Chapter Text
102 : voile des secrets
Hermione
Tandis qu’Ombrage, Harry et Hermione s’enfonçaient de plus en plus dans la Forêt Interdite, Hermione réalisait doucement qu’elle n’avait aucune idée d’où emmener Ombrage.
Elle essayait vainement de concevoir un plan dans sa tête pleine, mais le vertige émotionnel qu’elle avait subi entre la dernière épreuve des BUSES, le départ en fanfare de Fred et George, la vision d’Harry, les suppliques de Drago de rester et voir Harry manquer de peu de se prendre un Endoloris l’empêchait de réfléchir correctement. Son coeur tambourinait tellement fort qu’elle avait l’impression qu’il était logé dans sa gorge.
Entrer dans cette Forêt sans baguette relevait pratiquement du suicide. Les mains d’Hermione se serraient compulsivement dans le vide en quête du toucher rassurant du bois contre ses doigts. Sa magie frétillait sous la peau fine de son poignet en rythme avec son coeur, mais elle n’avait pas de moyen de faire ressortir l’énergie qui menaçait de déborder à tout moment. Harry la suivait de près, elle pouvait entendre sa respiration laborieuse dans son oreille, et Ombrage était derrière eux, assez pour qu’Hermione sente le bout de sa baguette contre ses omoplates quand elle n’avançait pas assez vite. Hermione marchait en enjambant les épaisses racines qui sortaient de terre, essayant de ne pas céder à la panique en voyant l’obscurité de la Forêt se refermer peu à peu sur eux. Elle devait paraître confiante auprès d’Ombrage, pas comme quelqu’un qui n’avait aucune idée d’où elle allait.
Harry était dans un pire état qu’elle. Son teint tirait sur un blanc menaçant, si bien qu’Hermione craignait qu’il ne tombe dans les pommes à tout instant. Sa cicatrice pulsait contre la peau moite de son front. Elle voyait bien qu’il regardait vers la droite, à l’endroit où Hagrid les avait emmenés voir Graup, et qu’il se demandait pourquoi elle n’allait pas dans cette direction. Il lui lançait des regards interloqués de temps en temps, mais Hermione ne pouvait pas lui confier son plan sans qu’Ombrage entende derrière eux. Et, de toute manière, elle n’avait pas de plan à lui confier.
Hermione avait pensé à Graup, mais même dans la panique, elle ne voulait pas partager le secret si cher aux yeux d’Hagrid à cette horrible femme. Étrangement, elle ne voulait pas utiliser l’agressivité de Graup contre elle, comme pour le préserver. Alors, elle s’aventura aveuglément dans la Forêt en espérant trouver une idée dans les prochaines minutes.
“C’est encore loin ?” demanda Ombrage, sa robe déchirée par les ronces.
“Oh oui !” répondit Hermione. “Elle est bien cachée…”
Hermione attendait n’importe quoi, un signe, une aide, un message. Son cerveau carburait à toute allure en essayant de trouver un moyen de s’échapper de cette situation, mais elle ne trouvait rien, et ils s’éloignaient de plus en plus du Château. Que se passerait-il quand Ombrage réaliserait que c’était une ruse ? Là, isolés de tous, pas armés, Harry et Hermione risquaient leur vie. Ombrage avait admis tout à l’heure avoir envoyé les Détraqueurs dans le quartier d’Harry, de quoi serait-elle capable aussi loin de tout et avec la parfaite opportunité ?
L’espoir qu’Hermione attendait désesépérement arriva sous la forme d’un bruit. Un sifflement, haut dans les arbres, comme un projectile qui fendit l’air au-dessus d’eux. Elle jeta un coup d’oeil derrière elle et vit Ombrage se dépêtrer difficilement d’une racine d’arbre qui s’était accrochée à l’ourlet de sa robe. Elle n’avait pas entendu le bruit, et Harry non plus.
Hermione n’était pas certaine que ce soit la solution la plus sûre, mais elle n’avait pas d’autre choix. Elle se mit à piétiner violemment le sol pour essayer d’attirer l’attention sur eux. Ombrage trébucha contre un arbre et s’étala par terre mais ni Harry, ni Hermione ne s’arrêtèrent pour l’attendre.
“C’est un peu plus loin !” s’écria Hermione bruyamment par-dessus son épaule.
“Hermione, pas si fort !” murmura Harry en la rejoignant précipitamment. “Le moindre son peut-être entendu, ici…”
“Justement, je veux qu’on nous entende.” répondit-elle à voix basse, tandis qu’Ombrage courait pour les rattraper. “Tu verras…”
Ils continuèrent d’avancer et Hermione essaya tant bien que mal de se repérer par rapport au bruit qu’elle avait entendu plus tôt. Au moment où ils débarquèrent dans une grande clairière humide aux couleurs brunes, Ombrage demanda avec colère :
“C’est encore loin ?”
“Non, plus maintenant !” cria Hermione. “Juste un petit peu plus…”
Soudain, le même bruit de sifflement retentit, mais avec une netteté qui coupa le souffle d’Hermione et l’arrêta brutalement dans sa marche. Une flèche alla se planter dans l’arbre derrière elle, à quelques centimètres à peine de son crâne. Aussitôt, comme Hermione l’avait deviné, un troupeau de Centaures arrivèrent en courant dans la clairière, le bruit menaçant de leurs sabots contre les feuilles d’arbre semblant résonner dans toute la Forêt Interdite. Ombrage laissa échapper un gémissement craintif et poussa Harry devant elle à la manière d’un bouclier.
Ils étaient une cinquantaine, et les encerclaient de telle sorte à ce qu’aucune interstice ne leur permettent de s’échapper. Ils étaient armés d’un arc chacun, et toutes les flèches étaient pointées sur eux. Pourtant, sans qu’Hermione puisse l’expliquer, elle se sentait plus en sécurité dans le viseur de ces Centaures plutôt qu’avec la femme à côté d’elle.
“Qui êtes-vous ?” demanda l’un des Centaures à leur gauche.
Il était plus grand que les autres, avec un pelage brun qui se fondait avec la couleur des troncs d’arbre tout autour d’eux. Hermione avait fait suffisamment de recherches sur la troupe de Centaures pour comprendre qu’il s’agissait de Magorian, le chef. Il braquait sa flèche sur eux, mais il fixait surtout Ombrage, qui produisait des petits bruits de lamentation qui ressemblaient à des sanglots d’enfant.
“Je t’ai demandé qui tu étais, humaine.” dit Magorian d’un ton abrupt.
“Je suis Dolores Ombrage !” répondit-elle d’une voix rendue suraiguë par la terreur. “Sous-secrétaire d’État auprès du ministre de la Magie, directrice et Grande Inquisitrice de Poudlard !”
“Tu appartiens au ministère de la Magie ?” dit Magorian tandis que de nombreux Centaures s’agitaient d’un air impatient.
“Exactement !” répondit Ombrage, la voix encore plus aiguë, un doigt menaçant pointé vers eux. “Alors, faites attention ! Conformément aux lois établies par le Département de contrôle et de régulation des créatures magiques, toute attaque menée par un hybride tel que vous sur un être humain…”
Un frisson général secoua la foule et Hermione se dit qu’Ombrage avait très peu d’instinct de survie si elle osait proclamer un tel mot devant une armée de Centaures armés.
“Comment nous as-tu appelés ?” demanda l’un des Centaures au pelage noir, les yeux enflammés par la colère.
“N’employez pas ce mot-là !” chuchota Hermione, furieuse pour eux.
Mais Ombrage ne semblait pas l’avoir entendue. Elle poursuivit :
“L’article 15B établit clairement que : “Toute attaque d’une créature bénéficiant d’une intelligence presque humaine et, de ce fait, considérée comme responsable de ses actes…””
“Une intelligence presque humaine ?” répéta Magorian.
Plusieurs autres centaures se mirent à rugir de rage en frappant le sol de leurs sabots.
“Nous estimons qu’il s’agit là d’une terrible insulte, l’humaine ! Notre intelligence est fort heureusement très supérieure à la vôtre.”
“Que faites-vous dans notre Forêt ?” mugit un Centaure gris au visage dur. “Pourquoi êtes-vous ici ?”
“Votre forêt ?” s’exclama Ombrage qui, à présent, ne tremblait plus seulement de peur mais également d’indignation. “Je vous rappelle que vous vivez ici simplement parce que le Ministère de la Magie vous autorise à disposer de certains territoires…”
Elle n’eut même pas le temps de terminer sa phrase qu’une flèche vola et la frôla, si près qu’elle lui arracha quelques cheveux. Ombrage hurla en se protégeant le visage tandis que les Centaures éclataient de rire.
“Alors, elle est à qui, maintenant, cette Forêt, l’humaine ?” mugit Bane.
“Répugnants hybrides !” hurla Ombrage, les mains toujours crispées au-dessus de sa tête. “Espèces de bêtes sauvages ! Bandes d’animaux déchaînés !”
“Taisez-vous !” s’écria Hermione.
Mais Ombrage, stupide comme elle était, pointa sa baguette sur le chef et lança :
“Incarcerem !”
Des énormes cordes jaillirent de sa baguette et s’enroulèrent autour du torse de Magorian. Il se fit aussitôt asphyxier et tomba par terre en essayant frénétiquement de desserrer les liens, sans succès. Hermione poussa un cri d’horreur et agit par instinct : elle se jeta sur le Centaure pour le libérer, mais les cordes étaient trop serrées, le Centaure n’arrivait plus à respirer. Il implora Hermione de ses yeux jaunes et elle se retourna, le visage strié de larmes, vers Ombrage :
“S’il vous plaît !” hurla-t-elle. “S’il vous plaît, libérez-le, arrêtez !”
Mais Ombrage abaissa sa baguette avec un petit sourire victorieux.
Pendant un court instant, on aurait dit que la Forêt toute entière s’était immobilisée. Les Centaures avaient débandé leurs arcs, trop ébahis par l’offense que venait de commettre Ombrage. Harry et Hermione étaient impuissants, obligés d’assister à ce spectacle morbide, et Hermione continuait de pleurer en essayant de dénouer les cordes jusqu’à s’en arracher les ongles. Le chef des Centaures se tortilla sur lui-même en poussant des râles étouffés de douleur.
Soudain, une main géante surgit de nul part et attrapa Ombrage par le col de sa robe. Il la souleva dans les airs sans le moindre effort, et elle poussa un cri de terreur, ce qui anima instantanément les Centaures autour d’eux. Ils se précipitèrent sur elle et lancèrent des flèches dans sa direction, mais elle était déjà trop haute et les esquiva de justesse.
“Graup !” s’écria Harry, à la fois soulagé et effrayé par cette réalisation.
Le Géant porta Ombrage jusqu’à ses yeux pour l’observer plus attentivement. Malgré le fait qu’elle était à plus de quatre mètres de haut, Hermione pouvait entendre les hurlements perçants de la professeure retentir dans toute la Forêt. Graup mit sa tête de côté en fronçant les sourcils, interloqué. Mais il n’eut pas le temps de pousser son analyse plus loin, parce que les Centaures galopèrent furieusement jusqu’à lui et se mirent à l’assaillir de flèches pour qu’il lâche Ombrage.
“Arrêtez !” supplia Hermione en voyant Graup grimacer de douleur. “Arrêtez, il ne sait pas ce qu’il fait !”
Le sort d’Ombrage perdit son intensité et Magorian réussit enfin à se défaire des liens qui le serrait. Il se redressa, dominant Hermione de toute sa hauteur, et esquissa un très léger signe de tête reconnaissant dans sa direction avant de rejoindre les autres.
Graup reçut une série de flèches dans les bras et le cou et il gémit, le son se répercutant entre les arbres de la Forêt. Harry profita de la cohue pour attraper fermement Hermione par le bras et l’emmener plus loin.
“Laissez-le !” cria-t-elle, sa voix enraillée par les larmes. “Ce n’est pas de sa faute, s’il vous plaît…”
Les Centaures n’entendirent pas ses suppliques, ou décidèrent de les ignorer, parce qu’ils continuèrent d’assaillir le pauvre Graup de leurs flèches pour faire tomber Ombrage. Harry protégea la tête d’Hermione pour éviter qu’elle se prenne une branche et la guida vers le chemin qu’ils avaient emprunté pour venir, mais Hermione avait la tête levée vers Graup et rendait son avancée difficile.
Quand Magorian lança l’une de ses flèches dans l’avant-bras du Géant, ce dernier lâcha Ombrage qui fit une chute impressionnante et s’écroula contre les racines par terre dans un craquement sinistre. Graup extirpa la flèche et un filet de sang coula le long de son bras. À peine Ombrage toucha le sol, les Centaures les plus proches l’attrapèrent violemment par les aisselles pour la relever.
