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CHAPITRE 1 : D'éclipse à éclipse
Un fils pour un fils.
La voix de Jake Sully résonne dans le front de Spider, là où une main bleue et tremblante le tient fermement contre la présence forte de Jake ; les mots s’interrompent dans un feulement de chagrin rapide alors que Spider tourne son visage sur le flanc de Jake, comme un très jeune enfant à la recherche de confort.
La main de Jake se fraye un chemin à travers les cheveux sales et emmêlés par l’eau de mer de Spider comme si c’était sa place - paternelle, chaleureuse et pendant un instant Spider ferme les yeux sur la culpabilité de savoir Neteyam allongé, mort à tout juste un tir de flèche plus loin et savoure la chaleur de l’inquiétude de Jake.
Jake est là, et Spider est en sécurité, et vu…
Puis il y a eu un cri par-dessus l’eau, une harmonie terrible et déchirante de soulagement par rapport au rugissant chagrin toujours mêlé aux sanglots de Neytiri, et Tsireya bondit des rochers pour se jeter en pleurs dans les bras d’une femme Metkayuna - sa mère, Ronal, apprendra plus tard Spider.
Et avec ça, le sort est brisé. La main de Jake quitte les cheveux de Spider et Spider est de nouveau le gamin humain, debout en bordure d’une famille Na’vi brisée, et tout autour d’eux, dans l’étrange tranquillité de la première lueur du jour, il y a du sang, le feu et des appels à l’aide.
Neytiri tient toujours Neteyam. Son chant contient autant de pouvoir que de sa douleur ; ses pleurs profonds vibrent inconfortablement aux oreilles de Spider, verrouillant entièrement les griffes de la souffrance dans sa poitrine déjà douloureuse et l’appelant à lâcher prise et se noyer dedans.
Aucun des Na’vi aux alentours est immunisé contre ça. Spider voit Tuk cligner de grands yeux craintifs tandis qu’ils commencent à se remplir encore de larmes ; Kiri se replie sur elle-même, sa respiration rapide, et le visage de Lo’ak se fige dans un masque de douleur.
Spider sent Jake prendre une lente inspiration à côté de lui alors qu’il se redresse. Spider fait la même chose, respirant dans l’air salé et filtré de son masque, et lève les yeux vers Jake.
Il y a plusieurs mois, Spider n’aurait jamais pensé que Jake Sully pouvait avoir l’air aussi épuisé, mais maintenant c’est le seul mot qui peut décrire l’inclinaison fatiguée des yeux jaunes de Jake tandis que son menton chute pour rencontrer le regard de Spider.
Spider ravale le goût du sang alors qu’il ose lever une main pour presser le coude de Jake.
“Comment puis-je aider ?” demande-t-il d’une voix rauque. “Je ne… dis-moi ce que je peux faire pour aider.”
Le fantôme d’un sourire passe sur le visage de Jake ; la reconnaissance d’un soldat envers un autre.
“Merci, Spider,” dit Jake, des mots discrets par-dessus les sanglots de sa famille quelques centimètres plus loin. “Mais on a besoin de moi ici. Mais si tu peux faire le tour, commencer à aider les blessés et rassembler n’importe quels survivants humains, ça aiderait. Va avec Lo’ak. Tu te déplaceras plus vite.”
A quelques pas, Lo’ak essuye son visage, se courbe pour embrasser la joue de Neytiri, puis se tourne avec détermination vers son père et Spider, resserrant les lanières de son couteau de chasse.
“Oui, chef,” dit Spider, et il déglutit alors qu’il entrevoit une étincelle ressemblant à de la déception dans les yeux de Jake. “Je veux dire... Oui. Général.”
“Je ne suis plus un général,” déclare doucement Jake. “Appelle-moi.. n’importe. Ce avec quoi tu te sens à l’aise. Mais il n’y a pas de raison de m’appeler chef.”
“Oui, monsieur”, répondit Spider par réflexe. “Je veux dire…. Jake.”
