit par les faire sortir de leur réclusion fut un événement auquel ni Arthur, ni personne à la forteresse ne s'attendait : le retour du prince de Carmélide accompagné de son binôme de toujours Gauvain et de son épouse Demetra. N'ayant plus eu de nouvelles, et bien que personne au château n'osait le dire à voix haute, l'avis général était que ces trois-là n'avaient pas survécu au règne de Lancelot.

Pour fêter le retour des ressuscités, Léodagan planifia un grand banquet dont il délégua l'organisation à Bohort et la gestion de la bouffe à Karadoc. Autant profiter des compétences des incrustes qui créchaient chez lui en ce moment.

Guenièvre était rayonnante. Déjà, son frère était de retour, mais surtout elle se trouvait enfin dans une pièce remplie de gens. Elle discutait avec tout le monde, passant d'un groupe d'invités à un autre, comme si au fil des semaines elle avait accumulé une réserve de conversations qu'elle devait absolument écouler. Arthur gardait en permanence un oeil sur elle mais il devait admettre qu'il était heureux de la voir aussi heureuse.

La soirée était déjà bien avancée quand il remarqua que Guenièvre était au milieu d'un échange animé avec Dame Séli. Arthur, lui, était à l'autre bout de la pièce. L'alcool aidant, cela faisait dix minutes que Perceval et Karadoc tentaient de lui expliquer pourquoi le fait qu'Yvain soit toujours en vie était le résultat de leur entraînement au camouflage.

Arthur était devenu plutôt expert quand il s'agissait de déchiffrer les expressions sur le visage de sa femme, et celle-là ne lui plaisait pas beaucoup. Il n'entendait pas ce que Séli lui disait, mais non, celle-là ne lui plaisait pas du tout. Guenièvre avait commencé à accompagner ses paroles de grands gestes, et ce n'était jamais bon signe. Elle finit par tourner les talons et se diriger vers la sortie de la grande salle. Arthur eut à peine le temps de poser sa coupe sur la table avant de se mettre à la poursuite de sa femme. Quand il arriva dans le couloir, elle avait déjà disparu. Il entendit le grincement reconnaissable de la porte extérieure, et il se précipita.

— C'est pas possible, marmonna-t-il.

Il la trouva dehors dans la petite cour. Elle était debout, les bras le long de corps avec les poings serrés, comme si elle essayait de se calmer. Elle lui tournait le dos et quand il prit la parole, elle sursauta.

— Mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez vous ? Vous ne pouvez pas sortir comme ça, de nuit et toute seule en plus !
— J'avais besoin de prendre l'air, dit-elle sans se retourner.
— Allez, venez, lui intima-t-il.

Au lieu de rentrer, elle s'éloigna encore un peu plus pour aller s'asseoir sur le muret de la cour. Arthur grogna. Elle n'était pas assez habillée pour être protégée du vent glacial qui balayait la forteresse. Il la rejoignit sur le muret, enleva sa cape et la posa sur ses épaules. Ce ne serait pas suffisant, mais c'était toujours mieux que rien.

— Vous m'expliquez ? demanda-t-il. Que vous a dit votre mère pour vous mettre dans un tel état ?
— Je ne veux pas en parler avec vous.

Elle n'allait pas lui rendre la tâche facile. Séli avait dû se surpasser, comme d'habitude. Et sa belle-mère n'avait pas perdu de temps, elle avait réussi à gâcher la première soirée que Guenièvre passait hors de sa chambre.

— Donnez-moi un indice au moins, pour que je comprenne.
— Je ne veux pas en parler avec vous ! s'énerva-t-elle.

Cette fois, elle se leva, lui jeta sa cape et se hâta de regagner l'intérieur de la forteresse.

Au moins, elle était rentrée au chaud. Mais il connaissait l'obstination de sa femme, et s'il voulait des réponses, ce n'était pas d'elle qu'il les obtiendrait.

/

Quand Arthur déboula dans la grande salle, il chercha Séli des yeux et la trouva en pleine discussion avec Fraganan.

— Qu'est-ce que vous lui avez encore dit ? aboya-t-il.
— À qui ?
— À ma femme !

