Chapter Text
Leur navire débarqua dans le port principal d’Ithaque en milieu d’après-midi. Une brise légère apaisait la brûlure des rayons d’Hélios. Le palais grouillait de domestiques qui se dépêchaient de terminer les préparatifs. J’avais fuis l'effervescence sur le jardin terrasse du palais. La mer s’étendait au pied de l’île. La foule se regroupait dans le port, accueillant la délégation de Phthie. Je ne devais pas me faire d’espoir. Andromaque et Hélénos ne participaient pas au voyage. D’abord Odysseus devait négocier avec le diplomate de Néoptolème. Je ne verrais pas ma famille avant la mauvaise saison. Si les négociations aboutissaient.
Je me repris, Odysseus m’avait promis. Je ne céderai pas au pessimisme.
Mon chiton ocre me collait à la peau. Les bagues me démangeaient et l'améthyste qui pendait au bout de mon collier me semblait lourde. Je n’étais plus friand de bijoux. J’avais perdu l’habitude de les mettre à chaque apparition publique. Odysseus avait insisté. Il voulait impressionner Phthie et cacher la période de misère qu’avait subit l’île. J’entendis des pas venir vers moi. Je tournai la tête. Astyanax me sourit. Il ressemblait à un beau prince habillé de son chiton azur. Ses boucles relâchées tombaient sur son front. Mon garçon grandissait, il avait eu ses 11 ans quelques mois plus tôt. Il agrippa mon bras. Ses yeux se fixèrent sur le port.
« Il doit faire moins chaud près de la mer.
- Peut-être pas. Il y a tellement de monde aujourd’hui. Ils doivent être serrés les uns contre les autres.
- Il fait chaud ici. Tu devrais rentrer. Pénélope va être en colère si ton chiton sent la transpiration. »
J’haussai les sourcils.
« Je sens la transpiration ?
- Non. » Son sourire se fit plus malicieux. Quoique dise Odysseus, Astyanax adoptait ses mimiques. « Mais si tu restes sous la lumière d’Hélios, tu dégoulineras. » Il baissa la voix. « Et j’ai besoin de toi pour me coiffer. »
Je l'emmenais jusque dans sa chambre. Il s’assit sur le tabouret de son bureau. Il disposa devant lui son ruban et son miroir de bronze et me donna son peigne. Je démêlais les nœuds avec douceur. Il fredonna un air qu’il travaillait avec Périmède. Ses doigts tambourinaient sur le bureau. Ses jambes s’agitaient comme s’il se forçait à contenir son énergie.
Le coiffage était une tâche réservée au mère puis domestique quand l’enfant grandissait. Un homme n’irait jamais prendre soin des cheveux de son enfant. Je m’en fichais. Je passais un moment doux et calme avec mon neveu. Parfois nous parlions. Il mentionnait quelques noms, des garçons d’Ithaque qu’il considérait comme des amis. Il était difficile pour lui de s’intégrer parfaitement parmi ses pairs. Pas à cause de ses origines mais de ses maladresses sociales. J’avais fait attention de lui apprendre les normes et les codes des sociétés achéennes, les mettre en pratique se relevait compliqué. Avoir passé 10 ans sans être en contact d’enfants ne l’aidait pas. Je maudissais Calypso à chaque fois qu’il me racontait une maladresse dont ses camarades avaient ri. Non, il ne pouvait pas se promener pieds nus n’importe où. Non, une fille ne pouvait pas grimper dans un arbre avec lui. Non, il ne pouvait pas passer du grec à notre langue troyenne en espérant que ses camarades le suivent. Oui, les adultes avaient toujours raison même quand ils avaient tort. Oui, les hommes ne s’occupaient pas des tâches domestiques.
Il fronçait le nez et objectait contre les règles. Il déclarait que dans ses chansons les filles grimperont aux arbres avec les garçons, qu’ils se promèneront sans sandale et qu’ils diront non aux vieux hommes. Au fond, j’étais un peu fier qu’il ne se plie pas sans rien dire.
Astyanax agaçait la bonne pensée car il refusait de corriger ses maladresses. Je surveillais tout de même qu’il ne devienne pas un de ces garçons turbulents qui croyait être le centre du monde.
Je relevai ses boucles et j’attachai son ruban autour de sa tête comme un bandeau. Il se regarda dans le miroir. Je lui souris dans le reflet. Il fronça les sourcils.