Harry s’arrêta à la bordure du chemin, les yeux rivés sur sa Professeure. Hermione voyait l’étincelle de vengeance danser dans ses iris vertes.
“Aïe ! Lâchez-moi !” hurla Ombrage de sa voix perçante. Sa robe était tellement couverte de boue qu’ils ne voyaient même plus le rose vif du tissu. “Potter, faites quelque chose !” implora-t-elle à l’adresse d’Harry. “Dites leur que je ne leur veux aucun mal !”
Les Centaures s’éloignèrent progressivement, traînant Ombrage derrière eux qui continuaient de pousser des cris terrifiés.
“Désolé, Professeure.” dit Harry d’un ton surprenamment calme et loin d’être désolé. “Je ne dois pas dire de mensonge.”
Voir la révolte se peindre sur le visage terrorisé d’Ombrage déversa une satisfaction cruelle en Hermione qui surpassa la peur. Elle eut l’impression que la phrase ancrée dans sa peau picotait, et elle savait que celle d’Harry aussi. Elle ne savait pas vraiment si le désir de vengeance avait toujours fait partie d’elle, ou si c’était quelque chose qu’elle avait hérité de Drago. Penser à lui lui rappela ce qu’elle avait fait sur le balcon et ses yeux brûlèrent de nouvelles larmes qu’elle essuya discrètement avec sa manche.
“Allons-y.” intima Harry, qui n’avait pas remarqué son geste.
Graup s’assit lourdement contre un tronc d’arbre et s’affaira à retirer les morceaux de flèche de ses bras d’un air curieux.
“Merci, Graup.” dit Hermione doucement, espérant que le Géant connaisse ce mot.
Harry n’attendit pas sa réponse et attrapa une nouvelle fois la manche d’Hermione pour la pousser à courir, ce qu’elle fit à toute vitesse le long du chemin, la tête pleine, le coeur battant à tout rompre, mais déterminée à sauver Sirius coûte que coûte.
Pour Harry.
***
Drago
“On devrait leur lancer un sort. N’importe quoi, juste pour être sûrs qu’ils ne vont pas se mettre à nous attaquer.”
“Ils n’ont pas de baguette et ils sont baillonnés, ils ne peuvent pas faire grand chose.”
“Mais ils sont quatre, et nous sommes six.” informa Crabbe, le visage contorsionné par la concentration d’avoir fait un tel calcul de tête. “Ça serait peut-être plus sûr de les assommer…”
“Exactement.” approuva Bulstrode. Elle s’approcha de Lovegood et lui caressa le menton avec le bout de sa baguette. “Et ce n’est pas comme si Ombrage allait nous le reprocher, si ? On peut s’en sortir avec un bleu ou deux…”
“Les attaquer alors qu’ils ne sont même pas armés ?” questionna Northam, la bouche tordue par le dégoût. “À quoi bon ?”
“Ils n’auraient pas hésité à le faire à notre place.” siffla Warrington d’un air mauvais.
“Qu’est-ce que tu en penses, Drago ?” demanda Goyle, qui attendait sans doute son opinion pour se ranger de son côté.
Mais Drago n’en pensait rien. En fait, la conversation que les Serpentards avaient dans son dos était devenu un bruit de fond depuis une bonne dizaine de minutes, depuis qu’Hermione avait quitté ce bureau avec Ombrage et Potter, depuis qu’elle avait dégagé sa main de la sienne et qu’elle était partie sans croiser son regard. Depuis qu’il l’avait perdue et qu’il n’avait aucune putain d’idée d’où elle était allée, si elle était blessée, ou pire.
Depuis que son sang avait cessé d’affluer vers son coeur et que sa tête était douloureusement vide.
Il ne répondit pas à Goyle, parce qu’il n’en avait rien à faire des Gryffondors qu’ils étaient supposés garder. Une seule Gryffondor lui importait dans ce maudit Château, et il ne savait plus où elle était. Sa bouche était pâteuse, sa baguette pendait au bout de ses doigts, aussi inutile que si elle avait été un quelconque morceau de bois.
“On pourrait leur lancer le Maléfice d’Haematomatis.” proposa Bulstrode. On pouvait imaginer son sourire carnassier dans son ton. “Pour leur donner un joli hématome sur le nez chacun.”
“Ou même leur lancer un Doloris, comme Ombrage a presque lancé à Potter.” coupa Warrington. “Ça ne laisse pas de trace physique, on aura qu’à dire qu’on ne l’a pas fait s’ils nous dénoncent après.”
Quelqu’un gémit de terreur derrière son bandeau et Drago pensa qu’il s’agissait de Londubat, mais il ne détourna pas la tête de la fenêtre pour vérifier. Il scannait le parc de Poudlard dans l’espoir d’y apercevoir Hermione, mais elle n’était pas là, et le fait de ne pas savoir où elle se trouvait le rendait peu à peu complètement fou.
“Qu’est-ce que tu en dis, Weasley ?” demanda Bulstrode à Weaslette. “Tu veux tester la première, ou tu laisses la place à ton frère, hmm ?”
Drago entendit son grognement de rage derrière son dos.
“Arrêtez, on peut avoir des problèmes.” asséna brutalement Northam d’une voix ferme. “Personne ne va utiliser de maléfice, c’est compris ?”
“À quoi bon être dans cette stupide brigade si on ne peut pas leur lancer les maléfices qu’on veut ?” râla Warrington en secouant Londubat. “Je te rappelle que c’est eux qui ont enfermé Montague…”
“Si tu leur lances un Doloris, le Ministre va débarquer ici et t’emmener à Azkaban !”
Soudain, les portes du Hall du Château s’ouvrirent et Hermione en sortit, aux côtés de Potter et pile dans l’axe de la baguette d’Ombrage qu’elle pointait sur elle. Les poils de bras de Drago se hérissèrent. Il suivit la silhouette d’Hermione des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse à la lisière de la Forêt Interdite, le pire endroit où elle puisse aller, et il poussa un juron étouffé.
Quand il détourna la tête, Drago vit que Weasley avait vu la même chose que lui. Ses yeux passèrent sur la table où était posées leurs baguettes, puis sur Bulstrode qui continuait de taquiner Weaslette, et enfin sur Lovegood et Londubat, détenus de force par Crabbe et Warrington. Ces derniers étaient trop occupés à négocier pour se rendre compte que leurs proies étaient en train de préparer un plan pour s’échapper.
Drago, lui, le vit. Mais il ne fit rien pour l’arrêter. Il garda sa baguette pointée sur le sol et ne prévint personne que Weasley avait quelque chose en tête. Il était beaucoup trop troublé pour réagir, et même s’il avait été dans son état normal, il ne savait pas s’il l’aurait fait. Drago ne savait plus vraiment à quel côté il appartenait.
Weasley et sa soeur échangèrent un regard d’un bout à l’autre de la pièce. Warrington et Northam se disputaient, maintenant, et aucun Serpentard ne remarqua que Weasley montrait du doigt la table où leurs baguettes étaient posées. Weaslette produisit le plus petit des hochements de tête. Londubat cessa de gémir. Lovegood fronça les sourcils.
Drago regarda Weasley donner un gros coup de tête en arrière, pile dans le nez de Goyle qui le retenait par derrière. Ce dernier hurla de douleur et lâcha Weasley, qui se rua sur la table et lança les baguettes à chaque Gryffondor. En moins d’une seconde, ils étaient tous armés, avaient retiré leurs bandeaux et hurlèrent quasi simultanément :
“Stupéfix !”
“Expelliarmus !”
“Stupéfix !”
“Impedimenta !”
Bulstrode et Warrington furent projetés en arrière et s’écroulèrent près de la cheminée, assommés. Northam perdit sa baguette, leva les deux mains en signe de reddition et Goyle se prit le sortilège d’Entrave de Londubat, encore en plein dans la figure. Crabbe s’échappa du bureau en hurlant.
Drago n’avait été visé par aucun sortilège, mais il lâcha tout de même sa baguette, qui roula contre le parquet. Il ne voulait pas se battre avec eux. Il n’en avait pas la force, et s’ils pouvaient sauver Hermione des griffes d’Ombrage, ce n’était certainement pas lui qui allait les retenir.
Lovegood, Weasley et Londubat se jetèrent sur les baguettes abandonnées des membres de la brigade pour les désarmer et Weaslette s’approcha du rebord de la fenêtre où était toujours perché Drago pour prendre la sienne. Dès qu’elle fut suffisamment proche de lui pour que personne dans le bureau ne puisse l’entendre, Drago l’attrapa par l’épaule. Weaslette ne se débattit pas, comme si elle s’était attendu à ce qu’il la touche.
“Weaslette.” chuchota Drago, l’imploration palpable dans sa voix. Il s’agrippa à elle comme s’il était sur le point de tomber, et c’était peut-être le cas. Weaslette inclina la tête vers lui, un rideau de cheveux roux cachant partiellement son visage. Il plongea son regard dans ses yeux noisettes et murmura : “S’il te plaît.”
C’était la deuxième fois qu’il suppliait quelqu’un de protéger Hermione. La première fois, c’était à Pansy, juste avant qu’Ombrage ne fasse exploser le mur qui les séparaient de l’Armée de Dumbledore. Cette fois-ci, c’était Weaslette, et Drago aurait pu ressentir une certaine gêne à l’idée de s’abaisser à demander une faveur à quelqu’un de cette famille, mais en réalité, il n’en éprouvait aucune. Il voulait qu’elle voit. Qu’elle sente son désespoir. Qu’elle lui promette que rien ne lui arrivera.
Weaslette n’eut pas besoin de plus de mots pour comprendre ce qu’il voulait. Elle hocha la tête, une fois, son visage marqué par une détermination qui lui donnait l’air d’être plus grande qu’elle ne l’était.
“Je sais.” dit-elle simplement. Puis : “Désolée, Malefoy.”
Elle pointa sa baguette sur lui et lança une incantation, mais Drago sentit à peine la brûlure qu’elle lui infligea. Aucun sortilège qu’elle pourrait lui lancer pourrait faire plus mal que ce qu’il ressentait déjà. Juste avant qu’elle ne s’éloigne, elle glissa la baguette de Drago contre sa paume.
“Bien joué, Ginny !” s’écria Weasley en voyant les effets de son sortilège de Chauve-Furie. “Allons-y, vite, ils sont dans la Forêt Interdite !”
Drago les regarda s’enfuir sans rien faire. Il sentait à peine les griffures des chauves-souris sur son visage.
Les Serpentards reprirent conscience un par un, en se massant le crâne ou en marmonnant des insultes. Une chauve-souris s’attaqua à Bulstrode en lui tirant les cheveux et Drago ne fit rien pour l’en empêcher.
Il avait l’impression de sentir la main d’Hermione se dégager de la sienne encore et encore, le mouvement imprimé dans son esprit. Son pire cauchemar était en train de se réaliser. C’était encore pire que la Deuxième Tâche, pire que la retenue d’Ombrage, pire que la découverte de l’A.D. Il allait la perdre.
L’idée qu’elle puisse se confronter à des sorciers bien plus expérimentés et vicieux lui était insupportable. Son estomac se retournait dès que l’image d’Hermione, démunie, en train de supplier son persécuteur, jaillaissait devant ses yeux. Drago fut pris d’une impulsion, et il agita brutalement le bras pour repousser les dizaines de corps de chauve-souris qui lui fouettaient le visage. L’une d’entre elle valsa contre la cheminée dans un couinement suraiguë.
Sans réfléchir, il s’enfuit à toutes jambes du bureau d’Ombrage. Il ne pouvait pas la laisser faire. Elle était trop fidèle à Potter pour se rendre compte de la bêtise qu’elle était en train de faire, et Drago n’allait pas rester assis les bras croisés sans rien faire. Il avait promis qu’il la protégerait, et c’était le bon moment. Peu importe s’il devait l’arrêter devant Potter et Weasley, s’il devait la retenir de force, l’attraper et la forcer à retourner dans le Château. Il ne la laisserait pas partir.
Il descendit les escaliers, sans faire attention aux éclats de voix qui l’interpellaient derrière lui. Il s’agrippa à la rampe et dévala les marches, malgré les protestations des élèves qu’il bousculait sur son passage, et arriva dans le Hall en quelques secondes à peine. Il était pantelant, et ses veines bourdonnaient par la magie qui menaçait d’éclater sous l’adrénaline. Il traversa le parc de Poudlard en courant, et arriva à la lisière de la Forêt Interdite.
