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Dans de beaux draps

Summary:

J’ai tenté de cambrioler le Comte de Monte-Cristo, mais ça ne s’est pas passé comme prévu. Si je veux échapper à la police, je vais devoir coopérer avec lui, composer avec ses désirs et prendre des risques pour voler une vieille connaissance commune.

Notes:

Bonjour, bonsoir à vous. Nouvelle histoire et nouveau fandom : préparez-vous à plonger dans l'univers du film Le Comte de Monte-Cristo (2024) (car j'ai pas encore lu le bouquin et que le film est un banger) pour 10 chapitres d'aventure, de romance... et de smut, vous commencez à connaître la maison !

Intentions :

  • Que ça soit suffisamment lisible, agréable et immersif pour soulager les hormones en furie des lecteurs et lectrices.
  • Que ça soit cohérent avec l'intrigue du film

Attention :

  • Récit à la première personne ("je", "moi" et toute la suite)
  • Il va se passer des choses explicites entre le Comte et la narratrice (lis les tags, boudiou !)

Disclaimer : Je ne possède que mon esprit mal placé et un clavier pour écrire mes cochoncetés : les personnages et l'univers du Comte de Monte-Cristo appartiennent à Alexandre Dumas, à Alexandre de La Patellière, Matthieu Delaporte, et à qui vous voulez, mais aucunement à moi.

Chapter 1: L'effraction

Notes:

(See the end of the chapter for notes.)

Chapter Text

Ça ne devait pas se passer comme ça.
Captivée par les armoiries finement ciselées de la montre en argent, je n'ai pas vu arriver l'homme entièrement vêtu de noir. En plus de sa tenue, sa moustache et ses cheveux sombres se fondent dans l'obscurité de la pièce. Seule la pâleur de ses mains et de son visage s'en détachent, trahie par la faible lueur de ma lanterne, posée sur une table basse ottomane. La flamme chétive danse sur les mêmes armoiries gravées sur la crosse de son pistolet, braqué sur moi. Elle éclaire également les crocs des deux loups flanqués de chaque côté de ce valet.
Immobile depuis que j'ai entendu le bruissement de sa veste lorsqu'il m'a mise en joue, je me résous enfin à poser la montre, jusque là serrée dans ma main, à côté de ma lanterne. Je fais un pas en arrière pour reculer, le plus doucement possible, vers la fenêtre par laquelle je me suis introduite dans le château. L'homme fait un mouvement imperceptible, puis un loup me barre la route avant de grogner.
Et maintenant ?
Ma main se porte machinalement au canif coincé dans ma ceinture. Non… ce n'est même pas une option. Je n'ai aucune chance face à deux loups et à un homme armé. Et très certainement irrité.
Mais le mal est fait. Les loups grognent plus fort alors que le valet arme son pistolet à silex en fronçant les sourcils. Avec une pointe de déception dans sa voix douce, il me prévient :

« Je ne ferais pas ça si j'étais vous. »

Je le sais bien, mais que faire ?! Je suis prise au piège.
D'abord, je montre mes doigts écartés avant de lever lentement les mains en l'air. Si les loups cessent leurs grognements, l'homme reste imperturbable. J'ai capitulé, qu'attend-il de moi maintenant ? Veut-il alerter d'autres domestiques ? Envoyer un messager pour prévenir le comte ?
Attendez une minute, maintenant que j'y pense… ce n'est pas le valet que j'ai devant moi. Celui qu'on nomme "Jacopo" est chauve, imberbe, et on dit qu'il est muet. Mais alors, qui est-ce ? Qui est cet homme devant moi ?
L'œil de son canon toujours pointé dans ma direction, il fait un pas vers moi, entrant dans la lumière vacillante de la bougie. C'est en observant son visage mieux éclairé que je comprends.
C'est lui. C'est le comte.
Mais que diable fait-il seul dans sa demeure ?! Il ne devait y avoir personne cette nuit. Ni sa filleule, ni le prince italien. Sont-ils là eux aussi ? Non, je les ai vus partir dans le carrosse. Ils doivent encore être à la soirée mondaine de Danglars. Alors pourquoi le comte n'est-il pas avec eux ? Est-il déjà rentré ? Bien qu'élégants, ce ne sont pas des habits d'apparat qu'il porte. Il n'est jamais allé à la fête.
C'est bien ma veine.
Je m'éclaircis la gorge mais, avant que je trouve quelque chose à bredouiller, l'homme prend la parole et m'intime :

« Reposez aussi la statuette, je vous prie. »

Comment a-t-il su ?! Depuis combien de temps m'a-t-il repérée ?!
Sans mouvement brusque, ma main attrape la sculpture de bronze dissimulée dans la poche de ma jupe. Je la pose à côté de la montre puis je remets ma main en évidence. Il hausse des sourcils suspicieux.