« Tu ne portes pas le collier de la nymphe ? Il impressionnera Phthie. Combien de personnes ont un cadeau d’une divinité ?
- La grand-mère de leur roi est une divinité. Leur roi est une légende. Le collier ne les impressionnera pas. Tu peux le porter si tu en as envie. Il ira bien avec ta tenue. »
Son regard s’illumina. Il se redressa.
« C’est vrai ? Je peux le porter ?
- Vas le chercher. »
Soudain il me sauta au cou. Il me coupa le souffle mais je serrai l’étreinte.
« Merci ! J’en prendrai soin, je te le promets. »
Puis il se détacha de moi. Le sourire au lèvre, il m’abandonna dans sa chambre pour récupérer mon trésor.
J’avais de nombreuses fois pensé à offrir ce collier lors des festivités pour les dieux. Il me rappelait la grande Circé et la douce Cassiphonée. Leur voix se perdait dans mes souvenirs mais je percevais encore la bienveillance de la déesse et le sourire de la nymphe. Je tentai de retrouver les traces de son jardin dans le mien. Le miaulement d’Atalante remplaçait le rugissement de la lionne Azalée. Nous n'avions vécu qu’un an sur Eéa. J’aurai aimé les revoir. Astyanax était trop jeune pour se souvenir de cette époque. Il savait que le soleil qui brillait sur notre poignet venait d’un sortilège de protection contre les dieux de Circé.
Ce collier était plus qu’un bijoux à mes yeux. Mon neveu comprenait. Il fera attention.
Quelqu’un toqua à la porte ouverte, me sortant de mon esprit. Télémaque me salua. Il était habillé d’azur, comme Astyanax. Une couronne de laurier en argent contrastait avec ses cheveux bruns. Le jeune homme correspondait au parfait mélange de ses parents. La forme de son visage venait de son père, ainsi que son regard hétérochrome. Son sourire ressemblait à celui de sa mère avec cette fossette qui persistait sur sa joue. Il dépassait la taille d’Odysseus et atteignait celle de Pénélope. Il serrait le poing comme s’il cachait quelque chose.
« Polites, est-ce que tu sais où est Astyanax ?
- Il est parti chercher mon collier. Pourquoi ? »
Il s’avança et me présenta l’objet qu’il cachait. Un médaillon en argent incrusté d’une pierre bleue brillait dans sa paume.
« J’aimerai lui donner. Je le portais quand j’avais son âge. Peut-être qu'il aimera. »
Astyanax allait l’adorer parce qu’il venait de Télémaque. Mon neveu s’appropriait l’attention du prince comme un petit frère. Il le suivait à ses entraînements de tir à l’arc, écoutait ses conseils et lui demandait toujours son avis. Ils se tenaient compagnie pendant les tempêtes. Parfois je les surprenais dans la cour à discuter en mangeant des figues. Ils se faisaient ensuite gronder par leur professeur respectif pour avoir oublié leur cours.
Je souris à Télémaque.
« C’est beau. Il va l’aimer. »
Mon neveu revint, essoufflé comme s’il avait couru. Il salua Télémaque avant de me demander de lui mettre le collier. J’ajustai la taille, les perles tombant sur sa poitrine. Depuis son miroir, j’apercevais sa mine coupable. Il semblait culpabilisé d’une bêtise. Astyanax ne se rendait pas compte que son visage s’exprimait pour lui. Son émotion m’intrigua. Je décidais d’attendre qu’il ose se confier. Il ne tarda pas à ouvrir la bouche. Dès que j’eus fini, il parla.
« Polites, est-ce que tu vas épouser Odysseus ? »
Mes organes se liquéfièrent.
« Quoi !? » s’exclama Télémaque en se détournant de la fenêtre. Il paraissait surpris et sous le choc.
Mes joues me brûlèrent. Astyanax me regardait en fronçant les sourcils. Je bredouillais.
« Pourquoi tu dis ça ?