Drago avait toujours eu peur de cet endroit. Il avait encore des cauchemars de la silhouette encapuchonnée qu’il avait aperçu avec Potter, pendant sa retenue de première année. Il évitait la Forêt Interdite comme la peste depuis. Mais Granger était là-dedans, et il était bien plus terrifié à l’idée qu’il lui arrive quelque chose que de n’importe quelle créature qui s’y cachait, alors, il prit une grande inspiration, et s’aventura sur le chemin entre les grands arbres. Aussitôt, le ciel fut recouvert par les branches et un voile d’obscurité s’abattit sur lui. Drago essaya de ne pas le voir comme un présage et braqua sa baguette devant lui.
Il fit quelques pas, son souffle court comme seul accompagnateur dans le silence pesant. La Forêt s’étendait sur des centaines d’hectares, et Drago n’avait aucune idée à quel point Hermione, Ombrage et Potter s’étaient enfoncés dans les profondeurs des bois. Il n’avait pas d’autre choix que de tendre l’oreille dans l’espoir de percevoir le moindre bruit qui pourrait indiquer leur présence. Pour la première fois depuis septembre, il avait désespérément envie d’entendre la voix horripilante d’Ombrage à travers les arbres pour pouvoir se repérer.
Drago marcha aveuglément pendant de longues minutes. Il n’avait aucun moyen de savoir l’heure, le ciel toujours caché par les hautes branches. Il sursautait dès qu’il entendait un bruit près de lui, ou qu’un buisson bougeait un peu trop fort, mais il ne croisa personne, ni humain, ni animal, ni créature. Il ne savait pas si c’était une bonne nouvelle ou non. Il espérait qu’ils n’étaient pas tous en train de s’attaquer à Hermione pour la punir de s’être aventurée sur leur territoire.
Le chemin qu’il avait emprunté se séparait en deux. Drago ne savait pas où aller, il était perdu. Il ne savait plus si le chemin de gauche menait vers le coeur de la Forêt ou vers la lisière, et il ne pouvait pas s’orienter. Le soleil ne filtrait plus à travers les feuillages au-dessus de sa tête, peut-être qu’il était tard et qu’il faisait presque nuit. Il ne connaissait plus le sort de la boussole, qu’Hermione lui avait pourtant appris l’année précédente à la Bibliothèque.
Au moment où il se décida à partir vers la droite, un mouvement au loin l’arrêta brusquement, et il se cacha derrière un tronc juste au moment où quelque chose sortit des buissons.
C’était un homme, vêtu entièrement de noir. Il était habillé d’une longue cape qui traînait sur la terre, et Drago se dit que c’était une drôle de tenue pour ce genre d’endroit. L’homme marchait d’un pas décidé vers Drago sans le voir, l’air parfaitement à l’aise dans cette Forêt malgré le fait qu’il n’avait pas l’air d’appartenir ici du tout.
Quand Drago reconnut Rogue, ce fut comme si toutes les émotions qu’il avait ressenti depuis qu’il avait emmené Hermione sur le balcon s’écrasèrent contre lui et il se jeta pratiquement sur son Professeur, la baguette toujours pointée vers lui. Quand il le vit, Rogue s’arrêta et écarquilla grand les yeux :
“Malefoy ?!”
Il ne savait pas vraiment s’il était soulagé de savoir que Rogue était là. D’un côté, si un adulte se trouvait dans cette Forêt, ça devait vouloir dire qu’Hermione et Potter n’étaient pas en danger, qu’ils étaient protégés. Mais Drago n’avait jamais réussi à cerner complètement Rogue, malgré le nombre d’heures qu’il avait passé en sa compagnie depuis son enfance. Il était supposé haïr Potter, mais il lui donnait des cours d’Occlumancie. Il avait toujours pris soin de montrer qu’il détestait Hermione, mais Drago savait qu’il l’avait protégée plus d’une fois.
“Qu’est-ce que vous faites là, Malefoy ?” pressa Rogue en se précipitant sur lui, ignorant sa baguette qui le menaçait.
Quand il s’approcha suffisamment, les yeux noirs de Rogue s’agrandirent davantage dans une grimace de compréhension :
“Vous êtes là pour… Drago, Merlin, Occludez !”
Drago n’avait pas réalisé qu’il n’avait pas Occludé ce soir.
“Où est-elle ?” demanda-t-il plutôt.
“Occludez !” intima Rogue.
“Où est-elle ?”
“Drago, Occludez immédiatement ! Vous n’êtes pas dans votre état normal !”
Mais Drago ne voulait pas Occluder, il ne voulait pas filtrer la peur et la détermination qui vibraient en lui, il ne voulait pas tamiser son désir de retrouver Hermione et de l’emmener loin du danger qui la menaçait.
“OÙ EST-ELLE ?” hurla-t-il, maintenant plus du tout apeuré par la Forêt. Que tout le monde l’entende, il la retrouverait plus facilement, comme ça.
Rogue lui attrapa brutalement le bras et Drago sentit la pointe douloureuse de l’aiguille percer son cerveau avec une force qui le fit vaciller. Il la repoussa de toutes ses forces mentales, mais Rogue était plus fort, il entra dans les couches de son esprit sans difficulté, gêné par aucun obstacle que Drago aurait pu mettre en place, et s’approcha dangereusement des portes de sa bibliothèque. Drago avait l’impression que toute la terreur qu’il ressentait pour Hermione se transforma en douleur suraiguë dans sa tête, pile à l’endroit où Rogue était entré, comme s’il l’avait poignardé. Il sentait sa chair s’ouvrir à mesure qu’il s’enfonçait dans sa tête, jusqu’à ce que Rogue l’habite complètement, son intrusion comme un voile sombre sur ses pensées. Drago n’eut pas d’autre choix que d’obéir, et Occluda.
La porte de sa bibliothèque se dissipa, sa tête se vida, ses émotions s’écoulèrent doucement, comme de l’eau dans un siphon. Son coeur s’apaisa. Sa respiration redevint normale. Rogue s’en alla.
Quand Drago rouvrit les yeux, la Forêt autour d’eux n’avait pas changé. Rogue lui tenait toujours le bras, et il aurait certainement des marques à l’endroit où ses doigts s’enfonçaient dans sa peau. Son crâne n’était pas ouvert comme il l’avait imaginé. Rien n’avait changé.
“Où est-elle ?” demanda-t-il d’une voix placide, éteinte, bien loin des hurlements qu’il avait poussé quelques secondes plus tôt. Pourtant, il pouvait toujours sentir la panique pulser dans ses veines.
“Malefoy, êtes-vous devenu complètement fou à vous aventurer tout seul dans la Forêt Interdite ?” siffla Rogue, furieux. “Vous savez ce qu’il traîne dans les parages ? Vous auriez pu vous faire tuer !”
“Je m’en fiche.” répondit Drago. “Où est-elle ?”
Rogue retira sa main de son bras en pinçant les lèvres. Il le regarda comme s’il était un parfait abruti. Puis, d’un ton presque désintéressé, il prononça le mot qui aurait pu faire tomber Drago sur ses genoux et pleurer tout son soûl s’il n’était pas détaché par l’Occlumancie :
“Partie.”
“Partie ?” répéta Drago, le mot atrocement lourd sur sa langue. “Partie où ? Où est Potter ? Et Ombrage ?”
“Ombrage a eu ce qu’elle méritait.” dit Rogue, l’expert pour répondre à la question la moins urgente des trois.
“Où. Est. Elle ?” cracha Drago entre ses dents.
“Elle est partie avec Potter et sa bande, il y a une dizaine de minutes.”
“Vous mentez.” dit Drago en contournant Rogue pour continuer sur le chemin. “Vous mentez. Elle est là, je le sais. Je vais la retrouver, et je vais la raisonner, et elle va rentrer avec moi, et Potter pourra se débrouiller tout seul pour une fois…”
“Pourquoi je vous mentirais, Drago ?” demanda Rogue. Il lui attrapa le bras une seconde fois pour l’arrêter. “Elle est partie.”
“PARTIE OÙ ?”
L’expression faciale de Rogue ne cilla pas d’un millimètre, alors même que Drago lui hurlait dessus.
“Ça, je ne peux pas vous le dire, Drago.” répondit-il d’un ton tranquille, comme s’il expliquait une règle basique de la vie à un enfant.
“Pourquoi ?” gronda-t-il.
“Parce qu’à l’instant où je vous le dirai, vous partirez la chercher.” expliqua Rogue, absolument certain par ses propos. “Et je ne peux pas vous laissez faire ça.”
Drago grogna, se prit la tête dans les mains et sentit des larmes de rage brûler ses rétines. Son coeur tambourinait au rythme du mot que Rogue venait de prononcer : partie, partie, partie… Mentait-il ? Se trouvait-elle à quelques mètres de lui, essayait-il de le faire partir dans une autre direction ? Dans un geste désespéré, Drago se redressa d’un coup et pointa sa baguette sur Rogue :
“Legilimens !”
S’il ne voulait pas lui donner l’information, il irait la chercher. Après tout, il s’était déjà aventuré dans l’esprit de Rogue, il savait où il rangeait ses souvenirs. Mais c’était une idée stupide. À peine fut-il happé par l’esprit sombre et glacial de Rogue qu’il se fit éjecter de force, comme une mouche que l’on balaye de la main. Drago fut projeté en arrière et tituba contre un tronc d’arbre.
“Comment osez-vous ?” gronda Rogue, un air profondément écoeuré sur ses traits. “Comment osez-vous retourner ce que je vous ai appris contre moi ?”
“Professeur, s’il vous plaît.” implora Drago. Il n’avait plus rien à perdre. Si supplier Rogue était la solution pour retrouver Hermione, alors il se mettrait à genoux devant lui sans hésiter. “S’il vous plaît, aidez-moi…”
“Je ne peux pas vous aider, Drago.” dit Rogue. Il n’avait pas l’air apitoyé. Pourtant, Drago avait rarement été aussi vulnérable devant un adulte de sa vie. “Miss Granger a fait ses choix, et vous devez vous y plier.”
“Elle est trop jeune, elle ne sait pas ce qu’elle fait !” contesta-t-il, frappant une racine d’arbre avec son pied avec force.
“C’est la guerre.” répondit le Professeur avec un haussement d’épaules. “Chacun choisit son camp, et elle a choisi le sien, depuis longtemps. Je ne le cautionne pas, et vous non plus. Mais nous n’avons pas le choix.”
“J’ai le choix.” affirma Drago, la rage faisant trembler sa voix. “Je peux aller l’aider, faire en sorte qu’elle…”
“Non.” coupa Rogue, fermement. “Non, vous ne pouvez pas. Mais j’ai appelé des gens qui le pourront, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour leur faciliter la tâche. Je vous le promets.”
Drago lâcha un ricanement amer :
“Des gens ? Vous voulez dire un loup-garou, un tueur en série et un vieillard à moitié fou ? C’est censé me rassurer ?”
Un léger tic agita la lèvre inférieure de Rogue.
“Non. Mais vous n’avez pas le choix.”
Drago poussa un soupir et leva les yeux vers le ciel caché par les feuillages. Elle était partie, Merlin savait-où. Il ne savait pas vers qui, vers quoi. L’inquiétude était aussi forte que sa colère. Comment avait-elle pu faire ça ? Partir sans penser à lui ? Sans réfléchir au danger dans lequel elle s’aventurait ?
“Je comprends ce que vous ressentez, Drago.” souffla Rogue, d’un ton soudain plus calme, presque paternel. Il approcha sa main de son épaule, pas pour le retenir, mais pour essayer de le réconforter, cette fois.
Drago se dégagea violemment.
“Non.” cracha Drago. “Non, vous n’en savez rien.”
Il fit volte-face, envoyant des feuilles mortes voler sur son passage, et rebroussa chemin vers le Château.
Dans son dos, il crut entendre Rogue marmonner quelque chose comme “oh, crois-moi, je le sais”, mais c’était peut-être le bruit du vent entre les branches qui lui faisait entendre des choses.
***
Hermione
Tout allait vite, trop vite pour qu’Hermione puisse comprendre tout ce qu’il se passait.
Elle avait à peine eu le temps de se remettre de mes émotions après avoir vu Ombrage se faire emmener par des Centaures qu’Harry l’avait attrapée par la main en courant pour retourner au Château. Elle était pantelante, la respiration saccadée et le coeur au bord des lèvres quand ils tombèrent sur Ron, Ginny, Luna et Neville.
“Alors ?” dit Ron à Harry quand ils arrivèrent à leur niveau. Il leur tendit leurs baguettes. “Tu as une idée pour aller à Londres ?”