Fraganan ne se fit pas prier pour s'éclipser discrètement et aller entamer une discussion avec un autre convive.

— C'est une femme de chevalier maintenant, dit Séli comme s'il était sensé comprendre ce qu'elle racontait. Et votre belle-soeur qui plus est. On a vu où vos conneries nous ont menés la dernière fois.
— Je ne pige pas un broc de ce que vous me chantez.
— Vous et l'intrigante qui a mis le grappin sur notre fils.
— Demetra ?
— Oui, celle-là même.
— Mais il ne va absolument rien se passer entre– commença-t-il avant de s'arrêter net quand il comprit. C'est de ça dont vous avez parlé à ma femme, n'est-ce pas ?

Ce n'était pas vraiment une question, il connaissait déjà la réponse.

— Ma fille, elle n'est pas comme vous et moi, dit Séli. C'est une naïve, une idéaliste. Dieu sait que j'ai essayé de corriger ça mais je n'ai jamais réussi. Alors je ne sais pas exactement ce qui a changé entre vous pendant votre séjour dans le Sud, mais ça lui a retourné la tête. Et quand vous allez recommencer à vous comporter comme un pignoufle, car je n'ai aucun doute que ça arrivera, cette fois la petite va morfler. Je veux la préparer à ça.

Arthur ne prit même pas la peine de répondre. Il fallait qu'il trouve sa femme. Il fallait qu'il parle à sa femme. Et tout de suite.

/

Guenièvre était assise à sa coiffeuse quand Arthur poussa la porte de leur chambre. Elle avait commencé à enlever ses bijoux et à détacher ses cheveux, et dans le miroir, elle croisa le regard d'Arthur. Elle savait qu'il verrait qu'elle avait pleuré, elle avait les yeux rougis et le sommet des joues bouffi d'avoir trop frotté ses larmes. Elle se sentait ridicule. Ridicule d'avoir laissé les paroles de sa mère avoir un tel effet sur elle.

— Les choses seront différentes cette fois, dit-il.
— Vous avez parlé avec ma mère, répondit-elle sans se retourner.

Arthur fit pivoter sa chaise et s'agenouilla devant elle. Les mains de Guenièvre étaient posées sur ses genoux et Arthur les recouvrit avec les siennes.

— Les choses seront différentes cette fois, répéta-t-il. Il n'y aura personne d'autre. Ni Demetra, ni personne. Il n'y aura que vous.

Elle refusait de le regarder. Elle avait peur de voir qu'il n'était pas sincère.

— Ne dites pas ça si vous ne le pensez pas, lui dit-elle. Je ne vous le demande pas.

Ce n'était pas vrai. Elle le lui demandait. Elle l'exigeait. Elle y avait réfléchi, et elle savait qu'elle ne voudrait plus le partager. La valse des maîtresses, les commérages dans son dos, les moqueries, elle ne le supporterait plus. Elle ne méritait pas ça.

Il glissa un doigt sous son menton pour qu'elle lève la tête et que ses yeux se posent enfin sur lui.

— Il n'y aura que vous. Je n'ai besoin que de vous.

Elle le regarda enfin, le regarda vraiment, et elle le crut.

/

Il s'écoula encore un mois avant qu'ils ne furent obligés de l'annoncer officiellement. Ni l'un ni l'autre n'était vraiment ravi, mais ils n'avaient plus le choix. Bientôt même les robes les plus amples de Guenièvre n'allaient plus suffire.

Ce fut la première fois qu'Arthur réussit à clouer le bec de ses beaux-parents, des deux en même temps qui plus est, et il se dit que peut-être juste pour ce moment, cela valait la peine d'avoir eu à leur annoncer.

Merlin, lui, était content de ne plus avoir à garder le secret, déjà qu'il n'avait pas tellement réussi à le garder jusque-là.

Celui qui fut le plus ému, et cela n'étonna Arthur qu'à moitié, fut Perceval.

— Sire, commença-t-il avant de s'arrêter. Je peux vous appeler Sire ?
— Je suis Roi, Perceval, j'ai retiré l'épée.
— Oui, mais comme vous ne venez pas aux réunions, tout ça, je n'étais pas bien sûr.
— Qu'est-ce que vous vouliez me dire ?
— Que votre fille a bien de la chance. Elle va naître dans un Royaume où vous êtes le Roi.