- En cherchant le collier dans ta boîte à bijoux, j’ai trouvé une bague dans une pochette. Je ne l’avais jamais vue et elle ressemble à celle de Pénélope et Lysistrata. »
Cette bague. Je l’avais trouvé lors de la saison froide. Périmède et Amphialos avaient tenu à me faire visiter le grand marché d’Ithaque. Les commerçants de tout le continent venaient proposer leur marchandise. Les bijoux, tissus et poteries les plus riches s'étalaient sur les comptoirs des commerçants. Périmède s’était arrêté dans l’objectif d’offrir un joli bracelet à Myrto. Il discutait avec le marchand d’Argolide. Une jolie bague dorée avait attiré mon attention. En m’approchant, je découvris les gravures de feuille d’olivier. Je m’étais imaginé l’offrir à Odysseus pendant une soirée romantique. Il portait souvent des bagues depuis qu’il avait repris sa couronne. Je savais qu’il affectionnait ses bijoux même s’il le niait. Il avait celle qu’il partageait avec Pénélope : un simple anneau, à l’image de leur mariage symbolique. Lysistrata et Pénélope avaient toutes les deux une bague de fidélité, comme elles l’appelaient. Elle était la preuve de leur amour et leur union secret. Odysseus et moi, nous n’avions aucun bijou en commun. Mon cœur tendre et amoureux avait fondu. J’avais acheté la bague. Le commerçant avait fait une blague sur la chance de ma future épouse. Périmède et Amphialos avaient ri. J’avais dû leur faire jurer sur le Styx d’en parler à personne. Je voulais tellement offrir cette bague mais je ne trouvais jamais le bon moment. Alors je la gardais cachée. Et Astyanax l’avait vu. Avant que je ne puisse m’expliquer, Télémaque s’indigna.
« Tu veux épouser mon père ?! Il est déjà marié.
- Je sais. » Ma réponse fut plus froide que prévu. « Ta mère est mariée et pourtant elle considère que son vrai mariage est avec Lysistrata. »
Télémaque secoua la tête.
« C’est différent. Ma mère et Lysi sont ensembles depuis toujours. »
Pour lui, j’étais un élément récent dans la famille. Une pièce rapportée. Le coup embrocha mon cœur. J’haussai les épaules, espérant ne pas montrer qu’il me blessait.
« De toute façon, je n’aurai peut-être jamais le courage de lui offrir. »
Astyanax fut celui qui s’indigna.
« Tu dois avoir le courage ! Odysseus est tellement amoureux de toi. » Il ricana. « Je suis sûr qu’il va pleurer de joie puis accepter. »
Je souris, soulagé d’être supporté. Télémaque soupira. Il ne s’exprima pas sur le sujet mais je sentais sa désapprobation.
« Est-ce que vous pourriez garder le secret ? Je ne veux pas qu’il le découvre. »
Mon neveu hocha la tête. Pour lui, un mariage entre moi et Odysseus était aussi naturel que le mariage entre ses parents. Télémaque accepta à contre-cœur.
« Merci. » Astyanax me sourit d’un air complice. J’espérais qu’il réussira à garder les lèvres closent. Je jetai une œillade vers le prince. Son poing refermait encore le médaillon. Il comprit le message.
Télémaque lui montra son cadeau. Une exclamation de joie fusa dans la chambre. Mon neveu se détourna de moi. Le cadeau devenait plus intéressant que ma bague. Quant à moi, je les laissai en prétextant d’aller aider Lysistrata avec les préparatifs du banquet. Je les fuyais.
La salle du banquet me coupa le souffle. Les plus belles tapisseries recouvraient les mur. Les mythiques scènes des Argonautes accompagneront le repas. Des fils dorés faisaient briller les yeux des héros. La lumière des lampes à huile leur donnait vie. Des musiciens accordaient leur instrument. Les tables étaient chargées de victuailles typiques d’Ithaque. La jolie céramique accompagnait les tranches de sanglier. J’admirai un instant la qualité de l’artisanat. Les figures noires représentaient des courses de chars sur un fond rouge. Des domestiques apportaient des œnochoés finement décorés remplis de vin. L’odeur des épices titillait mon nez. Au milieu de ce bal de préparation de dernière minute, Lysistrata agissait comme une marionnettiste. Elle indiquait la disposition des oenochoés, menaçant du regard les pauvres gens s’ils osaient laisser une goutte déborder. La nappe blanche devait rester immaculée.
Odysseus montrait la beauté d’Ithaque dans l’optique d'impressionner Phthie.
Je piquai discrètement une olive verte.
« POLITES ! »
Les domestiques n’étaient pas les seuls victimes du perfectionnisme de Lysistrata. Son regard vert m’envoyait des éclairs. Je restai figé avec l’olive entre les doigts. Elle leva les yeux au ciel.