Comment avez-vous fait pour vous échapper ? demanda Harry, stupéfait, en prenant sa baguette.
“Deux éclairs de stupéfixion, un sortilège de Désarmement et un joli petit maléfice d’Entrave exécuté par Neville.” répondit Ron d’un air fier. “Mais Ginny a fait encore mieux, elle a eu Malefoy avec un maléfice de Chauve-Furie, c’était superbe, il avait le visage couvert de bestioles qui battaient des ailes. En regardant par la fenêtre, on vous a vus partir en direction de la Forêt et on vous a suivis. Qu’est-ce que vous avez fait d’Ombrage ?”
“Elle a été emmenée par un troupeau de Centaures.” répondit Harry.
“Et ils vous ont laissés tranquilles ?” demanda Ginny, étonnée.
“Non, mais ils se sont fait poursuivre par Graup.” dit Harry.
“C’est qui, Graup ?” interrogea Luna, intéressée.
“Le petit frère de Hagrid.” répondit Ron. “Mais ça n’a pas d’importance pour l’instant. Harry, qu’est-ce que tu as vu dans la cheminée ? Est-ce que Tu-Sais-Qui a vraiment capturé Sirius ou…”
“Oui.” répondit-il sombrement.
Hermione s’y était attendue, mais c’était la première fois qu’ils confirmait leurs peurs. Son ventre fit un soubre-saut et elle se cramponna à sa baguette avec force.
“Je suis sûr que Sirius est toujours vivant.” continua-t-il pour les rassurer. “Mais je ne vois pas comment nous pourrions aller là-bas pour l’aider.”
Personne ne lui répondit. Ils étaient trop troublés pour trouver une solution. Londres n’avait jamais paru aussi loin, aussi inatteignable, même avec leurs cinq baguettes magiques dans les mains.
“Il faudra que nous y allions par la voie des airs, non ?” dit enfin Luna.
Harry se tourna vers elle avec un air irrité :
“Bon, alors, pour commencer, si tu t’inclus dans ce “nous”, tu te trompes complètement parce que toi, tu ne vas rien faire du tout, et ensuite, Ron est le seul à avoir un balai qui ne soit pas gardé par un troll, alors…”
“Moi, j’ai un balai !” intervint Ginny.
“Oui, seulement toi non plus, tu ne viens pas avec nous.” dit Ron avec colère.
Ginny tourna vers son frère un regard si noir que même Hermione se crispa de terreur.
“Excuse-moi, mais ce qui arrive à Sirius m’importe autant qu’à toi !” répliqua Ginny.
“Tu es trop…” commença Harry.
Mais Ginny tourna brusquement la tête vers lui, ses longs cheveux roux fouettant l’air au passage. Son regard ne s’adoucit pas quand elle le posa sur Harry.
“J’ai trois ans de plus que tu n’avais quand tu as affronté Tu-Sais-Qui pour l’empêcher de prendre la pierre philosophale et c’est grâce à moi que Malefoy est coincé dans le bureau d’Ombrage avec des Chauves-furies géantes qui l’attaquent de tous les côtés !”
“Oui, mais…” interrompit Harry, qui devait vraiment avoir un instinct de survie limité s’il osait répondre à Ginny à cet instant.
“On fait tous partie de l’A.D.” dit Neville à mi-voix. “On était censés apprendre à combattre Tu-Sais-Qui, non ? Eh bien voilà, c’est la première fois qu’on a l’occasion de faire quelque chose de concret, ou alors, est-ce que ça signifie que nos séances d’entraînement n’étaient qu’un jeu ?”
“Non, bien sûr que non.” répondit Harry, agacé.
“Dans ce cas, nous devrions venir aussi.” conclut simplement Neville. “On veut aider.”
“Exactement.” ajouta Luna avec un sourire joyeux.
Hermione n’avait toujours pas parlé. Elle en était profondément incapable. Pendant que tout le monde s’agitait autour d’elle pour savoir qui venait ou non, elle n’arrivait pas à supprimer l’image de Drago qui la suppliait de rester. Elle leva la tête vers la façade du Château et essaya de trouver la fenêtre du bureau d’Ombrage. Ginny lui lançait des regards appuyés, mais elle fit semblant de ne pas la remarquer et essaya de se concentrer pleinement sur la conversation.
“De toute façon, ça n’a pas d’importance, puisqu’on ne sait toujours pas comment faire pour aller là-bas…” dit Harry d’un ton qui exprimait toute sa frustration.
“Je croyais que nous avions déjà réglé la question.” répondit Luna. “Nous irons par la voie des airs !”
“Écoute.” dit Ron, qui avait du mal à contenir sa colère. “Peut-être que toi, tu es capable de voler sans balai mais nous, on n’arrive pas à se faire pousser des ailes sur commande…”
“Il y a d’autres moyens de voler qu’avec des balais.” assura Luna d’un air serein.
“Sans doute sur le dos d’un Cornac Ronfleur ou je ne sais plus comment ça s’appelle ?” demanda Ron d’un air moqueur.
Hermione ne rata pas le moment où Neville se positionna légèrement devant Luna, comme pour la protéger des dires de Ron.
“Le Ronflak Cornu est incapable de voler.” répliqua Luna d’une voix pleine de dignité. “Mais eux, ils peuvent, et Hagrid a dit qu’ils savaient très bien trouver la destination de leurs cavaliers.”
Elle pointa quelque chose entre les deux arbres et ils se tournèrent tous vers l’endroit en question, mais il était vide. Hermione pensa qu’Harry allait s’énerver, mais ses yeux verts s’agrandirent soudain et il s’avança de quelques pas, émerveillé.
“Oh.”
Il leva le bras et caressa un point invisible. Hermione comprit de quoi il s’agissait en même temps que Ron :
“C’est encore ces histoires démentes de chevaux volants ?” dit-il d’une voix mal assurée. “Ceux qu’on ne peut voir que si on a eu un cadavre sous les yeux ?
“Oui.” répondit Harry.
“Il y en a combien ?”
“Deux seulement.”
“Il nous en faut trois.” dit Hermione.
“Quatre, Hermione.” rectifia Ginny, le visage renfrogné.
Hermione était partagée entre l’idée d’avoir sa meilleure amie avec elle et la peur qu’elle se fasse blesser, ou pire.
“En fait, nous sommes six.” dit calmement Luna en comptant.
“Ne sois pas idiote, nous ne pouvons pas y aller tous !” s’emporta Harry. “Écoutez, vous trois…” il montra Neville, Ginny et Luna du doigt. “Vous n’êtes pas dans le coup, vous ne…”
Mais leurs protestations l’empêchèrent d’aller plus loin. Le visage d’Harry se crispa de douleur une seconde, et Hermione sut qu’il avait mal au niveau de sa cicatrice. Ils n’avaient pas de temps à perdre, Sirius était peut-être en train d’agoniser en ce moment-même.
“D’accord, très bien, c’est vous qui prenez la décision !” dit-il sèchement. “Mais si nous ne trouvons pas d’autres Sombrals, vous ne pourrez pas…”
“Oh, ils vont arriver.” assura Ginny, confiante.
Et elle avait raison. Une dizaine de Sombrals s’approcha de l’endroit où ils étaient, sûrement attirés par le sang qui couvrait les vêtements d’Harry et d’Hermione.
“Très bien.” dit Harry. “Prenez-en un chacun et allons-y.”
Harry, Neville et Luna grimpèrent sur les dos des Sombrals avec une agilité suprennante, mais Ron, Ginny et Hermione restèrent plantés là, bouche-bés.
“Alors ?” s’impatienta Harry.
“Et comment on fait pour monter ? On ne voit rien, nous.”
Hermione détestait l’idée de voler, et encore plus sur un être qu’elle ne pouvait pas voir. À choisir, elle aurait préféré y aller en balai. Mais elle ne dit rien et accepta de se faire guider par Luna, qui l’aida à monter sur le cheval. C’était très étrange : elle pouvait sentir son corps contre ses jambes, mais il n’y avait rien en-dessous d’elle. Hermione ferma les yeux et s’agrippa à la crinière du Sombral en espérant qu’il ne devienne pas agressif.
Quand il s’élança dans les airs, elle ne put retenir le petit cri de terreur qui franchit ses lèvres. Elle garda les yeux fermés et serra les genoux contre sa monture de toutes ses forces. Elle sentait qu’il montait beaucoup trop haut, et au vu de la force du vent qui fouettait son visage, elle n’osa pas imaginer la vitesse à laquelle il volait.
Hermione essaya de trouver une position à peu près confortable et se crispa contre le dos du cheval sans bouger. Elle avait la nausée, à cause de l’angoisse et du vertige. Mais au moment où le Sombral tourna vers la droite, elle se risqua à ouvrir les yeux pour apercevoir une dernière fois le Château qui se dressait sur la vallée, et elle pria pour le revoir de nouveau.
Elle pensa à Drago. Il devait la haïr, à cet instant. Elle pria Dieu et Merlin pour que ce ne soit pas leur dernière conversation. Elle pria pour le revoir. Elle pria pour qu’il puisse la pardonner.
Puis, elle essuya ses joues sur la crinière du Sombral et se focalisa sur ce qui l’attendait.
Hermione ne s’habitua pas à la vitesse ou à l’altitude pendant le trajet, mais elle ne vomit pas, ce qui relevait du miracle à ses yeux. Quand ils atterrirent enfin sur le trottoir londonien, elle se glissa le long du flanc du Sombral et le remercia d’une petite voix faible, et elle crut sentir son museau lui caresser le bras, comme pour lui souhaiter bonne chance.
Ron, Ginny et Neville étaient dans le même état qu’elle, mais ils n’eurent pas le temps de reprendre leurs esprits avant qu’Harry les pousse dans une cabine téléphonique abandonnée, près d’un pont.
Hermione savait qu’il s’agissait de l’une des entrées du Ministère de la Magie, mais pour une fois, elle ne leur donna pas le titre du livre dans lequel elle avait trouvé cette information, la gorge trop nouée pour le faire. Ils rentrèrent tous dans la cabine exigue.
“Celui ou celle qui est le plus près du téléphone compose six, deux, quatre, quatre, deux.” ordonna Harry.
Ron s’en chargea. Lorsque le cadran circulaire se fut remis en place, la voix féminine froide et distante résonna dans l’appareil :
“Bienvenue au Ministère de la Magie. Veuillez indiquer votre nom et l’objet de votre visite.”
“Harry Potter, Ron Weasley, Hermione Granger, Ginny Weasley, Neville Londubat, Luna Lovegood…” cita Harry. “Nous sommes venus sauver quelqu’un, à moins que votre Ministère puisse s’en charger à notre place !”
“Merci.” dit la voix insensible. “Les visiteurs sont priés de prendre les badges et de les attacher bien en vue sur leurs robes.”
Une demi-douzaine de badges glissèrent dans le réceptacle habituellement destiné aux pièces inutilisées. Hermione les donna à Harry par-dessus la tête de Ginny.
“Les visiteurs sont priés de se soumettre à une fouille et de présenter leurs baguettes magiques pour enregistrement au comptoir de la sécurité situé au fond de l’atrium.”
“D’accord !” dit Harry d’une voix sonore et impatiente. “Et maintenant, est-ce qu’on pourrait bouger un peu ?”
Le plancher de la cabine trembla et descendit à la manière d’un ascenseur. Ils s’enfoncèrent dans les profondeurs de la terre, sans qu’aucun n’ose prononcer un mot. Après quelques secondes de descente, un rai de lumière vive les enveloppèrent petit à petit, et la cabine s’arrêta avec un “ding !”. Ils sortirent, les baguettes brandies devant eux comme seule protection.
Les murs du couloir dans lequel ils se trouvait étaient recouverts de briques vertes brillantes, et des dizaines de cheminées étaient alignées face à eux, mais elles étaient toutes éteintes. Harry les emmenèrent vers la gauche, où se situait ce qu’Hermione pensait être le fameux atrium. C’était une immense pièce en forme de dôme, si grand qu’elle ne voyait pas le plafond. Une immense fontaine en or trônait au centre, avec des sculptures de différentes créatures magiques. Mis à part le bruit de l’écoulement de l’eau qui retombait dans le bassin, il n’y avait pas de bruit, ce qui était presque dérangeant dans un endroit aussi grand et aérien.
Le bureau du gardien était vide, ce qu’Hermione considérait comme un mauvais signe. Quand Harry lui avait raconté en détails son procès de l’été dernier, il avait parlé d’une foule énorme, de centaines de travailleurs et de visiteurs qui se pressaient dans les ascenseurs, mais ce soir-là, il n’y avait personne.