Le prénom sonne faux sur ses lèvres et Spider peut dire que Jake aussi trouve cela déroutant, puis Lo’ak est là et il y a un Ilu dans l’eau peu profonde et puis soudainement, il n’y a que de la marée noire qui s’écoule sur les vagues claires et immaculées.
A travers la brume et les gouttelettes, Spider aperçoit Jake pousser Tuk et Kiri vers un autre Ilu, et alors seulement, il tombe à genoux, à côté de sa femme et de son fils aîné.
La vue de l’océan, la douleur cinglante du courant, et Spider a des ordres.
Il resserre sa main autour du harnais du Ilu et se concentre sur les ordres de Jake malgré l’épuisement dans ses os et le goût amer du sel dans sa gorge. Son masque a été brièvement mis en danger dans sa nage jusqu’au pont.
Spider a causé cela, ce chagrin ; il ne peut qu’aider où il peut.
Une chose à laquelle Spider est devenu un peu trop familier avec durant l’année, depuis que les gens du Ciel sont revenus, c’est le chaos organisé et sanglant qu’est la répercussion d’une bataille.
La bataille des Rochers des Trois Frères n’est pas différente. Il y a de terribles blessures et beaucoup de corps, humains et Na’vi, et plusieurs fois, Spider se retrouve face au bout tranchant d’une lance, tout en essayant d’aider les Na’vi blessés ou d’empêcher les Metkayina d’exécuter les survivants humains.
Lo’ak a dû intervenir plus d’une fois quand les explications de Spider de qui il est et quels sont les ordres de Jake ont échoués face au visage de fureur et de chagrin pour les êtres chers perdus.
“Démon !” le feulement s’élève, encore et encore. “Démon !”
Le mot rappelle le cri de Neytiri quand Spider n’était qu’un petit garçon. Sa gorge picote au souvenir de sa lame et la coupure congelée sur sa poitrine palpite pesamment.
“Mec ?” Lui murmure Lo’ak quand le jour atteint le zénith et que la chaleur s’abat sur Spider comme une couverture étouffante. “Ça va ?”
“Je vais bien”, murmure en retour Spider, prenant une bouffée d'air filtrée à travers ses lèvres desséchées.
La dernière fois qu’il avait eu quoique ce soit à boire, devait être l’après-midi de la veille ; Quaritch avait encore fait ce truc où il avait “accidentellement’ fait trop de café et Spider en avait eu une petite tasse chaude juste pour lui sur le bastingage du bateau de pêche, Quaritch à une longueur de bras, râlant auprès de Spider pour avoir ajouté trop de sucre.
Le souvenir serre le ventre de Spider. Il le repousse, le repousse, comme il a repoussé n’importe quelle pensée à propos des Montagnes Hallelujah où les scientifiques l’ont mis dans cette machine, et il attribue les nausées au fait de ne pas avoir mangé ou bu depuis 18 heures.
Qui, maintenant qu’il en parle, peut être la raison pour laquelle il a l’impression que sa tête est sur le point de se fendre en deux.
“La ferme, imbécile,” grogne Spider à un soldat fulminant alors qu’il l’amène dans le petit groupe de survivants humains sur le rivage.
“Traître”, siffle le soldat. “Ils auraient dû faire fondre ton cerveau à la base…”
Qu’importe ce que le soldat était sur le point de dire ensuite, il fut brutalement coupé quand Lo’ak le heurte à la gorge avec le bout d’une lance.
“Il t’a dit de la fermer. Debout,” grogne Lo’ak, dévoilant sa rangée de dents pointues, jusqu’à ce que son visage ne se fronce. “Attends”, dit-il en se tournant vers Spider, “qu’est-ce qu’il veut dire par faire fondre…”
Le coeur de Spider bondit dans sa gorge. Il ouvre la bouche pour répondre, réfléchissant rapidement, mais l’apparition soudaine de points noirs envahit sa vision et la main qu’il avait essayé de placer de manière rassurante sur le coude de Lo’ak se transforme en prise maladroite.
“Hé,” dit Lo’ak, soudainement perspicace et fier comme son père l’est occasionnellement, comme Neteyam avait l’habitude d’être. “Tu n’as pas l’air très bien.”