« Maintenant que tu l’as touché, manges-là ! »
J’obéis en essayant de contenir le rire qui gonflait dans ma poitrine. Pénélope débarqua dans la salle du banquet. Son péplos fermé cachait ses chevilles. Le bleu égyptien de son vêtement mettait en valeur l’or de ses bijoux. Son voile de femme mariée recouvrait ses cheveux. Des mèches brunes s’échappaient sur son front et encadraient son visage. Son regard évalua la pièce avant de briller de satisfaction.
« Ctimène est partie chercher les garçons. La délégation de Phthie arrive. En place mes amis ! » Elle frappa dans ses mains. Ses bracelets s’entrechoquèrent et les domestiques réagissent. Ils se mirent en ligne contre le mur, invisible jusqu’à ce qu’ils soient appelés. Je me forçais à sourire.
Pénélope se plaça entre moi et Lysistrata. Dès que Ctimène amena les garçons, Pénélope tira son fils entre nous. Astyanax vint devant moi. Je posai mes mains sur ses épaules. Ctimène attendit à côté de Lysistrata. Nous formions une belle peinture d’une famille unie.
Odysseus et Euryloque passèrent les portes accompagnés de notre invité et de ses hommes. Il n’était pas plus grand qu’Odysseus, ni plus âgé. Ses boucles blondes tenaient en chignon sur son crâne. Les cicatrices de guerres ressortaient sur sa peau bronzée par la lueur d’Hélios. Sa parure se contentait d’un unique collier avec un médaillon doré. Il adressa à ses hôtes un sourire chaleureux. L’étonnement passa sur son visage en découvrant les femmes de la maison. S’attendait-il qu’elles restent sagement à l’écart ?
L’attention des hommes de Phthie se posa sur la nourriture. Je me doutais que leur voyage les avait affamés. Leur présence m’intriguait. Ils ne ressemblaient pas à des hommes fortunés qui auraient eu le privilège d’éviter les tavernes du port. Ils donnaient l’air d’avoir été choisis au hasard.
Odysseus s’avança pour entamer les présentations. Je le trouvais beau dans son chiton pourpre qui mettait son torse en valeur. J’évitais de descendre mes yeux sur ses cuisses. Il serait indécent de rougir devant nos invités.
« Hermédore de Skyros, je te présente ma famille. »
Skyros ? L’île était sous domination de Phthie depuis la mort de leur roi. La princesse Déidamie avait été nommée reine mais comme elle était une femme et que son mari Achille venait de Phthie, Néoptolème avait avalé son royaume. Même pour sa propre mère il n’avait pas cette pitié. Odysseus fit le tour des présentations. Arrivé à moi, il hésita. Amant ? Ami ? Confident ? Il était courant pour les Achéens d’avoir un amant masculin mais je n’étais pas un jeune homme sans expérience.
« Polites, prince de Troie, notre médecin et mon philtatos. »
J’obligeai mon sourire à ne pas faillir. Je n’étais pas un grec natif, des concepts me semblaient flou et méconnus. Je tournai ce mot dans ma tête sans y rattacher sa signification. Odysseus indiqua la place du diplomate pour le banquet. Discrètement, j’agrippai le bras d’Euryloque.
« Que veut dire ce mot ? Comment Ody m’a désigné ? lui murmurai-je.
- Philtatos désigne l’être qu’on aime le plus. Il peut être un ami ou un amant.
- Donc qui je suis aux yeux d’Hermédore ?
- Quelqu’un de très important pour Ody. »
L’aigreur des tensions gâchait le plaisir du banquet. Hélios déclinait laissant lentement sa sœur régner dans le ciel. Odysseus et Hermédore s’échangeaient des paroles réfléchies, plaçant méticuleusement chaque mot devant l’autre. Les hommes qui accompagnaient le diplomate se faisaient silencieux. Ils n’engageaient pas de discussion. Ils mangeaient en surveillant leur chef. Leur carrure m’indiquait qu’ils n’étaient pas que des marins. Certains tenaient leur couteau comme s’ils allaient s’en servir pour se défendre. Je me demandais s’ils regrettaient d’avoir accepté de laisser leurs armes hors du palais. Astyanax essayait d’engager une conversation polie avec les hommes. Il leur demandait des histoires de leur voyage. Il n’obtint que des réponses courtes qui ne satisfaisaient pas sa curiosité. Il échangea un regard avec Télémaque. Le jeune homme semblait s’ennuyer. Les femmes de la famille recevaient des œillades désintérêts à chaque fois qu’elles ouvraient la bouche. Lysistrata claqua sa coupe sur la table. Le vin déborda contrairement à la colère qu’elle retenait. Hermérode se mit à rire. Je ne voyais pas ce qu’il y avait de drôle. Je crus que mon amie allait se lever et le gifler. Elle attrapa sèchement le mouchoir que lui tendait Pénélope. Elle épongea le vin en oubliant de paraître douce et délicate.