Ils se dirigèrent vers les ascenseurs qui amenaient aux différents étages et Harry pressa sur le bouton. Instantanément, une cabine s’ouvrit et ils s’engouffrèrent à l’intérieur. Harry appuya sur le bouton doré “neuf” et l’ascenseur se mit en route dans un concert de grincements et de cliquetis qui résonnèrent dans l’atrium entier. Pour autant, personne ne vint regarder qui était là.
“Département des mystères.” annonça la voix robotique.
Cette fois-ci, le couloir était recouvert de briques noires mat. Il faisait beaucoup plus froid ici qu’en bas, Hermione avait des frissons sous son pull. Elle pouvait sentir sa baguette pulser frénétiquement au rythme du coeur d’Harry et s’agrippa à elle comme si elle le tenait dans ses bras.
Le couloir était éclairé par des torches enflammées le long des murs noirs, mais chaque voûte était plongée dans le noir. Ça donnait l’impression que quelque chose pouvait surgir de l’obscurité à tout instant et n’aida pas à faire redescendre la pression qui écrasait le groupe entier. Luna était la seule à admirer les alentours comme si elle visitait un joli endroit.
Au bout de l’allée, une grande porte noire et lisse se dressait devant eux. Hermione avait suffisamment entendu les récits des cauchemars d’Harry pour la reconnaître immédiatement. Il lui avait tellement parlé de cette porte depuis l’été dernier qu’Hermione avait presque l’impression de l’avoir déjà vue, elle aussi.
“Allons-y.” murmura Harry, les yeux fixés sur l’objet de ses rêves.
Ils s’avancèrent prudemment. La porte s’ouvrit avant qu’ils ne l’atteignent, en ne produisant aucun bruit. Juste avant d’entrer, Hermione et Ron échangèrent un regard lourd de sens.
Ils se retrouvèrent dans une grande pièce circulaire. Ils étaient entourés de grandes portes noires, semblables à celle qu’ils venaient de franchir, fermées et dépourvues de poignées. Entre chaque porte, il y avait un chandelier qui pendait et qui éclairait la pièce complètement noire avec des flammes bleues qui créaient des ondulations sur le sol et donnait l’impression d’être inondée. Hermione eut l’horrible sensation d’être piégée dans une cage.
À l’instant où Nevile referma la porte derrière lui, la pièce entière se mit à gronder, et les flammes des chandeliers tremblotèrent. Le mur circulaire se mit à tourner sur lui-même, emportant les portes et les lumières dans son mouvement. Hermione s’agrippa avec force au bras d’Harry de peur que le sol se dérobe sous leurs pieds, mais après plusieurs longues secondes, le mur s’arrêta enfin.
“Qu’est-ce qu’il s’est passé ?” souffla Ron, effrayé.
“Je crois que c’est pour qu’on ne sache plus par quelle porte on est entrés.” dit Ginny d’une voix étouffée.
Hermione réalisa avec panique qu’elle avait raison : ils étaient maintenant incapables de reconnaître la porte qu’ils venaient d’emprunter, elle se confondait avec les douze autres.
“On va où, maintenant ?” demanda Ron.
“Je ne…” répondit Harry, qui déglutit avec difficulté. Hermione sentit son coeur donner une secousse violente contre le bois de sa baguette. “Dans mes rêves, je passais la porte située au bout du couloir en sortant de l’ascenseur et j’arrivais dans une pièce sombre. Celle-ci. Ensuite, je franchissais une autre porte qui donnait sur une salle où je voyais… des lumières briller. Essayons d’ouvrir des portes, je reconnaîtrai le bon chemin quand je le verrai. Venez.”
Il s’avança droit vers la porte qui lui faisait face. Les autres lui emboîtèrent le pas. Posant une main sur le panneau luisant et froid, il leva sa baguette, prêt à attaquer, et poussa. La porte s’ouvrit sans difficulté.
Cette pièce était plus éclairée. Elle était vide, à l’exception d’un grand réservoir avec des parois en verre, rempli d’une eau verte qui faisait réfléter les mêmes ondulations sur le sol que dans la pièce circulaire. Des objets d’un blanc nacré flottaient dans l’eau, et Hermione eut un haut-le-coeur lorsqu’elle reconnut leurs formes.
“Tu crois que ce sont des poissons ?” chuchota Ginny.
“Des larves d’Aquavirius !” s’exclama Luna avec enthousiasme. “Papa dit que le Ministère élève…”
“Non.” coupa Hermione. Elle s’avança vers le réservoir et regarda à travers la paroi transparente. “Ce sont des cerveaux.”
“Des cerveaux ?” répéta Ron d’un air écoeuré.
“Oui… Je me demande ce qu’ils en font.” dit Hermione.
Harry la rejoignit et observa les cerveaux flotter paresseusement dans l’eau verte. Il fit une petite grimace, ce qui fit remonter ses lunettes le long de son nez.
“Sortons d’ici.” dit Harry. “Ce n’est pas par là, il faut essayer une autre porte.”
Ils retournèrent dans la pièce circulaire.
“Attends !” dit Hermione quand Luna s’apprêtait à refermer la porte. “Flambios !”
Elle dessina une croix avec sa baguette sur la porte de la salle aux cerveaux et un X enflammé s’imprima dessus, juste avant que le mur ne se remette à tourner. Quand tout s’immobilisa, le X était resté, indiquant la porte qu’ils venaient d’ouvrir.
“C’était une bonne idée.” dit Harry. “Essayons celle-ci, maintenant.”
À nouveau, il s’avança vers la porte qui lui faisait face et l’ouvrit, sa baguette magique toujours brandie, les autres sur ses talons.
Cette pièce-là, rectangulaire et faiblement éclairée, était plus vaste que la précédente. On distinguait au centre une grande fosse de pierre d’environ six mètres de profondeur. Ils se trouvaient au sommet d’une série de gradins formés de bancs de pierre qui faisaient tout le tour et descendaient en marches escarpées, comme un amphithéâtre ou une salle de tribunal. Au milieu de la fosse se dressait un socle de pierre, sur lequel reposait une arcade, également en pierre, qui paraissait si antique, lézardée, croulante, qu’on se demandait comment elle pouvait encore tenir debout. Isolée, sans aucun mur pour la soutenir, elle encadrait un rideau noir en lambeaux, ou plutôt un voile. Tout était parfaitement figé, comme une peinture extrêmement réaliste.
“Qui est là ?” demanda Harry en enjambant le premier banc pour descendre. “C’est toi, Sirius ?”
Le silence était pesant dans cette salle, plus que dans toutes celles qu’ils avaient visité jusqu’à présent. Hermione ne comprenait pas pourquoi Harry pouvait pense que Sirius était là, tout était parfaitement vide. Elle se frotta les bras dans l’espoir de faire partir la sensation étrange de néant qui l’étreignait petit à petit. À en voir le visage marqué de stupeur de Ginny et Neville, elle n’était pas la seule à le ressentir.
Harry descendit les gradins précipitamment et s’approcha de la grande arcade. Sans savoir pourquoi, l’image d’Harry qui s’éloignait d’eux fit paniquer Hermione.
“Sirius ?” répéta Harry d’une petite voix, en s’adressant au voile.
Hermione fronça les sourcils en même temps que Ron. Pourquoi pensait-il que Sirius se cacherait derrière ce rideau ? Il n’y avait rien derrière, pas la moindre trace de vie. Quand elle descendit les gradins pour le rejoindre, Hermione réalisa que ses jambes tremblaient.
“Allons-nous-en.” avisa-t-elle. “Il y a quelque chose de bizarre, ici, viens, Harry, partons.”
Mais Harry ne semblait pas vouloir partir, comme s’il était possédé par ce mystérieux voile immobile.
“Harry, allons-nous-en, d’accord ?” insista Hermione.
“D’accord.” dit-il.
Mais il resta immobile, les pieds vissés devant cette arcade qui donnait la chair de poule à Hermione.
“Qu’est-ce que tu dis ?” demanda Harry au voile, alors qu’il régnait un silence de plomb.
“Personne n’a rien dit, Harry.”
“Je les entend aussi.” dit Luna en s’approchant, hypnotisée elle aussi. Sa voix était devenue sérieuse tout d’un coup, et son visage était grave. D’une certaine manière, savoir que Luna partageait la même transe qu’Harry lui faisait encore plus peur.
“Allons-y.” répéta Hermione une troisième fois en attrapant doucement le bras d’Harry pour le tirer en arrière. “Harry ? Nous sommes venus sauver Sirius !”
Le nom le fit brutalement secouer la tête, comme s’il se souvenait subitement de la raison de sa présence ici.
“Sirius… Oui…"
Il arracha son regard du voile avec difficulté, comme si ça lui faisait mal de ne pas le regarder, et fit quelques pas hésitants en arrière :
“Allons-y.”
Mis à part Ron, tout le monde était maintenant obnubilés par le mystérieux voile qui couvrait l’arcade en pierre. Persudée qu’il s’agissait d’un mauvais sort pour distraire ses victimes, Hermione empoigna le bras d’Harry et de Ginny pour les faire sortir de la salle, tandis que Ron faisait pareil avec Neville et Luna. Quand ils gagnèrent la pièce circulaire, ils paraissaient tous plus pâles qu’avant, sous la lumière bleue des chandeliers.
“À ton avis, c’était quoi, cette arcade ?” demanda Harry à Hermione avec espoir.
“Je n’en sais rien, mais sûrement quelque chose de dangereux.” répondit-elle d’un ton catégorique en inscrivant un autre X enflammé sur la porte.
La pièce se remit à tourner. Quand les portes reprirent place, Harry en prit une nouvelle au hasard mais s’arrêta, la main posée sur la poignée.
“Qu’est-ce qui se passe ?” demanda Hermione.
“Elle est… fermée à clé.” répondit Harry, surpris.
Il essaya de l’ouvrir de force en cognant dessus, sans succès.
“C’est sûrement celle-là, alors, non ?” demanda Ron avec une pointe d’excitation. Il s’avança vers la porte fermée, la baguette brandie devant lui : “Ce serait logique !”
“Ecartez-vous.” ordonna Hermione. “Alohomora.”
Rien ne se produisit. Hermione plissa le nez : elle détestait quand sa magie ne marchait pas.
“Le couteau de Sirius !” réalisa Harry en plongeant sa main dans sa poche.
Il passa la lame dans l’interstice entre le mur et la porte tout doucement, mais quand il redonna un coup d’épaule pour l’ouvrir, la porte resta scellée. Quand il retira le couteau, ils laissèrent échapper un hoquet de surprise : la lame avait complètement fondu.
“Bon, laissons cette pièce de côté.” décida Hermione.
“Et si c’était la bonne ?” dit Ron qui regardait la porte avec un mélange d’appréhension et d’envie.
“Impossible. Dans son rêve, Harry franchissait facilement toutes les portes.” fit-elle remarquer, en dessinant une nouvelle croix enflammée.
Harry rouvrit une porte, avec un peu moins d’entrain qu’au début, mais à l’instant où elle s’ouvrit suffisamment pour qu’il puisse apercevoir ce qu’il y avait à l’intérieur, il poussa un cri de joie qui fit sursauter les autres :
“C’est celle-ci !”
La pièce était aveuglante, si bien qu’Hermione dut se couvrir les yeux pour essayer de voir quelque chose. Quand elle fut habituée à la forte luminosité soudaine, elle comprit qu’il s’agissait en fait de reflets dans des cadres. C’était une sorte de grand bureau, où étaient posées une centaine d’horloges en tout genres, du petit radio réveil à l’immense horloge dont le cliquetis des aiguilles résonnait contre les murs. Une immense cloche en cristal dispersait des centaines de rayons de lumière blanche éclatante qui brûlait la rétine quand on les regardait trop longtemps.
“Par ici !” intima Harry en s’engouffrant entre les tables.
Ils traversèrent la pièce aux horloges en se couvrant les yeux avec leurs cols de cape. La baguette d’Hermione tressautait si fort qu’elle devait la tenir avec toute sa main pour ne pas qu’elle tombe. Harry se dirigeait vers une porte dissimulée, le seul élément noir des environs tout blancs. Quand il l’ouvrit, Hermione comprit tout de suite qu’il s’agissait de l’endroit de ses rêves.