“Ça va,” rétorqua Spider, triturant un peu avec son exopack. A son effarement, le petit indicateur lumineux clignote en rouge. Ça n'a jamais clignoté en rouge ; Spider change toujours les batteries quand l’indicateur montre du orange…
Non, mais il avait pensé à changer la batterie il y a deux heures, puis il avait repéré un Metkayina inconscient parmi le métal lacéré, cramponné aux débris.
Lo’ak et lui avaient rapporté le garçon à un Skimwing où un Na’vi plus âgé avait pris le relais, et Spider avait juste…. il avait oublié…
La batterie épuisée glisse des mains de Spider alors qu’il la sort du support, il la regarde s’abattre sur le sable avec un grognement intérieur, sachant combien il serait dur de nettoyer le sable des raccords…
La nouvelle batterie cliquette contre l’exopack tandis que Spider force ses doigts engourdis à travailler dans la fente. La lumière rouge clignote de plus en plus vite, indiquant qu’il ne reste pas plus de dix secondes de réserve, mais les doigts de Spider sont lents et sa respiration arrive de plus en plus vite dans sa poitrine maintenant alors que sa vision vacille…
Des mains aux doigts fins, plus larges arrachent la nouvelle batterie de sa poigne et la met à sa place.
Un afflux d’oxygène, enivrant et clair.
Spider retrouve ses esprits avec Lo’ak agrippant ses épaules comme un étau et hurlant dans son oreille.
“Spider ! Spider !”
Spider cligne des yeux. Le sable est brûlant contre ses tibias. Il fronce les sourcils. Quand était-il tombé à genoux ?
Ses yeux se concentrent lentement sur le visage de Lo’ak. Son ami à l’air terrifié.
“Mec ?” marmonne Spider, doucement. Il se rend compte qu’il prend de grandes et profondes bouffées d’air, comme un homme qui s’est noyé.
La peur sur le visage de Lo’ak explose en colère.
“Ne fais pas ça, sk’awng !” feule-t-il. Il secoue Spider, une fois, violemment. Les dents de Spider claquent douloureusement ensemble. “Ne me fais pas ça, putain.” Le juron anglais se mélange au Na’vi comme du sang dans l’eau. “Pas après…”
L’air claque entre eux, comme un brisant* sur la rive. Même les Na’vis gardant les survivants humains un peu plus loin sont entrain de regarder.
Le visage de Lo’ak commence à se déformer.
Une culpabilité amère et fraîche remonte jusqu’aux lèvres de Spider.
“Je suis désolé,” dit-il en levant une main pour attraper le poignet de Lo’ak. “Je suis désolé. J’ai juste… J’étais fatigué. J’ai oublié.”
Lo’ak frotte avec force son visage mouillé alors qu’il tire Spider pour le mettre sur ses pieds.
“Papa va être furieux quand il le saura.”
Un souffle s’échappe de nouveau de la poitrine de Spider.
Il peut déjà l’imaginer - la déception et la peur de Jake. L’inquiétude et la planification infinie, ce qui prendra du temps sur la préparation pour la guerre et l’aide aux blessés, du temps que Spider sait que Jake ne peut s’offrir….
“Ne le fais pas,” lâche Spider, resserrant sa prise autour du bras de Lo’ak. “Ne lui dit pas. S’il te plaît.”
Il déteste la supplication dans sa voix.
Lo’ak paraît vouloir rétorquer mais il y a le son de pales rotatives descendant du ciel. Ils protègent tous les deux leurs yeux du sable volant tandis que l’hélicoptère de combat peint aux couleurs des Na’vi descend vers la rive rocheuse.
“Hey !” crie Norm depuis le cockpit. “Vous allez bien, tous les deux ? Ravi de te voir, Spider !”
Spider voit le moment où Lo’ak failli dire la vérité à Norm.
Puis la main de Lo’ak se resserre sur l’épaule de Spider et il fait un hochement de tête reconnaissant à Norm.
“On va bien,” dit Lo’ak.