« Il n’y a qu’à Ithaque que les femmes sont autorisées à participer au banquet. » pouffa notre invité.
Ctimène leva les yeux au ciel.
« Encore heureux. Ici, les femmes sont reconnues au sein de notre royaume. Elles ont un rôle important. Elles ne sont pas de jolies trésors à cacher. »
Hermérode l’ignora pour s’adresser à Euryloque.
« Tu n’as pas peur que ta femme aille fricoter avec les invités ? »
Euryloque se pencha avec un sourire cynique.
« Veille à ne pas insulter ma femme. » Le diplomate bafouilla mais Euryloque l’empêcha de continuer. « Nous nous sommes juré fidélité le jour de notre mariage. J’ai confiance en elle comme elle a confiance en moi. Nos bagues ne sont pas là pour décorer.
- C’est beau la fidélité, mais vous n’avez toujours pas d’enfants. Comparé aux femmes, tu peux fricoter ailleurs pour t’assurer une descendance. »
Ctimène hoqueta de douleur. Ses yeux brillaient d’une profonde souffrance. Euryloque laissait retomber ses couverts. Son sourire crispé retenait sa fureur. J’étais indigné par cette remarque. Personne ne parlait de l'absence d’enfants dans le couple. Le sujet les blessait. Ils n’avaient jamais réussi à concevoir. Euryloque détestait quand les gens blâmaient Ctimène, comme si elle échouait à un devoir de femme. D’après lui, ils n’avaient aucune preuve que l’infertilité venait de Ctimène. La princesse posa sa main sur le bras de son mari. Ses doigts le tapotèrent trois fois. Euryloque comprit un message codé qui leur appartenait. Il repoussa son assiette.
« Merci Ody pour ce repas mais il se fait tard et nous avons voyagé tôt ce matin depuis Samé. Nous aimerions prendre congé dans notre chambre. »
Odysseus hocha la tête.
« Je te souhaite un bon repos, mon ami. »
Le soulagement détendit les épaules d’Euryloque.
« Ma sœur, » et Odysseus insista sur ce titre, « ignore les sous-entendus de notre invité. Il oublie qu’à Ithaque, nous respectons nos femmes. Il s’excusera demain quand son esprit sera libéré du vin. »
Ctimène adressa un sourire reconnaissant à son frère. Ses lèvres tremblaient. Elle se leva, suivit de son mari. Ils s’éclipsèrent du banquet, le bras d’Euryloque autour de la taille de sa femme.
Notre invité resta silencieux sous le regard noir de ses hôtes. L’idée de présenter ses excuses ne l’enchantait guère. Je le trouvais trop orgueilleux pour être un bon diplomate. Je commençais à douter de son efficacité.
Les musiciens n’arrivaient pas à apporter un peu d’amusement. Télémaque annonça devoir se retirer car il devait se réveiller tôt pour son cours du lendemain. Dès qu’Astyanax se mit à bailler, je lui proposai de l’amener jusqu’à son lit. Une protestation faillit jaillir de sa bouche. Il n’était plus le petit enfant qui avait besoin de son histoire du soir. Il adressa un coup d'œil à Hermédore avant d’accepter. Nous souhaitâmes un bon repos à l’assemblé avant de s’échapper.
Un poids s’enlevait de mes épaules dans les couloirs du palais. J’écoutais mon neveu se plaindre de nos invités.Je ne pouvais qu’être d’accord avec lui. Atalante repéra son jeune maître. Elle ronronna en se frottant à ses jambes. J’embrassai son front devant sa chambre et je donnai une douce caresse entre les oreilles du chat. Il n’avait plus besoin de moi pour se coucher mais il aimait le bisou avant de dormir.
Dans ma chambre, j’abandonnai mon chiton ocre au milieu de la pièce. Je n’allumais pas les lampes. Je connaissais par coeur cette pièce de vie. L’éclat de Séléné transperçait la pénombre. Je me laissai tomber dans le lit, ne portant que mon pagne. J’abandonnai mes lunettes et les bijoux sur la table de chevet. La brise nocturne glissait sur mes épaules nus. Odysseus s’occupera de fermer le volet.