Il lui avait tellement décrit qu’elle aurait pu le dessiner de tête : si haute qu’on ne voyait pas le plafond, la salle ressemblait à une église, mais à la place de l’autel se dressaient des centaines et des centaines d’étagères, dont les sommets se fondaient avec l’obscurité. La seule source de lumière provenait des boules de cristal poussiéreuses alignées le long des étagères, qui diffusaient chacune une faible lumière bleutée. Il régnait le même silence glaçant que dans la pièce de l’arcade, et il faisait tellement froid qu’Hermione pouvait le sentir s’immiscer sous ses vêtements et la tétaniser lentement.
Harry marcha jusqu’aux premières étagères et contempla les boules de cristal avec fascination. Tout était figé, silencieux, tellement qu’Hermione avait l’impression que si quelqu’un élevait la voix, les boules de cristal se briseraient aussitôt.
“Tu as dit que c’était la rangée quatre-vingt-dix-sept.” murmura-t-elle.
“Oui.” répondit Harry dans un souffle en tournant lentement sa baguette vers les chiffres qui ornaient le début de l’allée. Cinquante-trois.
“Je crois qu’il faut aller à droite.” chuchota Hermione en plissant les yeux pour lire le chiffre suivant. “Oui… voilà le cinquante-quatre…”
“Tenez vos baguettes prêtes.” dit Harry à voix basse, ce qui était inutile, car personne ne l’avait pas braquée devant lui.
Ils avancèrent en silence, collés l’un à l’autre, autant parce qu’ils avaient peur que pour se protéger du froid. Chaque boule de cristal était étiquetée avec un morceau de parchemin jaune et usé, mais Hermione n’arrivait pas à lire le contenu. Certaines étaient presque éteintes, d’autres brillaient, peut-être parce qu’elles avaient été posées plus récemment. Ça lui faisait penser à Trelawney et Hermione se retenait de ne pas rouler des yeux. Pourquoi conserver ces babioles dans un département aussi important ?
Il n’y avait toujours aucun bruit quand ils arrivèrent à l’avant-dernière étagère, mais Hermione était incapable de dire si c’était un bon signe ou non. Elle sursauta quand la chaussure de Neville frotta un peu trop fort le sol. Peut-être que Voldemort en personne était caché là, qu’il les observait à travers l’une des étagères. Elle se demanda si les autres avaient aussi peur qu’elle, à cet instant.
“Quatre-vingt-dix-sept.” annonça-t-elle gravement, une fois arrivés.
“Ils se rassemblèrent à l’extrémité de la rangée, scrutant la pénombre. Il n’y avait personne.
“Il est tout au bout.” dit Harry d’une voix de plus en plus incertaine. “On ne peut pas bien voir d’ici.”
Il avança dans l’allée, suivi de près par les cinq autres. La magie d’Hermione bouillonnait dans ses veines, prête à jaillir à la moindre attaque.
“Il devrait être tout près.” chuchota Harry.
Plus ils s’approchèrent du bout, plus Hermione réalisa ce qu’elle craignait depuis le début. Il n’y avait personne. C’était un piège, une hallucination.
“Tout près…”
“Harry ?” appela Hermione d’une voix timide.
Il l’ignora, continuant à marcher à pas feutrés. Ginny baissa sa baguette en fronçant les sourcils. Elle était arrivée à la même conclusion qu’Hermione.
L’angle entre l’étagère quatre-vingt-dix-sept et quatre-vingt-dix-huit était vide. Harry agita sa baguette de tous les côtés, comme s’il s’attendait à ce que Sirius sorte de nul part, mais il n’y avait personne, et le froid menaçait de paralyser les bras d’Hermione à force de tenir sa baguette.
“Il est peut-être là…” murmura Harry d’une voix rauque en scrutant l’allée suivante. “Ou là…”
Il regarda dans une autre allée. Ron lança un regard presque suppliant à Hermione.
“Harry ? répéta-t-elle.
“Quoi ?” gronda-t-il.
“Je… Je ne pense pas que Sirius soit ici.” dit Hermione dans un murmure étranglé.
Harry s’arrêta sans les regarder. Hermione le connaissait suffisamment par coeur pour savoir qu’il était en train de se rendre compte de son erreur. Son souffle était saccadé, ses yeux fuyants. Sa joue était agitée par des spasmes nerveux. Il se sentait mal.
Avant qu’Hermione puisse le rassurer, il se mit à courir le long de l’allée centrale, en éclairant chaque recoin aux alentours.
“Harry ?” appela Ron.
“Quoi ?”
“Tu as vu ça ?”
Hermione se tourna et fut surprise de voir que Ron s’était détaché du petit groupe et qu’il était revenu sur ses pas. Sa baguette éclairant l’une des sphères bleutées, si petite et insignfiante qu’Hermione se demandait bien pourquoi il était intéressé par celle-ci parmi toutes celles exposées devant eux.
“Quoi ?” répéta Harry en se rapprochant de lui, l’air déçu.
“Il y a ton nom là-dessus.”
En entendant ça, un frisson parcourut les bras d’Hermione, qui n’avait rien à voir avec le froid ambiant. C’était le même genre de frissons qu’elle ressentait en cours, lorsqu’elle entendait parler d’une notion pour la première fois et qu’elle pensait aux nombreuses heures qui l’attendaient à la Bibliothèque pour en lire tout ce qui existait dessus. La curiosité.
Hermione fit quelques pas en même temps qu’Harry. La boule de cristal avait amassé un tas de poussière qui tamisait la lumière bleue à l’intérieur.
“Mon nom ?” questionna Harry à voix haute, les sourcils froncés derrière ses lunettes.
Sur la petite étiquette jaune, dans une écriture parfaite, était écrit :
“S.P.T. à A.P.W.B.D. Seigneur des Ténèbres et (?) Harry Potter.”
Un nouveau frisson fit trembler Hermione de la tête aux pieds. Loin de l’odeur entêtante de la classe de Trelawney et le bruit de ses bracelets qui tintaient sur son poignet, la boule de cristal semblait bien plus réelle et terrifiante que celles qu’Hermione avait déjà vues avant. Elle fut saisie d’un profond pressentiment.
“Qu’est-ce que c’est ?” demanda Ron, visiblement mal à l’aise, lui aussi. “Qu’est-ce que ton nom fait là-dessus ?”
“Je ne figure pas sur les autres.” répondit Harry en regardant le reste de l’étagère, perplexe. “Ni aucun d’entre nous.”
“Harry, je crois qu’il ne faut pas y toucher.” dit aussitôt Hermione en le voyant tendre la main vers la sphère.
“Et pourquoi pas ?” répliqua-t-il. “C’est quelque chose qui me concerne, non ?”
Il avait cette lueur d’intérêt dans le regard qui disait que rien ne pourrait le convaincre de ne pas prendre cette sphère, maintenant.
“Ne fais pas ça, Harry.” dit soudain Neville.
Il était livide, et il avait du mal à respirer. Par réflexe, Hermione lui attrapa le bras pour le réconforter.
“Il y a mon nom dessus.” dit Harry en guise d’explication, entêté.
Il referma ses doigts sur la sphère et tout le monde retint son souffle. Il ôta lentement la boule de son socle et la porta vers ses yeux, dans de longs gestes contrôlés. Mais rien ne se produisit. Les cinq membres de l’A.D se rapprochèrent d’Harry sans un mot, et Hermione guettait chacune des mimiques de son meilleur ami, se demandant s’il pouvait apercevoir quelque chose dans le reflet de la boule qu’ils ne pouvaient pas voir, comme elle, des années auparavant, en cours de Divination.
Soudain, dans le silence aussi pétrifiant que la température de la salle qui s’était installé, une voix traînante, glaciale, s’éleva derrière eux :
“Très bien, Potter. Maintenant retourne-toi lentement, gentiment, et donne-moi ça.”
Hermione se raidit. Elle n’avait pas besoin de se retourner pour savoir à qui appartenait cette voix. Elle la connaissait par coeur, chaque intonation, chaque syllabe parfaitement enroulée. Elle pouvait la reconnaître entre mille, elle était ancrée dans sa tête comme de l’Occlumancie.
Mais cette voix manquait quelque chose, un accent particulier, une chaleur, une douceur qu’elle seule connaissait. Cette voix dans son dos avait beau ressembler à celle qu’elle aimait, elle n’avait rien à voir avec les murmures secrets dans son oreille, les railleries mêlées à son rire, les compliments chuchotés.
Elle ne voulait pas le voir, mais elle n’avait pas le choix. Elle se tourna vers lui lentement, scrupulueusement, profitant des dernières secondes où elle n’aurait pas à se confronter à la dernière personne qu’elle voulait voir ici.
Il se tenait à quelques mètres d’eux, habillé entièrement de noir, un masque de Mangemort sur le visage mais qui ne cachait pas ses longs cheveux blonds. La même couleur que son fils. Il avait la main tendue et ses yeux gris fixaient la boule de cristal dans la main d’Harry.
Lucius Malefoy.
***
Drago
Drago était comme un fantôme.
Il était là sans l’être.
Il était entouré de conversations, mais il n’en saissisait pas le moindre mot.
Il était incapable de dire s’il Occludait ou non : sa tête était vide dans tous les cas.
Il était brisé.
Anéanti.
Dans la Grande Salle, tandis que tout le monde mangeait autour de lui, il avait l’impression de flotter, bien au-dessus des bougies magiques du plafond, bien au-dessus du Château de Poudlard.
Il pouvait entendre les éclats de voix de loin, atténués, lointains.
Il ne bougeait pas, il était parfaitement immobile.
Figé.
Glacé.
Ses yeux gris fixaient l’endroit où Hermione s’asseyait d’habitude, à la place des Gryffondors. Ce soir-là, cinq sièges étaient vides.
Drago ne savait même pas si les autres Maisons avaient remarqué l’absence d’Harry Potter et de ses amis. En réalité, il s’en foutait éperdument. Il ne voulait pas savoir ce que les autres en pensaient, entendre leurs théories. Il ne voulait pas voir leurs yeux briller d’admiration pour Potter, comme si c’était le héros courageux qui allait les délivrer, alors que c’était simplement un garçon stupide et impulsif qui ne pensait qu’à lui.
Pansy, Blaise et Théo avaient remarqué, eux. Probablement en voyant l’état de Drago. Ils eurent l’amabilité de ne pas faire de commentaires. Ils n’avaient pas besoin de parler pour comprendre ce qu’il ressentait. Même Théo se retenait, alors que Drago savait qu’il mourait d’envie de lui poser les centaines de questions qui lui brûlaient la langue. Drago n’aurait pas pu lui répondre.
Ombrage brillait par son absence, elle aussi. Drago avait simplement aperçu son siège vide, à la table des professeurs, mais ça ne lui avait même pas fait esquisser un sourire, ou susciter la moindre réaction. Même son désir de vengeance s’était éteint. Comme si, en partant, Hermione avait emporté toutes ses pensées, toute sa substance, tout son être.
Il espérait qu’Ombrage soit morte.
La seule personne dans ce Château qui avait une réponse à ses questions n’était pas assise à sa place. Drago n’avait pas vu Rogue depuis qu’ils étaient rentrés de la Forêt Interdite, le professeur s’était simplement éloigné sans un mot, sa cape noire virevoltant derrière lui à chacun de ses pas, son visage renfrogné dans une expression concentrée. Drago ne voulait qu’une chose : entrer dans sa tête et extirper de force les informations dont il avait tant besoin. Mais il savait que c’était impossible.
Quelle ironie de vouloir fouiller dans l’esprit de l’homme qui lui avait appris à le faire.
Ses mains tremblaient sur ses cuisses, ses veines pulsaient désagréablement contre ses tempes et la peau fine de son cou, ses jambes étaient parcourus de spasmes incontrôlables, son oeil tiquait. L’inquiétude le rongeait de l’intérieur, dévorant chacun de ses nerfs, un par un, jusqu’à ce qu’il devienne complètement engourdi, jusqu’à ce que sa seule pensée soit Hermione, Hermione, Hermione, Hermione.
Où était-elle ? Avec qui ? Comment se sentait-elle ? Paniquée ? Déterminée ? Aurait-elle les réflexes qu’elle possédait en classe, une fois sur le terrain ? Hermione Granger possédait-elle un semblant d’instinct de survie pour fuir en cas de danger, ou serait-elle assez Gryffondor pour risquer sa vie et sauver celles de ses amis ?
Drago connaissait la réponse à cette dernière question, et ça le terrifiait.
Le pire, réalisa-t-il quand tout le monde regagna la Salle Commune, c’était l’impuissance. Le même sentiment atroce, lancinant, que lorsqu’il avait été obligé d’attendre qu’Hermione termine de se faire torturer pour la retrouver.