Comme d'habitude, Perceval lui avait lâché une phrase qui fit cogiter Arthur pendant des heures, et comme d'habitude, le chevalier l'avait fait sans même s'en rendre compte.

/

Le lendemain matin, le Roi était déjà assis dans la salle que ses chevaliers avaient transformée en quartier général quand Calogrenant, le premier d'entre eux, arriva. Arthur vit la surprise sur son visage.

— Sire, dit-il avec enthousiasme. Vous assistez à la réunion ?
— C'était mon intention, oui. De quoi parlez-vous à ces réunions ?
— Oh, d'un peu tout, vous savez. Il n'y a pas vraiment de règle.

Le reste des chevaliers arrivèrent, les uns après les autres, et Arthur vit la même surprise sur le visage de chacun. Il les laissa commencer la réunion, les écouta débattre, s'insulter mais aussi arriver à se mettre d'accord sur certaines choses. Quand Léodagan, qui en tant que maître des lieux présidait de facto la réunion, demanda s'il y avait des propositions, Arthur leva la main. Tous les chevaliers se tournèrent vers lui, et le silence se fit dans la pièce.

Il leur exposa son idée de nouvelle Table Ronde, inspirée de celle de Bohort, mais plus grande, beaucoup plus grande. Il leur expliqua qu'il voulait faire les choses différemment, qu'il savait que ce serait difficile, que sûrement il s'énerverait, qu'il voudrait tout abandonner parfois, mais qu'il voulait essayer.

Ils l'écoutèrent tous, jusqu'au bout, sans jamais l'interrompre. Ce qu'il lut sur le visage de ses chevaliers à la fin de son discours donna espoir à Arthur que peut-être, peut-être, cette fois, il pourrait y arriver.

Et puis si ce n'était pas le cas, il y avait une maison dans le Sud qui les attendait lui, sa femme et leur fille.

/

Depuis que les beaux jours étaient revenus, Guenièvre avait pris l'habitude de se promener dans les jardins après le repas de midi. Elle était toujours flanquée de la boule de poils mais surtout des deux gardes qu'Arthur lui imposait. C'était leur compromis.

Parfois Arthur l'accompagnait, et leurs conversations lui rappelaient leurs balades sur la plage. Elle se demandait s'ils y retourneraient un jour, dans leur maison au bord de la mer. Arthur avait recommencé à s'occuper des affaires du Royaume, la construction de la nouvelle Table Ronde avait débuté, alors ils n'en parlaient pas, mais elle savait que leur avenir, leur avenir immédiat en tout cas, se ferait en Bretagne.

/

Depuis le moment où il s'était levé, Arthur avait eu un mauvais pressentiment. C'était une sensation étrange qui ne l'avait pas quitté de toute la matinée.

Il avait réunion avec Léodagan et Perceval en début d'après-midi, mais il n'écoutait que d'une oreille. De toute façon, ce n'était encore qu'un prétexte pour que son beau-père puisse lui rabâcher qu'il était impératif de faire construire de nouvelles tourelles sur la côte avec de l'argent que le Royaume n'avait pourtant pas.

Et puis soudain, il la sentit.

Sa cicatrice.

Elle brûlait comme le jour où il s'était assis à la Table Ronde de Bohort dans cette forêt à Gaunes. C'était une douleur soudaine, violente, irradiante. Sans réfléchir, Arthur se leva d'un bond pour se précipiter dehors. Il entendait Léodagan et Perceval qui s'étaient lancés à sa poursuite et qui l'appelaient mais il n'y prêta pas attention.

Arthur traversa la grande cour, puis dévala plusieurs rangées d'escaliers pour atteindre les jardins. Ce fut seulement quand il aperçut Guenièvre qu'il se rappela de respirer.

Puis tout se passa comme dans un rêve. Ou plutôt comme dans un cauchemar.

En une fraction de seconde, il vit Lancelot, une épée à la main, surgir de nulle part. Il le vit assommer les deux gardes qui suivaient Guenièvre avec beaucoup trop de facilité. Arthur avait dejà sorti Excalibur, mais la distance était trop grande pour qu'il puisse arriver à temps.