Le soulagement est presque étourdissant - suffisant pour que ce soit seulement après que Spider ait aidé les survivants humains à monter dans l’hélicoptère, et que le Scorpion soit de nouveau dans le ciel, qu’il réalise qu’il aurait dû demander quelque chose à manger. Ou à boire.
Sa langue est lourde et épaisse dans sa bouche.
Au moins, il y a des batteries supplémentaires, un bioscanner, un chargeur solaire et un canule nasal dans le sac waterproof sur son épaule. Ça aidera, pour les jours à venir.
Dans le ciel, Polyphème est déjà bien en chemin pour l’éclipse.
Lo’ak soupire.
Spider réalise d’emblée que les autres Na’vis sont déjà tous partis, Ilus et Skimwings se frayant un chemin à la surface vers l’horizon.
“Retournons à la maison”, dit Lo’ak avec un soulagement discret et fatigué.
C’est seulement quand Lo’ak émet des vocalises pour appeler un Ilu que Spider réalise qu’il n’a plus aucune idée de ce que ce mot signifie.
Les Rochers des Trois Frères disparaissent à l’horizon. Trois frères sont venus ; seulement deux reviennent.
Spider agrippe le harnais de l’Ilu des deux mains et laisse le courant l’emporter.
*c’est-à-dire une vague qui se brise sur les rochers
Alpha Centauri B est une tranche fine d’argent derrière Polyphème quand Spider et Lo’ak atteignent enfin Awa’atlu.
Il y a une douce lumière de flammes entre les huttes. Un murmure se répand parmi les Metkayina sur la plage alors que Spider glisse du dos de l’Ilu, mais ce n’en n’est pas un d’hostilité totale ; peut-être ont-ils suffisamment vu Spider durant la journée pour savoir qui il est.
La soif de Spider est vivante maintenant, griffant sa gorge. Il y a une toux s’amoncelant sous ses côtes comme si elle voulait l’étrangler. Son estomac est un puit vide.
Même la peau bleue de Lo’ak semble un peu grise et Spider a connu des Na’vis jeûner pendant deux jours durant des épreuves épuisantes de chasse.
A sa grande surprise, la silhouette qui émerge d’entre les huttes pour les accueillir n’est pas celle de Jake, mais un grand et imposant Metkayina avec un châle de chef de clan.
Spider incline automatiquement sa tête douloureuse, amenant sa main à son front et la rabaissant. Je te vois.
Le chef de clan sourit vers le bas à Spider depuis sa taille imposante - un léger sourire accablé de soucis, paternel et un peu chagriné. Cela rappelle soudainement à Spider, Jake.
“Je te vois”, les salue le chef. Il soutient le regard de Spider. “Je suis Tonowari, chef des Metkayina. Toruk Makto m’a fait savoir qui tu es. Bienvenue. Ce que les Metkayina ont est aussi à toi.” Il se tourne vers Lo’ak. “Je suis chagriné de savoir ce qui est arrivé à ton frère. Puisse-t-il reposer chez Eywa.”
A côté de Spider, Lo’ak lève la tête.
“Je reçois votre chagrin en vous remerciant”, dit-il, sonnant soudainement plus âgé, et pas du tout comme le Lo’ak que Spider connaissait quelques mois auparavant.
Tonowari hoche la tête.
“Je te remercie à mon tour pour l’aide que tu as apportée à mon peuple aujourd’hui.” Ses yeux se maintiennent intensément sur leurs visages. “Avez-vous mangé ?”
L’estomac de Lo’ak gargouille. Celui de Spider se contente de se nouer douloureusement, sans bruit.
Tonowari sourit.
“Il n’y aura pas de feux de camps familiaux ce soir”, annonce-t-il. “Non que je suspecte qu’il y en aura dans les quelques jours à venir. Nous mangerons tous quand nous aurons un moment libre, aux feux collectifs. Venez. Il y a de la nourriture en abondance.”
“J’ai besoin de trouver Papa avant,” dit Lo’ak. “Vas-y, Spider.”