Elle était là-bas, Merlin savait-où, à combattre des ennemis, à risquer sa vie, et Drago était condamné à rester en arrière, coincé, bloqué, sans aucune nouvelle. Des vagues d’adrénaline rugissaient en lui, son corps entier désireux de faire quelque chose, d’agir, mais il n’y avait rien à faire. Juste à attendre. C’était une forme de torture que même la sadique Ombrage n’aurait pas pu accomplir.
Drago savait pertinemment que si quelqu’un lui demandait quelque chose, n’importe quoi, en échange de retrouver Hermione, il accepterait. Même s’il devait vendre son âme, ou dénoncer son propre père, ou prendre vingt ans de prison à Azkaban, il le ferait sans hésiter.
Mais personne ne lui demanda. Personne ne savait qu’il souffrait silencieusement du départ de sa supposée ennemie.
La Salle Commune des Serpentards était pleine à craquer, le son de la musique si fort qu’on avait l’impression que les murs ondulaient, mais Drago n’entendait rien, comme s’il était loin. Il ne se souvenait même plus être entré et s’être assis dans le canapé.
Théo faisait ses devoirs sur la table basse, les sourcils froncés. Blaise n’était pas là, mais Pansy était assise à côté de Drago, un pli soucieux entre ses deux sourcils parfaitement épilés. Elle avait un verre de whisky à la vanille à la main.
Drago baissa les yeux et vit qu’il avait un gobelet, lui aussi. Il n’avait pas remarqué qu’on lui avait servi un verre. Sûrement Pansy. Quand il se tourna vers elle, il fut surpris de constater à quel point ses yeux étaient noirs. Il était tellement habitué à plonger dans les prunelles chocolat d’Hermione que le regard couleur charbon de Pansy le brusqua.
“Whisky Pur-Feu.” annonça-t-elle en montrant le gobelet de Drago. “Bois, ça te fera oublier.”
Drago baissa les yeux vers son verre et réalisa que Pansy avait raison. L’alcool semblait être un excellent remède à cet instant. Il savait pertinemment qu’il serait incapable de dormir le temps de savoir ce qui était arrivé à Hermione, et attendre sans rien faire semblait être moins pénible avec de l’alcool dans le sang. Il but son verre d’une traite, sans même ciller en sentant le liquide lui brûler la gorge. Pansy lui en resservit un, sous le regard désapprobateur de Théo.
La soirée s’étira, les heures s’écoulant lentement et rapidement à la fois, jusqu’à ce que la nuit soit bien entamée et que Drago ne se souvienne plus du nombre de verres qu’il avait bu. Les corps dansants devant lui étaient devenus des vagues informes devant ses yeux. De temps en temps, il entendait la voix de Blaise ou de Théo, mais il ne se concentrait pas suffisamment pour entendre ce qu’ils disaient. Pansy resta à côté de lui tout ce temps, même quand des garçons venaient lui demander de danser. Elle enchaîna les cigarettes, en faisant attention de ne pas faire tomber de cendres sur Eris, qui dormait en boule sur elle.
Leurs genoux se touchaient. Ce contact était la seule chose qui reliait Drago sur Terre. Il avait l’impression que si elle partait, tout s’écroulerait autour de lui. Elle était le seul élément tangible dans son monde flou, son ancre.
Drago ne dit pas un mot.
Personne ne lui demanda de le faire.
Il avait perdu la notion du temps. Il voulait se lever pour aller attendre près du bureau de Dumbledore, mais le whisky continuait de se verser dans son verre et il buvait inlassablement. Il avait peur que s’il se levait, il apprendrait quelque chose de mauvais. Que la réalité viendrait le frapper. Alors, il resta dans son canapé, immobile, la peur parcourant ses veines bien plus fort que n’importe quel alcool qu’il pourrait ingurgiter. Sa tête était vaporeuse, un peu comme après une longue session d’Occlumancie.
À un moment donné, Crabbe (ou Goyle, Drago était incapable de différencier les deux dans son état avancé d’ébriété), apporta un grand plateau avec plein de verres dessus. Drago en prit un au hasard, peu intéressé par les goûts, mais plutôt par l’envie de faire disparaître l’inquiétude qui le tenaillait.
À cet instant même, Hermione était peut-être en train de défendre sa vie. Peut-être qu’elle avait déjà été prise, capturée, emmenée loin d’ici. Drago avait déjà entendu toutes sortes d’histoires sordides sur le sort des nés-moldus une fois attrapés par le Seigneur des Ténèbres. Blaise lui en avait raconté quelques-unes, quand ils étaient enfants, qui l’avaient empêché de dormir pendant des semaines. Des méthodes de torture qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Une bile désagréable remonta le long de son oesophage et il faillit s’étouffer sur sa gorgée. Si elle se faisait torturer ? Ou pire, qu’elle était…
Mais Drago n’arrivait même pas à imaginer le mot, même dans sa tête. Non, il ne pouvait penser à ça. Et sans savoir exactement comment il pouvait en être sûr, il savait qu’elle était toujours vivante. Comme si leurs magies étaient liées et qu’il la sentait toujours vibrer en lui, même quand elle était loin.
Drago était tellement concentré sur ses propres pensées qu’il mit du temps à entendre la voix de Théo percer sa bulle alcoolisée.
“... savoir pourquoi vous riez comme ça, tous les deux ?!”
Drago cligna des yeux plusieurs fois pour essayer de rendre sa vision plus nette, sans grand succès. Théo était toujours assis par terre, près de la table basse, et fixait quelque chose devant lui, les sourcils froncés, passablement irrité. Quand Drago essaya de voir ce qu’il regardait, il vit que Pansy avait adopté la même position que Théo, sa lèvre supérieure relevée dans une expression des plus hostiles.
“Pour rien, pour rien !” répondit une voix, hilare.
Drago se redressa, faisant renverser un peu de sa boisson sur la jupe de Pansy qui ne remarqua même pas. Quand il réussit enfin à focaliser sa vision, il vit que Théo s’adressait en fait à Crabbe et Goyle, assis dans deux fauteuils un peu plus loin. Ils étaient tous les deux morts de rire, leurs visages tout rouges et congestionnés.
“Dis-nous, comment tu te sens, Théodore ?” demanda Goyle avec un gloussement moqueur.
Théo fronça encore plus les sourcils sous ses boucles, mais avant qu’il puisse répondre, Pansy aboya :
“Qu’est-ce qui vous arrive, tous les deux ?!”
Crabbe sursauta un peu, mais il ne perdit pas son sourire quand il se tourna vers Pansy.
“Une simple petite expérience.” dit-il d’un air fier. Drago fut surpris de l’entendre prononcer un tel mot sans bredouiller.
Crabbe se tourna de nouveau vers Théo :
“Que penses-tu de nous, Théodore ?”
“Je vous trouve parfaitement idiots.” répondit le concerné sans hésiter.
Goyle accusa le coup avec un air meurtri sur ses traits, son cou disparaissant lorsqu’il remonta ses épaules. Crabbe, lui, attrapa les deux accoudoirs de son fauteuil et se pencha en avant :
“Ah ouais ?” demanda-t-il d’une voix perçante. “Et que penses-tu des Moldus, Théodore ? Est-ce que c’est vrai que tu les adore en secret ?”
Théo sursauta, ne s’attendant pas à une telle répartie. Instantanément, Blaise fut debout et fonça sur les deux garçons qui se recroquevillèrent d’horreur :
“Qu’est-ce que ça peut vous foutre, bande d’écervelés ?!” cria-t-il en montrant son poing.
N’importe qui se serait dégonflé en voyant Blaise si menaçant, mais Crabbe, porté par un courage que personne ne lui connaissait, l’ignora et se tourna vers le canapé où était assis Drago :
“Et toi, Pansy, c’est qui le dernier garçon que t’as embrassé ?”
Pansy ouvrit sa bouche peinte de noir, probablement pour l’insulter de tous les noms, mais Blaise ne lui laissa pas le temps de le faire : il attrapa Crabbe par le col et le souleva dans les airs, sans le moindre effort. Aussitôt, son visage prit une horrible teinte violacée :
“Rep… repose-moi…” balbutia-t-il.
“Pourquoi tu lui demandes ça ?” cracha Blaise, maintenant furieux. “Qu’est-ce que vous avez foutu, tous les deux ?”
Crabbe déglutit quelque chose d’incompréhensible, ou peut-être que Drago était trop bourré pour comprendre ce qu’il disait. Théo lâcha alors un cri de stupeur. Il fixait les verres posés sur le plateau, à moitié entamés, d’un air horrifié.
“Qu’est-ce qu’il y a ?” demanda Pansy.
“Qu’est-ce que vous avez mis dans les verres ?!” s’écria Théo.
Les trois têtes de Blaise, Pansy et Drago valsèrent en même temps vers le plateau posé sur la table. Blaise et Pansy comprirent aussitôt, sûrement parce que leurs cerveaux étaient bien moins ralentis par l’alcool que celui de Drago. Mais quand il comprit enfin pourquoi ils étaient devenus soudain si pâles, l’estomac de Drago se souleva.
“Non…” marmonna-t-il, horrifié, couvrant sa bouche de sa main par réflexe.
Blaise relâcha brutalement Crabbe qui retomba de travers sur le fauteuil.
“Du Véritasérum !” s’écria Goyle. “On a mis du Véritasérum dans les verres !”
Drago regarda Goyle, puis les verres, puis celui qu’il avait dans la main. Sa réaction fut immédiate : il se pencha par-dessus le rebord du canapé et vomit tout ce qu’il put.
“Mais vous êtes tarés !” hurlait Théo derrière lui. “C’est illégal ! C’est dangereux !”
Les Serpentards avec des gobelets dans la main s’indignèrent à leurs tours. Une fille de quatrième année jeta même son contenu sur le visage de Crabbe qui hurla lorsque le whisky toucha ses yeux.
“C’était pour rire !” se défendit piteusement Goyle, maintenant caché derrière son fauteuil, ses deux mains en l’air comme si Blaise allait le tuer avec son regard. “C’était juste pour rire, on s’est dit que ça pouvait… pimenter un peu la soirée…”
“Pimenter ?!” répéta Pansy d’une voix criarde qui fit grimacer Goyle par terre. “PIMENTER ?!”
Théo se rinçait la langue avec de l’eau et Pansy se mit à jeter frénétiquement le contenu des verres encore restants par terre. Drago avait la tête qui tournait, il ne savait plus combien de verres de Crabbe il avait pris, et il était à peu près sûr que la quantité qu’il venait de vomir n’était pas suffisante pour enlever la potion de son système.
“Où est-ce que vous avez trouvé du putain de Véritasérum ?” gronda Blaise.
“Dans la réserve de Rogue !” couina Goyle. Crabbe n’avait toujours pas retrouvé sa respiration et s’étouffait à moitié par terre. “Il avait le dos tourné, il parlait avec quelqu’un et il avait laissé la porte ouverte, quand on a vu la potion, on s’est dit qu’il fallait qu’on essaye…”
Drago pensa à toutes les informations confidentielles qu’il pourrait révéler à ces deux abrutis sans pouvoir rien faire pour les empêcher et fut saisi d’un frisson. Il se leva en vacillant sous son propre poids :
“Bande de connards.” marmonna-t-il en passant à côté d’eux.
C’était la première fois qu’il ouvrait la bouche de la soirée, et il était même pas sûr que Crabbe et Goyle aient compris ce qu’il avait dit, mais ils n’avaient certainement pas besoin de l’entendre pour voir à quel point il était furieux. Ils baissèrent la tête, honteux, et Drago alla se réfugier dans son dortoir, Blaise, Pansy et Théo sur ses talons. Il tituba sur le chemin, mais heureusement, Blaise n’était pas loin derrière lui. Il l’aida à marcher jusqu’à destination sans un mot.
Le dortoir était vide et silencieux. Les profondeurs du Lac Noir semblaient plus sombres que d’habitude à travers la fenêtre, ce qui donnait une atmosphère étrange à la pièce, presque sinistre. Maintenant qu’il savait qu’il avait bu du Véritasérum, il avait l’impression que la potion lui pesait dans l’estomac. Il pouvait presque la sentir sur sa langue, prête à déblatérer tous les plus gros secrets de sa vie.
Drago ne savait pas si l’Occlumancie permettait de contrer les effets du Véritasérum, il pensait se souvenir que Rogue lui avait déjà dit, mais il n’était pas sûr de lui et de toute manière, il était bien trop bourré pour espérer fermer convenablement son esprit. Heureusement, révéler ses secrets auprès de Pansy, Blaise et Théo était bien moins effrayant qu’à n’importe qui d’autre.
Blaise aida Drago à s’allonger à moitié sur son lit, mais ce dernier se mit sur le flanc au cas où il vomirait une nouvelle fois.