Je m’endormais presque quand il entra dans notre chambre. Je l’entendis soupirer d’aise pendant que le tissu tombait sur le sol. J’ouvris un œil, appréciant le corps nu d’Odysseus sous Séléné.
Et ses cuisses.
« C’était lâche de partir du banquet. » me gronda-t-il sans colère ni reproche. Je me redressai.
« Pénélope et Lysistrata étaient encore avec toi.
- Elles ont été se coucher après toi. J’ai réussi à terminer le banquet avant qu’Hermédore te doive aussi des excuses. »
Je fronçai les sourcils.
« Comment ça ?
- Il ne tient pas l’alcool. Il a bu quelques coupes supplémentaires. Même dilué, le vin lui enlève son filtre de diplomate.
- Et qu’a-t-il dit sur moi ?
- Rien d'irrespectueux. »
Je n’appréciais pas d’être un sujet de conversation. Je faisais confiance en Odysseus. Il n’aurait pas été aussi calme si notre invité m’avait réellement insulté. Je repensais à la pauvre Ctimène. Un soupir de dépit s’échappa de mes lèvres.
« Hermédore a un visage charmant mais sa personnalité le rend laid.
- Son visage n’est pas charmant. » protesta-t-il. Le lit s’enfonça sous son poids.
« Serais-tu jaloux Ody ?
- Non. »
Je pouffai.
« Menteur. »
Il apprenait ma langue natale. Il mettait plus de temps qu’Astyanax à la parler. J’avais éduqué mon neveu à ma langue. Son cerveau d’enfant travaillait cette compétence avec plus de facilité qu’un cerveau adulte. Odysseus avait des difficultés à manier les mots étrangers. Il les reconnaissait quand je parlais. Je le taquinais assez souvent pour qu’il comprenne Menteur. Il rétorqua en me pinçant la hanche. Je me tortillais en riant.
Le lendemain, Hermédore fit ses excuses à Ctimène lors du petit déjeuner. Son faux sourire compatissant m’agaçait. La princesse accepta les excuses mais elle ne lui pardonnait pas.
La semaine s’écoulait et les négociations n’avançaient pas. La frustration me donnait envie de hurler dans mon oreiller. Hermédore refusait les propositions d’Odysseus. Il se moquait de l’or qu’Ithaque pouvait fournir. Il ne s’intéressait pas aux navires et critiquait les chèvres de l’île. Odysseus s’en indigna dans la pénombre de notre chambre.
« Il les trouve pas assez belles pour son roi. Nos chèvres sont les meilleures de toute la Grèce. Achille adorait notre fromage. S’il est comme son père, il aimera aussi. »
S’il était comme son père, son égo le poussera à commettre une erreur. Nous nous attachions à cet espoir. Odysseus soupira. Il posa sa tête sur ma poitrine, son oreille contre mon cœur. Je l’entourai de mes bras. L’échec des négociations crispait son corps. Mes caresses dessinaient des cercles sur son dos. Son souffle suivait le mien. Il se détendait contre moi.
« Pourquoi Néoptolème n’est-il pas venu en personne ? » lui demandai-je.
Je ne saisis pas la manière de penser du roi de Phthie. Envoyait-il toujours son diplomate à sa place ? Je l’imaginais mal plaire à la cour de Sparte et de Mycènes.
« Il ne se déplace que pour combattre. Les négociations ne sont pas sa préoccupation. Il est meilleur guerrier que roi. Je plains ses conseillers.
- Mais son pouvoir n’est pas à sous-estimer. Ses partisans lui obéissent.
- Ce qui le rend plus dangereux. Il a une armée qui suit ses caprices. Il aime que les gens se soumettent à lui. Personne ne lui dit non. Ceux qui ont osé… Il les a forcés à se soumettre. »
Je doutais que je puisse revoir ma famille. Hélénos possédait le don de divination. Il entrevoyait les victoires futures de celui qui le consultait. Il valait plus que toutes les chèvres d’Ithaque.
Et Andromaque ? Les hommes comme lui se réjuissaient de posséder la femme de leur ennemi.
« Polites ? »
Je baissai les yeux vers Odysseus. Je percevais la détermination de son regard à travers la pénombre.
« Je t’ai promis que tu seras réuni avec ta famille. Je t’ai promis qu’Astyanax connaîtra sa mère. Je respecte mes promesses, quitte à aller les chercher moi-même à Phthie. »
Il embrassa la place de mon cœur comme pour sceller sa promesse.