Jake. Spider veut atrocement le voir mais la soif et la faim tournent ses pieds pour suivre Tonowari entre les huttes et vers un groupe de cuisiniers à l’orée de la forêt. Les points noirs sont de retour dans sa vision ; il glisse sur un petit sillon dans le sable et la main de Tonowari se propulse à toute vitesse et sans hésitation pour s’enrouler autour du bras de Spider.
“Garçon ?” fait Tonowari, inquiet.
“Je vais bien”, dit Spider d’une voix rauque, oubliant le monsieur dans sa tentative de rester sur ses pieds. “Je… J’ai besoin… d’eau.”
L’aveu est sorti avant qu’il ne puisse l’arrêter.
Il est assoiffé. Il est tellement, tellement assoiffé. Même dans cette horrible machine, il n’avait pas voulu d’eau comme ça. Il a l’impression que sa tête va exploser.
Cinq pas vacillants en plus, et Tonowari est quasiment entrain de le traîner par le bras maintenant, interpellant devant eux et Spider se retrouve être abaissé pour s’asseoir sur une natte tressée et un bol d’eau claire fourré entre ses mains.
“Bois,” dit Tonowari, quelque part devant et au-dessus de lui. “Bois.”
Une part primaire et dangereuse de Spider veut arracher son exomasque et engloutir l’eau, que respirer aille au diable, mais il se maîtrise avec la même détermination qu’il avait durant sa capture et il sort son canule d’oxygène de son sac avec des mains tremblantes. Il faut trois tentatives pour connecter la canule à son exopack ; il gémit presque en retirant son masque et met le tube sous son nez. Il ne cesse de glisser de ses oreilles alors que son estomac se contracte avec un cri aigu pour l’eau.
De grands doigts bleus pâles repoussent les mains tremblantes de Spider de ses cheveux sales et sécurisent la fixation du conduit.
“C’est bon ?” demande Tonowari et Spider cède à un gémissement de soulagement tandis qu’il prend une inspiration nette à travers la canule et enfonce son visage dans le bol.
L’eau est délicieuse et froide et faillit faire pleurer Spider.
Il ne pleure pas. Il n’y a pas assez d’humidité dans ses canaux lacrymaux pour pleurer.
Spider sait qu’il ne devrait pas boire aussi vite, mais le bol est vidé avant même qu’il ne prenne sa prochaine inspiration. Quelqu’un lui passe un autre bol, puis un autre et Spider boit ce qui doit être quasiment l’océan lui-même avant de finalement se calmer.
Quand il abaisse le dernier bol, il remarque qu’il a un public. Tonowari le regarde, le visage fermé, alors que derrière les préposés aux feux de camps et plusieurs autres Metkayinas le regarde ouvertement.
Le lac d’eau dans l’estomac de Spider remue.
“Désolé”, dit-il, sentant la chaleur envahir sa nuque. “Je… Je…, pardon.”
“Ne t’excuses pas,” dit Tonowari. “Iras-tu suffisamment bien pour manger si je te laisse ?”
“Oui,” répondit Spider, trop rapidement. “Je veux dire, ça ira. Monsieur.”
Le titre, traduit en Na’vi, sembla faire froncer les sourcils de Tonowari encore plus.
“Je peux trouver quelqu’un qui puisse s’asseoir avec toi”, fait Tonowari, et Spider se consume de honte.
“Non, merci”, lâche Spider. “Je vais m’en sortir.”
Il s’attend à ce que Tonowari insiste ; Jake l’aurait fait. Mais Tonowari se contente de rester debout, d’hocher la tête, compréhensif et il murmure quelque chose à l’un des préposés du feu le plus proche avant de s’éloigner.
Une commis de cuisine passe à Spider un bol rempli de ragoût, malgré l’air troublé sur son visage. Elle n'est clairement pas habituée à voir un humain qui n’est pas aussi un ennemi.
L’odeur assaille le nez de Spider avant même que le bol ne soit dans ses mains ; il sait sans avoir besoin de goûter qu’il y a des racines de crosses de fougère dans le ragoût.
Crosse de fougère, utilisée dans les peintures et la cuisine sur tout Pandore ; ça à de légères propriétés stimulantes, la rendant parfaite pour un repas d’après bataille pour n’importe quel Na’vi.