« Dois-je énumérer chaque objet ? »

Je ne sais pas comment il peut le savoir, mais il a deviné que ma poche contenait encore quelques trouvailles brillantes. Dépitée, je la vide de mon butin que j'expose sur la table. Un coupe-papier, des lunettes de théâtre et une barrette à cheveux ouvragée.
Fichtre ! J'aurais pu en tirer un bon prix…
Le regard du comte détaille chaque objet avant de se poser de nouveau sur moi. Il me jauge plus qu'il ne me juge et finit par m'accorder :

« Impressionnant. »

Il baisse enfin son arme et ma poitrine se desserre légèrement. Il continue :

« Nous sommes au deuxième étage. Vous avez escaladé dans cette tenue ? »

J'acquiesce. Je suis agile et je le sais. Le cambriolage, c'est mon gagne pain, après tout. Quant à la jupe, elle est obligatoire pour dissimuler mon larcin, afin de ne pas paraître suspecte dans la rue.

« Vous avez un nom ? »

Bêtement, je hoche de nouveau la tête, concentrée sur ma fuite imminente. Il détecte mon regard furtif à la fenêtre et mon cœur accélère. Il faut que je m'enfuie. Et vite. Mes yeux maintenant habitués à la pénombre considèrent la porte de la pièce, ouverte. Il sent que je m'agite. Ses loups aussi.
Il fait taire leurs grognements d'un seul mot à l'accent qui m'échappe. D'un second, il les envoie à l'extérieur pour garder la porte. Je ne sais pas qui je dois craindre le plus entre le comte et ses bêtes.
Il désarme son pistolet, se met entre la fenêtre et moi, puis me désigne un confortable fauteuil en velours.

« Installez-vous, madame. Je souhaite vous parler. »

Et moi je souhaite partir.
Mon cerveau tourne à toute vitesse. Le plan est simple, mais loin d'être parfait. Tant pis, je dois essayer.
Je m'avance prudemment, sans quitter des yeux le maître des lieux. Je suis la direction indiquée par sa main, mais je n'oublie pas le pistolet qu'il tient dans l'autre.
Maintenant !
Je me rue vers la fenêtre, et donc sur l'homme. Si je le colle suffisamment, je le gênerai dans ses mouvements et il ne pourra pas lever son arme.
Le comte m'esquive ! Qu'à cela ne tienne, je fonce quand même sur l'ouverture : le temps qu'il arme et vise, je serai déjà sortie !
AH !
Quand j'arrive à son niveau, le comte réagit aussi vite que s'il avait prévu mes actes. La douleur est vive mais aucun son ne sort de ma bouche. Le coup de crosse sur ma tempe a été fort. Trop fort. Je m'écroule et la flamme vacillante de ma lanterne s'évanouit avec moi.

– ♦ –

J'ouvre les yeux. Où suis-je ? Le château ! Ça me revient… Ah, ma tête… Je me frotte la tempe, étrangement humide, et je me redresse dans mon siège.
Les rideaux sont tirés et la pièce est maintenant éclairée par plusieurs chandeliers. Juste en face de moi et confortablement installé sur un fauteuil de velours assorti au mien, le comte me regarde. Sur la table basse à côté de lui, en plus des objets que j'ai tenté de voler, un bol d'eau et un linge mouillé sont présents. Ça explique ma tempe fraîche. Mais aucunement pourquoi le comte s'est occupé de ma blessure. Comme ayant compris mon interrogation, il prend la parole :

« Vous ne m'avez laissé que peu de choix sur la manière de vous arrêter. Aussi, je vous prie de m'excuser de vous avoir frappée. Je ne pensais pas que vous perdriez connaissance. »

Il trempe le linge, l'essore légèrement puis l'approche de ma tête. D'instinct, je me recule, mais je suis rapidement bloquée par le dossier du fauteuil. Je ferme les yeux et me crispe, avant de sentir la fraîcheur du tissu sur ma tempe égratignée. Le comte reprend :

« J'ai pris la liberté de vous asseoir et de tenter d'apaiser la douleur. J'espère qu'elle n'est pas trop aigüe. »

Il devra se contenter de mon sifflement lorsqu'il me touche en guise de réponse. Bien sûr que ça fait mal, crétin ! Devant mon agacement apparent, il enchaîne :

« Je suis le comte de Monte-Cristo, propriétaire du château dans lequel vous êtes entrée par effraction. Qui êtes-vous ? »

La duchesse d'Aquitaine, pardi ! À ton avis, triple idiot ?! J'entre par une fenêtre la nuit tombée pour dérober des objets de valeur. Je ne suis qu'une pauvre voleuse qui a eu vent de la soirée de Danglars, et j'ai profité de l'occasion d'une maison vide pour venir me servir tranquille ! Mais d'ailleurs, pourquoi cette maudite bâtisse n'est-elle pas vide ?!

« Pourquoi êtes-vous là et pas chez Danglars ?!
— Vous pouvez donc parler. C'est le Baron Danglars, me corrige-t-il, madame la voleuse. Et si vous voulez tout savoir, j'avais des affaires à terminer. J'ai donc décliné l'invitation. Ce n'est pas de chance pour vous, mais pour moi c'est différent : je préserve mes biens, et je découvre une cambrioleuse qui n'a pas froid au yeux.
— Contente d'avoir pu vous apporter satisfaction. Mais il se fait tard… je ne vais pas abuser plus de votre hospitalité et je vais repartir.
— Rasseyez-vous, je vous prie, et restez un peu. »

Il s'était levé et sa voix, bien que douce, était ferme. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je me suis sentie obligée d'obéir, et je me suis remise dans le siège.