Dans sa course désespérée pour les rejoindre, Arthur vit le moment exact où Guenièvre se retourna et où Lancelot comprit qu'elle était enceinte. Il s'immobilisa, comme si la surprise l'avait changé en statue. Puis tout son corps s'affaissa, il tomba à genoux et lâcha son épée qui atterrit dans l'herbe à côté de lui.

Quand Arthur arriva enfin à leur hauteur, il se plaça entre Lancelot et Guenièvre. Excalibur était plus bleue et plus brillante qu'elle ne l'avait jamais été. Du coin de l'oeil, Arthur vit Léodagan et Perceval qui arrivaient, et il leva le bras pour leur ordonner d'attendre. Perceval s'approcha quand même et ramassa l'épée de Lancelot pour la jeter plus loin, hors de sa portée. Lancelot n'y prêta aucune attention, il fixait toujours Guenièvre. Il avait le regard d'un homme brisé. Un homme dont toutes les certitudes et tous les espoirs venaient de disparaître. Il leva les yeux vers Arthur.

— Tuez-moi, supplia-t-il.

Arthur ne bougea pas.

— Tuez-moi ! hurla-t-il.
— Qu'est-ce que vous attendez ? s'énerva Léodagan.

Arthur regarda celui qui avait été son bras droit, son ami, qui un jour avait cru aux mêmes choses que lui. Excalibur lui brûlait presque la main, les Dieux lui intimaient l'ordre de se venger, de venger Guenièvre, de venger son peuple, mais Arthur refusa d'obéir. Il y avait une autre voie.

Il se tourna vers sa femme, et sans qu'ils n'aient besoin de parler, Arthur sut ce qu'il devait faire. Il baissa Excalibur. Guenièvre fit quelques pas pour le rejoindre et se placer à côté de lui. Elle avait sa main posée sur son ventre, et Arthur savait que c'était intentionnel. Elle s'adressa à Lancelot avec toute la solennité et la majesté de la Reine qu'elle était.

— Vous aurez un procès, dit-elle. Un procès public. C'est le peuple breton, le peuple que vous avez opprimé et tyrannisé, qui décidera de votre sort.

Puis Arthur la regarda s'éloigner en direction de la forteresse, sans hésiter, sans se retourner. Arthur Pendragon, élu des Dieux et souverain incontesté du Royaume de Logres, n'avait jamais été aussi amoureux de sa femme.

/

épilogue

/

— On va faire construire une baignoire comme en Aquitaine.
— Pourquoi ? Parce que je prends toute la place dans celle-ci, c'est ça ?
— C'est-à-dire...

Guenièvre se retourna pour le fusiller du regard, mais il souriait et il avait l'air tellement heureux qu'elle oublia d'être fâchée contre lui. Et puis elle ne pouvait pas vraiment lui donner tort. Merlin disait qu'il lui restait une semaine, deux tout au plus avant d'accoucher.

— Et on va faire fabriquer un petit canard aussi, pour notre fille quand elle sera un peu plus grande, qu'elle puisse jouer avec dans son bain.
— Un canard ?
— Oui, je ne pense pas que la peur des oiseaux soit héréditaire.

Elle lui donna un petit coup de coude dans les côtes, et il mordilla son épaule en représailles.

— On pourrait le faire en automne, dit-il.
— Quoi, le canard ?

Il ricana.

— Non, pas le canard, mais je vous ai promis une nouvelle couronne, vous vous en souvenez ?
— Bien sûr que je m'en souviens.
— On pourrait le faire en automne quand il ne fera pas encore trop froid et que les couleurs seront magnifiques.

Son mari était devenu un optimiste. Il ne disait plus si, il disait quand. Guenièvre ne s'y était pas encore habituée.

— Et la petite pourra y assister.

Elle prit sa main et regarda la cicatrice sur son poignet. Il ne portait plus de bandage quand il était seul avec elle. La cicatrice ne l'avait plus fait souffrir depuis cette journée dans les jardins avec Lancelot. Elle y déposa un baiser et reposa sa main dans l'eau.

— Qu'en dites-vous, alors ? lui demanda-t-il.
— D'accord, dit-elle, faisons-le en automne.

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