“Je vais prendre une douche.” annonça Blaise, un air écoeuré sur ses traits. “J’ai l’impression de transpirer cette satané potion, maintenant.”
Il ferma la porte de la salle de bain sans attendre de réponse. Théo était tout aussi dégoûté que lui, il ne cessait d’insulter Crabbe et Goyle dans un filet de paroles murmurées. Pansy, elle, s’assit sur le seul fauteuil de la pièce avec la prestance d’une reine, et non pas d’une fille beaucoup trop alcoolisée. Eris sauta aussitôt sur ses genoux et retrouva sa position habituelle, c’est-à-dire, une petite boule de poils enroulée sur elle-même.
“Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?” demanda-t-elle d’une voix lasse en caressant son chien.
“Je dois… je dois y aller.” bredouilla Drago en essayant de se lever, sans y parvenir complètement. Sa tête tournait tellement qu’il ne savait plus s’il était allongé ou assis dans son lit.
“Je viens avec toi.” décréta Théo aussitôt. “J’attendrai des nouvelles avec toi.”
Drago fut sur le point de refuser, mais voyant son propre état déplorable, lâcha plutôt un gargouillement incompréhensible.
“J’ai demandé à Ébène de venir te trouver dès qu’ils seront revenus.” dit Pansy d’un ton égal, presque désinteressée. Drago releva la tête difficilement pour lui lancer un drôle de regard. “Ça ne sert à rien que tu attendes devant le bureau de Rogue ou de Dumbledore, attends ici, avec nous.”
Il secoua la tête, mais il devait admettre que l’idée était tentante. Il deviendrait fou s’il restait confronté à sa propre attente sans pouvoir rien faire.
“J’imagine que je suis obligé.” marmonna-t-il. Puis, il regarda sa meilleure amie et souffla un sincère : “Merci.”
Elle hocha simplement la tête, puis poussa un soupir agacé :
“Vous vous rendez compte que ces deux abrutis ont donné du Véritasérum à la moitié de la Maison ?”
“C’est extrêmement dangereux.” dit Théo, de la même voix que les professeurs utilisaient pour leur faire la morale. “Ils peuvent avoir de gros problèmes en utilisant ce genre de potion aussi imprudemment. Et sans parler du fait qu’ils ont volé la réserve de Rogue…”
“... tu voles dans la réserve de Rogue.” argumenta Pansy. “Souvent.”
Théo fit un bruit indigné avec sa langue :
“J’emprunte des baumes complètement inoffensifs, Rogue ne se rend même pas compte qu’il en manque. Le Véritasérum est une potion de niveau 10 sur l’échelle de risque, et dont l’usage est strictement interdit par le Ministère de la Magie ! Tu imagines si l’un de nous avait avoué quelque chose devant tout le monde ?”
Pansy et Théo jetèrent un regard furtif en direction de Drago. Il savait ce qu’ils pensaient : et s’il avait révélé qu’il était amoureux d’Hermione ? Drago avait beau être bourré, ça ne l’empêcha pas de déglutir péniblement en imaginant cette possibilité. Il n’était pas passé loin du drame absolu.
Quand Blaise sortit de la salle de bain, de la vapeur s’échappa par la porte. Il avait une expression étrange sur le visage, et si Drago ne connaissait pas aussi bien son meilleur ami, il dirait même que c’était de la peur. Il l’avait bien camouflée devant Crabbe et Goyle en prétextant être énervé, mais en réalité, Blaise aussi avait échappé à l’affreuse révélation de la vérité : qu’il avait des visions toutes les nuits, et que sa mère faisait partie du cercle très privé des Sept.
Théo était en train de se mettre en pyjama, et quand il rangea scrupuleusement ses affaires dans sa valise, Drago remarqua que sa main tremblait. Il pouvait voir les fines cicatrices blanches dépasser de la manche de sa chemise. Lui aussi avait une montagne de secrets qu’il voulait à tout prix préserver, en commencant par son père, et ses propres convictions. Pansy, qui était toujours assise sur le fauteuil et caressait distraitement Eris du bout des doigts, n’était pas en reste, avec sa mère qui l’avait abandonnée quand elle était jeune, son aversion pour son père, et même ce mystérieux garçon qu’elle aimait secrètement, et dont elle refusait de donner l’identité, même à ses amis les plus chers.
Dans cette pièce, ils avaient tout à perdre avec seulement quelques gouttes d’une potion. Drago se promit de ne plus se mettre dans un état pareil, où il était si vulnérable.
“Les effets durent combien de temps ?” demanda Blaise.
“Trois à quatre heures, en fonction du dosage.” répondit Théo.
Ils finirent par s’asseoir tous sur leurs lits. Aucun d’entre eux ne proposa de dormir, mais personne ne formula non plus à voix haute le fait qu’ils attendaient des nouvelles pour pouvoir le faire, ce qui rendit l’ambiance pesante et tendue. Blaise, Théo et Pansy lançaient des regards fréquents à Drago, comme s’ils s’attendaient à ce qu’il fasse une crise tout à coup. Mais Drago n’avait pas l’énergie pour le faire, le désespoir l’affaiblissait à chaque minute qui passait.
Où était-elle ? Où était-elle ? Peut-être qu’il pourrait aller supplier Rogue de nouveau, peut-être qu’il lui révélerait quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait l’aider à savoir où Hermione était. Pour la première fois de sa scolarité, Drago regretta que Dumbledore ne soit pas là. Il aurait certainement été plus bavard que Rogue, et il s’en fichait pas mal qu’il sache pour ses sentiments envers Hermione. Pour la sauver, il serait capable de le proclamer haut et fort. Même à son père, s’il le fallait.
“Bon, qu’est-ce qu’on fait ?” demanda Pansy au moment où la crise d’angoisse commençait à flouter la vue de Drago. “Un action ou vérité ?”
Théo fit les gros yeux :
“Tu es folle ? Avec la potion…”
“Justement, ça pourrait rendre le jeu encore plus drôle.” riposta Pansy avec un petit sourire espiègle. “Et puis, on s’en fiche, on est qu’entre nous.”
“Hors de question.” dit Théo, offusqué.
“Allez, ça peut-être marrant…”
“Non.” asséna fermement Blaise. “Pas d’action ou vérité. Tu parles comme Crabbe.”
Pansy ferma promptement la bouche.
“On pourrait faire une Bataille Explosive ? C’est simple, et ça pourra faire passer le temps. Comme ça, le Véritasérum sera parti de notre système avant qu’on dorme.”
Pansy et Blaise acceptèrent. Ils s’assirent tous les trois en cercle par terre et Théo sortit le jeu de cartes qu’il avait offert à Drago pour son anniversaire.
“Dray, une partie ?” proposa Blaise quand Théo distribua les cartes.
Drago haussa mollement les épaules et les rejoignit par terre, non sans mal. Après tout, il n’avait que ça à faire. Peut-être que ça pourrait le distraire de ses pensées morbides, et que le temps passerait plus vite.
Il voyait double, ce qui ne l’aida pas à trier son jeu, et il fit exploser le paquet une bonne dizaine de fois, mais aucun des trois ne se plaignit, et ils jouèrent comme si de rien n’était. Au début, ils ne parlaient pas, mais après plusieurs parties serrées, Théo commença à gémir des protestations et Pansy accusa Blaise de tricherie quand il gagna deux fois d’affilée.
Les heures s’écoulèrent ainsi, bien plus vite que si Drago avait attendu seul dans un couloir, hanté par ses propres pensées. Étrangement, dans ce dortoir peu accueillant, froid et lugubre, il trouva un réconfort qu’il n’aurait jamais imaginé dans un tel contexte. Bien sûr, il était bien trop tourmenté pour s’en rendre compte sur le coup. Mais plus tard, il regrettera de ne pas avoir savouré ces moments, aussi difficiles soient-ils. Avoir des amis dans les périodes de joie était une chance, mais les avoir dans les détresses était meilleur encore.
Pansy posa une reine de coeur et les cartes explosèrent dans une détonation qui fit sursauter Eris une énième fois, et elle éclata de rire. Un vrai rire, le premier vrai rire depuis longtemps.
“Allez, Blaise, montre-moi ta main.” demanda-t-elle.
“Non.” répondit le concerné avec un sourire fier en cachant ses cartes. “Vrai homme ne révèle jamais ses secrets.”
“Quand tu dis ça, c’est quand tu perds.” fit remarquer Pansy.
“Tu ne le sauras jamais.”
“Alleeeez, dis-moi !”
Blaise secoua la tête négativement et Pansy feignit un soupir exaspéré. Un petit silence s’installa, le temps que quelqu’un ramasse les cartes pour les mélanger, mais aucun des quatre ne le fit.
“Je suis gay."
Drago sentit ses yeux s’écarquiller sans qu’il puisse les contrôler. Théo avait la tête baissée sur son jeu. Il avait murmuré, assez bas pour que sa confession ne sorte pas du cercle qu’ils avaient involontairement crée en s’asseyant en tailleur par terre, mais Drago l’avait entendu. Il l’avait dit, sûrement involontairement, à cause de la demande de Pansy et du Véritasérum dans ses veines.
Toute l’inquiétude de Drago, son mal-être, ses pensées furent déviées un bref instant d’Hermione pour se focaliser sur Théo, à côté de lui, qui avait toujours la tête baissée, les joues plus rosées que d’habitude. Peut-être avait-il mal entendu ?
Théo osa lever la tête et regarda tour à tour Blaise, Pansy, et Drago, comme s’il les défiait de répondre, de protester. Aucun des trois ne le fit. Blaise avait un petit sourire sur les lèvres et triait méthodiquement ses cartes dans sa main. Il devait déjà être au courant. Peut-être l’avait-il deviné. Drago, lui, n’avait jamais imaginé cette possibilité. Jamais. Sans pouvoir s’en empêcher, il contempla Théo comme si c’était la première fois qu’il le voyait.
Comme souvent dans des situations pareilles, ce fut Pansy qui prit la parole en premier, d’une voix douce et calme, à mille lieues de l’état de panique que ressentait Drago :
“Ce n’est pas grave, Théo. On s’en fiche.”
Ils échangèrent un long regard, l’un reconnaissant, l’autre compatissant. Pansy esquissa un petit sourire timide. Puis, Théo se tourna vers Blaise, plein d’espoir. Ce dernier ne leva pas la tête de son jeu :
“Rien que tu pourras être ne m’empêchera de t’aimer, Théo, tu le sais.” déclara-t-il avec toute la confiance du monde.
Il lui tapota le genou et les yeux de Théo brillèrent de larmes. Enfin, il regarda Drago, dont la langue semblait avoir triplé de volume dans sa bouche. Il ne savait pas quoi dire. Il avait peur de dire quelque chose de travers, de parler trop vite et de blesser. Il était le spécialiste pour ça. Pour éviter de se plonger dans le regard presque implorant de Théo, Drago regarda Pansy, qui hocha discrètement la tête dans sa direction.
“Tant que tu es heureux, je suis heureux.” finit-il par dire, parce qu’il le pensait. Il ne connaissait personne qui méritait plus d’être heureux que Théodore Nott Jr, et il était bien déterminé à ne pas entâcher son potentiel bonheur d’une quelconque manière. Même si ça voulait dire qu’il préférait les garçons.
Théo se mordit les lèvres pour se retenir de pleurer et baissa de nouveau la tête vers le sol :
“Merci, les gars.” murmura-t-il.
Blaise brisa l’atmosphère pesante qui régnait en déclarant :
“Une dévergondée…” il pointa Pansy du doigt, qui ouvrit la bouche pour protester. “Un traître, un amoureux des Moldus, et un Voyant… Nos parents seraient fiers.”
Ils éclatèrent tous de rire, même Drago, qui n’aurait jamais pensé pouvoir rire ce soir.
Puis, ils se remirent à jouer, comme s’il ne s’était rien passé.
Et peut-être que c’était le cas, finalement. Peut-être que la confession qui pesait sur Théo depuis des années était moins lourde à porter maintenant qu’il l’avait dit aux personnes qui comptaient le plus pour lui. Peut-être qu’il s’en était fait des montagnes, alors que personne dans cette pièce serait capable de moins l’aimer pour quelque chose d’aussi futile. Peut-être que son inquiétude à l’idée de leur dire avait été vaine, depuis tout ce temps.
Ils jouèrent jusqu’à l’aube, sans s’arrêter. Et aucun des quatre Serpentards ne sut que la potion que Crabbe et Goyle avaient volé dans la réserve n’était pas du Véritasérum, mais un simple philtre de paix.