Pour Spider, malheureusement, la crosse de fougère est suffisamment forte pour arrêter son coeur.
Il déglutit dans la fosse d’eau qu’est son estomac, passant par une gorge fraîchement humidifiée.
“Merci,” dit-il. “Je pense que… euh… Je vais manger ça près de l’eau.”
Spider se lève, tremblant légèrement, et tourne son dos consciemment aux feux pour se diriger vers l’eau. L’éclipse est pleine à présent, et l’air est frais et obscur même si l’eau en-dessous brille d’argent et éclaire avec la bioluminescence.
Il trouve une petite étendue de surface sous une passerelle et rince son bol. Une partie de lui se crispe face au gâchis, mais c’est mieux que d’offenser ses nouveaux hôtes.
Il réalise à mi-chemin, tout en récurant studieusement le bol, qu’il a toujours besoin de manger.
L’algue bioluminescente près des doigts de Spider lui donne une idée. Il sort alors le bioscanner que Norm lui a donné ; un scan prouve que l’algue est comestible pour les humains, même si déplaisante, et Spider en attrape une poignée.
Ca a exactement le même goût que quand il était petit et qu’il avait rongé quelques tubes de plastique fraîchement nettoyés, au plus grand dégoût de Max ; mais de la nourriture est de la nourriture et Spider est presque à une seconde poignée d’algues crues complète quand son estomac se serre comme un étau.
Monte alors l’eau, le varech et l’acide aigre, amer ; Spider a des haut-le-coeur jusqu’à ce que sa tête tourne à cause du manque d’oxygène.
Ne me fais pas ça. Pas après…
Spider ferme sa bouche et se force à prendre de lentes et régulières respirations hors de son canule : son coeur battant se calme, même s’il sent le goût du sang dans le fond de sa gorge. Il ouvre les yeux et tressaille. L’algue est luminescent même après être remonté.
“Spider ?”
Spider se hisse sur ses pieds et se tourne pour regarder Jake.
Jake paraît exténué- il n’y a pas d’autres mots pour ça. Le jaune lumineux de ses yeux est bordé de rouges et ses dreadlocks habituellement bien soignées sont toujours emmêlées et tachées de sel séché à certains endroits.
Mais il n’a pas l’air sur le point d’attraper Spider et de le regarder de haut en bas, il n’a donc pas été témoin de l'indisposition de Spider.
“Chef,” dit Spider. “Euh, Jake.”
Les yeux de Jake traînent sur lui, s’arrêtant sur la canule.
“Oh, tu as mangé, tant mieux,” dit-il, sonnant soulagé. “J’ai… pour être honnête, j’ai à peu près une douzaine de choses à faire, mais j’étais sur le point de chercher quelque chose pour Lo’ak.”
“Où est-il ?” demande rapidement Spider, s’accrochant au sujet avant que Jake ne puisse le regarder de trop près. “Je sais où sont les cuisines, je peux lui rapporter quelque chose.”
“Vraiment ?” Jake sonne presque soulagé. “J’ai besoin de trouver Tonowari. Norm vient juste de communiquer par radio, il peut amener plus de médicaments demain.”
“Bien sûr”, dit Spider, attrapant son bol vide et clignant des yeux pour effacer l’arrivée d’obscurité alors qu’il se lève. “Où est Lo’ak ?”
“Il est…” La lumière s’éteint brusquement des yeux de Jake. “Il est avec… Neteyam. On a installé une infirmerie après la hutte principale. Il est là-bas. Avec les autres que nous avons perdus.”
Spider est soudainement incertain de savoir de quel il Jake est entrain de parler dans la seconde moitié de cette réplique, et son coeur se tord tandis qu’il s’approche pour presser une main sur le coude de Jake.
“Je suis désolé”, dit-il, et il sait que s'il avait le cran, il dirait pourquoi il était désolé ; ce n’était pas juste parce qu’il était désolé que Neteyam soit mort, ou que Lo’ak soit entrain de tenir compagnie au corps de son grand frère.