Ma journée au temple se terminait quand Agis vint me trouver dans notre bibliothèque. Je ne cachai pas ma grimace de dégoût en l’apercevant. Le vieil homme au crâne dégarni s’infiltrait dans mon refuge. La pièce était exigu avec des étagères de rouleau de papyrus qui montaient jusqu’au plafond. Traités anatomiques côtoyaient des recettes médicinales. Du haut de l’échelle, je remettais en place un document sur les allergies.
La fatigue m’engourdissait. Nous avions perdu un patient pendant l’après-midi. Mon patient pour être exact. Il avait des difficultés respiratoires. Il toussait régulièrement et son mouchoir se trempait de sang. Je passais mon temps avec lui, essayant différents remède et usant de mes potions pour dégager ses bronches. Son sourire communicatif donnait espoir aux autres patients. Il nous taquinait gentiment. Agis l’avait amené faire une promenade sans mon autorisation. Les rayons d’Hélios brûlaient l'atmosphère. L’absence de vent tassait les odeurs de foin, de terre et des animaux qui tiraient les charrettes. Mon patient aurait dû être gardé dans la fraîcheur du temple. Il aurait dû se promener dans la soirée au bord de la plage et loin du port. Et avec moi pour intervenir si la compression sur sa poitrine revenait. Agis n’avait pas prévu que mon patient fasse une crise. Il n’avait rien pour l’aider. Le temps de le ramener au temple, mon patient était pâle comme la mort. Il fut assis sur le sol. Pendant que j’allais chercher son remède, son dernier souffle s’échappait de ses poumons. Une violente dispute éclata entre moi et Agis au milieu des malades. Agis était le vieux médecin en chef du temple. J’étais persuadé qu’il ne prenait pas sa retraite car il refusait que je sois le successeur. Sans me vanter, j’étais leur meilleur élément. Personne ne serait étonné si j’étais nommé médecin en chef. Agis me regardait avec mépris. Ses ressentiments ne me blessaient pas. Je ne participais pas à son concours d’égo. Mais je n’acceptai pas qu’il mette en péril la vie des gens. Je lui avais craché son incompétence.
Puis je m’étais réfugié dans la bibliothèque pour pleurer.
Il m’amenait Hermédore. J’haussai les sourcils surpris. Ma colère grondait encore dans ma poitrine. La bibliothèque n’ouvrait pas ses portes au public. Hermédore adressa un sourire reconnaissant à Agis. Le médecin lui rendit son sourire puis il sortit de la pièce en fermant la porte. Je descendis de l’échelle. J’aurais préféré rentrer au palais et aller me coucher. Je me serai effondré dans les bras d’Odysseus. Je vivais toujours mal la perte d’un patient au temple.
« Puis-je savoir ce qu’il se passe ?
- Je voulais te parler en privé. »
Je me retins de ricaner. Le pommeau de son épée refléta la lumière de la lampe à huile sur la petite table qui nous servait de bureau. Je m’hérissais contre Agis. Les armes n’avaient pas leur place dans un temple, encore moins dans celui d’Asclépios. Je me forçai conserver mon ton poli.
« Je me doute mais pourquoi ? »
Il s’approcha de moi. Il jeta un coup d'œil autour de lui comme si les murs pouvaient l’écouter. Il baissa la voix.
« C’est à propos des négociations entre nos rois. Le roi d’Ithaque ne gagnera pas. Tout ce qu’il propose, mon roi l’a déjà. Néoptolème veut quelque chose de précis mais aucun dieu n’a accepté de lui donner. Même sa grand-mère lui refuse. »
Il attrapa ma curiosité. Thétis avait toujours été clémente avec sa descendance. Elle avait offert à son fils des armes forgées par Héphaïstos pour tuer mon frère.
Néoptolème avait l’air plus avide de pouvoir et de sang que son père. Je me souvenais encore de la manière dont il avait égorgé Polyxène.
« Que veut-il ? »
En prononçant ces mots, je compris. Odysseus pouvait lui déballer de l’or et pierre précieuse à foison, lui apporter des navires dignes de l’Argos et lui faire goûter ses meilleurs spécialités. Phthie était plus riche qu’Ithaque et possédait des terres qui assuraient son pouvoir. Cependant, personne à Phthie ne maîtrisait la magie. Je m'apprêtais à refuser quoiqu’il demande mais Hermédore me devança.
« L’immortalité. »
Je me figeai.
Oh.
J’étais trop épuisé pour ce genre d’annonce.
