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Les aiguilles de l’horloge tournaient sans se soucier de son angoisse. Vingt heures. Vingt et une heures. Vingt-deux heures, il allait se coucher une fois de plus sans l’avoir vu. Vingt-trois, elle n’était pas là. Minuit, une attente infinie.
Il était amoureux d’elle.
Elle aimait l’aventure.
La porte d’entrée grinça doucement et il entendit ses pas, doux, mais précipités. Il devait être près de deux heures du matin pour qu’elle se dépêche ainsi. Elle se glissa sous la couverture chaude et lui murmura un “je t’aime”. Il sombra enfin.
Au matin, il était heureux. Elle était face à lui.
Ils échangèrent un mot. Elle lui offrit un café chaud. Elle l’embrassa, une fois, deux fois, trois fois et la porte claqua. Elle était partie.
Seul au milieu de la cuisine, la tasse fumante dans les mains.
Il aimait un fantôme.
Mais pouvait-il réellement s’en plaindre ? Elle faisait tout.
Elle faisait trop.
Les animaux, les cultures, la transformation des produits. Elle aidait chaque personne au village, n’oubliait jamais un anniversaire. Elle était présente pour chaque fête. Elle partait à l’aventure dans les mines – ces jours-là étaient les pires. Ses cauchemars en témoignaient. La terreur d’être appelé en urgence à la clinique et de la trouver inanimée.
Il était toujours trop tard quand il arrivait.
Pourtant, il la rassurait toujours. Il lui disait qu’il pouvait s’occuper et qu’il était heureux de sa vie et c’était vrai. Mais elle lui manquait tellement. Sa peau, son odeur, son sourire…
Quand elle avait passé pour la première fois les portes de la clinique, aux premiers jours de printemps, il fut subjugué par son énergie. Et, au fil de l’année, il la voyait courir partout pour réussir à satisfaire le plus de monde possible. Néanmoins, elle prenait toujours le temps de venir le voir et de lui apporter un café. Elle s’asseyait et l’écoutait divaguer sur la santé ou les avions…
Une fois marié, il tenta de la soulager. Il réparait les clôtures et donnait à manger aux animaux, mais elle ne restait pas pour autant. Il n’avait fait que rayer quelques tâches de sa liste sans fin.
C’est ainsi que le soir il se retrouvait à préparer un repas pour deux. Dresser le couvert pour deux. Allumer une bougie pour manger, la chaise en face de lui toujours vide.
Vingt-deux heures, il allait se coucher. Elle n’était pas là.
Un matin, il se réveilla, elle n’était pas là.
Après la déception, la panique.
Il avait passé la journée à la chercher.
Il avait frappé à toutes les portes.
Toujours les mêmes réponses.
Des regards désolés.
Et ce vide qui grandissait.
La peur lui rongeait les entrailles. Il avait envie de hurler.
Jamais la vallée ne lui avait paru si immense.
La plage. Il n’avait pas vérifié la plage.
Il y arriva essoufflé, ses lunettes glissaient sur son visage moite. Il s’effondra sur le sable chaud. Le soleil dardait ses rayons sur sa tête coincée entre ses mains. Il entendit approcher et l’écrivain lui dit tout.
Elle était partie.
Un bateau l’avait emmené la veille, aux premières lueurs du jour.
Le clapotis des vagues tentait d’apaiser sa torture, mais elles ne faisaient qu’ajouter du sel sur sa plaie béante. Il fixa l’horizon. Le ciel bleu, le chant des mouettes, le rire des enfants.
Il devait rentrer.
Il était pitoyable.
Leur maison lui parut bien trop grande. Elle était bien trop sombre.
Il était tard.
Le pop de la bouteille de vin résonna. La chaise grinça et son corps le lâcha. Assis à la table de leur cuisine, un verre à la main, il avait imaginé leur vie.
Elle avait parlé de bébé. Elle avait installé une chambre d’enfant.
Son rêve était devenu réalité.
Alors pourquoi tout cela ressemblait-il autant à un cauchemar ?
Pourtant, Yoba sait à quel point il l’aime. Il pourrait en perdre la raison.
Peut-être est-ce déjà même le cas.
Il ne peut pas vivre sans elle.
Il ne peut pas vivre avec elle.
La porte grinça.
Quelle heure était-il ?
Elle se figea. Il n’avait jamais été debout à son retour.
Y avait-il seulement un dialogue pour ce genre de situation.
Il n’en pouvait plus. Il l’observa approcher, les larmes roulaient silencieusement sur ses joues.
Debout près de lui, elle prit sa tête avec douceur et la posa tout contre son ventre. Elle caressait ses cheveux hirsutes qu’elle adorait tant. Il serra sa taille comme si sa vie en dépendait.
Yoba qu’elle l’aimait. Elle pourrait en perdre la raison.
Peut-être était-ce déjà le cas. Elle savait quoi faire.
Elle aurait préféré ne jamais l’avoir appris.
Elle ne pouvait pas vivre sans lui.
Il ne pouvait pas vivre avec elle.
Tout.
Il oublierait tout.