Si Spider avait ne serait-ce qu’une once de la bravoure de Neteyam, il admettrait à Jake que si Neteyam est mort, c’est parce qu’il était revenu pour Spider.
Neteyam est mort à cause de lui.
Mais la main de Jake est de nouveau sur sa tête, chaleureuse, ferme et gentille, et elle remplit un vide que Spider ne se savait pas avoir, alors il tasse sa culpabilité comme un horrible couteau dissimulé.
“C’est rien, Spider”, dit Jake d’une voix rauque. “Tu es un gamin coriace. Je savais que tu t’en sortirais. Tu t’en sors maintenant, pour Lo’ak. Pour nous tous.”
Tu es un garçon coriace.
C’est ce que Lo’ak a dit, ce que Jake a dit quand Spider a été capturé.
Ça devrait être un éloge. Ça devrait.
Mais on dirait…
La faim disparaît de l’estomac de Spider aussi soudainement qu’un Ikran faisant un piqué. Ça laisse derrière un vide sourd.
“Je vais ramener quelque chose à Lo’ak”, s’entend-t-il dire. “Tu devrais… trouver Tonowari.”
“Ouais”, fait Jake, se frottant l’arête du nez. Il a l’air très humain, en faisant ça. “Tu devrais te reposer après ça, Spider. Tu en as besoin. Kiri et Tuk sont retournées à notre hutte. Tu devrais aller là-bas.”
Spider songe brièvement au fait de dormir à un tir de flèche de Neytiri et il supprime un frisson.
Jake est déjà entrain de le dépasser.
Spider reprend son bol et sa cuillère tombés par terre. Il se dirige doucement vers les feux de camps et il demande à avoir une autre portion, à la consternation des préposés. Il remplit une gourde avec de l’eau et en bois précautionneusement une petite gorgée pendant qu’il se déplace entre les huttes. Au moins, l’eau reste en bas.
Cela n’aide pas son estomac à se sentir moins vide.
Il passe une large structure temporaire de varech et de feuilles tressées et s’éloigne, avec rangée après rangée de Na’vi blessés et des préposés aux soins qui se déplacent entre eux, et s’éloigne ; il remarque Ronal et Neytiri parmi eux, mouvant avec un but rapide et gentil.
L’éclat des yeux jaunes de Neytiri dans l’obscurité fait encore frissonner Spider.
Il lui fait un petit signe de tête et continue son chemin.
Derrière la dernière rangée de huttes, il y a une lueur plus douce et légère entre les arbres luminescents. Spider tombe sur une grappe de piscines miroitantes sous les lourdes branches couvertes de vigne. Sur chaque bassin se trouve un grand nénuphar scintillant, et sur chaque nénuphar, il y a une forme immobile, recouverte de couvertures de roseau et entourée de nombreuses bougies.
Il trouve Lo’ak, assit à côté du corps enveloppé de son grand frère, ses mains lâches sur sa cuisse, et un regard perdu sur son visage.
Spider met le bol dans les mains de Lo’ak. Il y a un instant où Lo’ak baisse les yeux vers la nourriture, confus, mais quand Spider s’assoit à côté de lui, il cligne des yeux, attrape la cuillère et commence à manger.
Spider s’assoit près de lui, sans parler.
Quand Lo’ak a fini, ils restent assis pendant un petit moment, regardant les lueurs des bougies se refléter dans l’eau et la lueur douce et réconfortante des bougies entourant le corps drapé de Neteyam. Puis, peut-être, quelqu’un ramène des douces couvertures en fibre de varech, et ils se pelotonnent de chaque côté de Neteyam, faisant face à l’extérieur, comme des gardes.
Spider remet son masque, pose sa tête sur son bras et essaye d’ignorer le vide de son estomac et celui de son coeur.
C’est la première fois depuis des mois que Spider s’endort sans les respirations rocailleuses de Quaritch à quelques pas. Ça lui… manquerait presque. Ça avait été une vraie punition.
Des petits sanglots, silencieux, de l’autre côté du nénuphar ; Lo’ak pleure.
Spider ferme les yeux.
Il lui faut un long moment pour s’endormir.