« Ton roi est aveuglé par l’hubris. »
Hermédore soupira.
« Je sais. Mais il n’acceptera pas de libérer ta famille si tu ne lui donnes pas l’immortalité.
- Je ne n’ai pas les pouvoirs d’un dieu.
- Tu es un sorcier. Tu peux essayer. On dit que tu as métamorphosé une centaine d'hommes en vigne. Tu peux métamorphoser un homme en divinité. »
Je secouai la tête. Le diplomate agrippa mes biceps, m’empêchant de reculer. Je redressai la tête. Je profitais d’être plus grand que lui pour le regarder de haut.
« Dis à ton roi que si les dieux lui refusent l’immortalité, je ne peux pas la lui donner.
- Il te rendra ta famille. Tu seras de nouveau réuni avec eux. »
La proposition devenait tentante. L’évocation de ma famille me plongeait dans les souvenirs reculés de mon esprit. Ou de ce qu’il en restait. L’étincelle du regard d’Andromaque s’effaçait. Le rire d’Hélénos n’était plus qu’un écho lointain. Je n’avais que des images terni, des brides du passé sans le son de leur voix.
Mes yeux me brûlaient. Je ne pleurerai pas devant lui. Je ne lui montrerai pas ce gouffre immense dans ma poitrine. Je devais être plus malin.
« Je... » Ma voix vacilla un instant. J’inspirai, forçant mes émotions à se déloger de ma gorge. « D’abord, il amène ma famille à Ithaque. Après nous pourrions en discuter. »
Le diplomate fronça les sourcils.
« Non. Tu le rends immortel et après il te rend ta famille.
- C’est moins coûteux qu’il vienne avec ma famille à Ithaque qu’il fasse plusieurs aller-retour. »
Je reçus un ricanement.
« Tu viens à Phthie. Mon roi ne va pas se déplacer pour toi. » Et avec un horrible sourire il ajouta : « Tu verras ta famille. Tu seras dans de bonnes conditions pour réfléchir. »
Non. Un frisson parcourut mon corps. Hermédore serra sa prise sur mes biceps.
« Je ne pars pas d’Ithaque.
- Tu n’as pas le choix. »
Un rire sans joie s’échappa de ma bouche.
« Et que vas-tu faire ? M’enlever ? Odysseus va te tuer si tu oses. »
Je n’exagérais pas. Odysseus ferait saigner les dieux pour venger ses proches. Il me lâcha. Son visage affichait un air faussement désolé. Je me méfiais. La présence de son épée ne m’apaisait pas. Il recula d’un pas.
« C’est une jolie bibliothèque. »
Confus, je le dévisageai. La fatigue me rendit lent dans mes gestes. Il se précipita vers le bureau et attrapa la lampe à huile. J’écarquillai les yeux. Je tentai de la récupérer. Il m’évita et la jeta sur les étagères de papyrus. L’huile au contacte du papier s’enflamma. Je poussai un cri. Comment osait-il détruire notre savoir ? Le feu dévorait le papyrus sec. Je n’avais rien pour éteindre le feu. Je devais donner l’alerte. Je n'eus pas le temps de prononcer un mot que Hermédore dégaina son épée. La pointe froide de sa lame piqua ma gorge. Les flammes faisaient danser les ombres sur son visage. Il me terrifiait.
« Tu vas me suivre sans un mot. »
J'acquiesçai à contre-coeur par un petit bruit. La chaleur étouffait la bibliothèque. Mes poumons me brûlaient. Le diplomate m’indiqua la sortie. J’obéis. Sa lame suivait mes gestes dans mon dos. J’ouvris la porte avec les mains tremblantes. Je goûtais à l’air frais du couloir. Je croisai le regard d’Agis, appuyé sur le mur. La surprise ne tordit pas son visage. Il vit le début d’incendie mais il ne cria pas. Il ne s’alarmait pas.
« Agis ? » soufflai-je.
Il me détestait. Je ne l’appréciais pas. Je croyais qu’il n’aurait jamais poussé cette rivalité à sens unique aussi loin. La trahison s’enfonçait dans mon cœur. Sa loyauté envers le temple, Asclépios et Ithaque se tarissait au profit de l’ennemi. Ma colère revint. Elle frappa mon âme si fort que j’eus l’envi de le réduire en la taupe qu’il était.
La pointe de la lame s’envola de mon dos.
Une douleur pulsa dans mon crâne. L’obscurité m’accueillit.