« Il se trouve, madame, que je suis à la recherche d'une voleuse.
— Ce n'est pas moi, je lui réponds du tac-o-tac. Je ne vous ai jamais cambriolé ni même fait les poches !
— Je vous crois. »

Il fait une pause puis reprend :

« Je vais reformuler : je souhaite recruter une voleuse. Et votre profil me semble prometteur. »

Il se fiche de moi, c'est ça ? Je ne peux pas retenir ma surprise et je pouffe de rire devant cette demande inattendue. Je m'arrête bien vite devant le sérieux de son visage. S'il ne plaisante pas, alors c'est qu'il délire. Inutile de discuter avec ce comte de Sonné-Ciboulot. Je lui lance :

« Ce que je souhaite, pour ma part, c'est rentrer chez moi. Promis, je ne reviendrai plus et je vous laisserai tranquille. Sur ce, bonne soirée monsi…
— Associez-vous à moi pour une mission, il me coupe. Une seule. Et ensuite je vous laisserai partir.
— Je vais devoir décliner.
— Je vais devoir insister. Je vous dédommagerai pour vos services, naturellement. »

J'avoue que celle-là, je ne l'avais pas vue venir.
Nous sommes tous deux debout. Le regard du comte ne laisse entrevoir aucun signe de démence. Ce nobliau est sérieux… Je déglutis avec peine pour le rembarrer :

« Monsieur…
Comte, me reprend-il. Continuez, madame.
Et moi c'est mademoiselle, je marmonne avant de parler plus clairement. Et donc, comte, sauf votre respect, je ne souhaite pas travailler pour vous, ni pour qui que ce soit à vrai dire. Je tiens à mon indépendance et vous conseille de trouver quelqu'un d'autre pour votre… "mission".
— C'est fâcheux. Je vais me permettre de m'obstiner, ainsi que vous rappeler que vous n'êtes pas en capacité de refuser quoi que ce soit, compte tenu de votre intrusion dans mon domaine.
— Ah mais croyez-moi, c'est avec joie que je le quitterai au plus vite.
— Dans ce cas, asseyez-vous, et parlons. Vous pourrez partir une fois que vous aurez entendu ma proposition. »

C'est ça, oui.
Je fais la moue, soupire, commence à m'asseoir et me prépare. À peine le noble derrière de l'homme s'enfonce dans le fauteuil, et je bondis. Je fonce et passe la porte de la pièce !
Mais ?!
Misère !
Les loups sont toujours là, gardant cette porte tel Cerbère surveillant les Enfers ! Je donne tout ce que j'ai. Je saute sur la rampe des gigantesques escaliers et glisse en prenant garde à ne pas chuter dans les tournants. Ça y est, j'atterris au rez-de-chaussée alors que les loups et leur maître sont encore au premier étage !
L'élan que j'ai pris est tel que je bute contre une statue de marbre. Elle se renverse et l'œuvre d'art se brise lourdement en plusieurs blocs sur le sol, obstruant le passage à mon avantage.
Mon poursuivant s'attendra sûrement à ce que je fuie par la porte principale, alors je m'élance à gauche. Je cours comme si ma vie en dépendait, ce qui, si on considère les grognements menaçants des loups, n'est pas loin de la vérité. Je choisis une porte au hasard. Pas la première, c'est trop évident ! Alors je m'engouffre à travers la suivante et manque de chuter dans des escaliers qui descendent.
Mince !
J'espère que cette cave a une porte dérobée ou que les soupiraux sont suffisamment larges pour que je puisse passer… Mais cette pièce voûtée en pierre de taille n'est pas une cave ! Pas d'humidité, et pas de conserves… mais des portants de vêtements, des malles, un établi, des épées, des miroirs et des bougies allumées en quantité. Une sorte de coiffeuse est là aussi, encombrée avec du maquillage, des perruques, une ébauche de masque avec pinceaux et ciseaux à côté. Suis-je tombée sur les coulisses d'un théâtre privatif ?
Pas de temps à perdre, je rejoins la porte au fond et l'ouvre. Ou du moins j'essaie. Elle est verrouillée et la clé n'est pas dans la serrure. Il va falloir que je la crochète, en priant pour qu'elle donne accès aux jardins. Je retourne vers l'établi et prends des outils – au manche en ivoire, s'il vous plaît ! – qui me serviront parfaitement de rossignol.
Je me concentre sur ma tâche et parviens enfin à faire sauter le verrou, mais mon bonheur se teinte instantanément de crainte lorsque je sens le métal froid d'une lame sur mon cou. Je me retourne lentement et découvre le comte à l'autre bout de la rapière. Sur son visage, ce n'est pas de la colère, mais plutôt un mélange de curiosité et d'embarras que je décèle. Ses maudits clébards arrivent aussi. Désespérée, je sors mon canif et, tentant de me rappeler à la raison, l'homme me conjure :

« S'il vous plaît, suivez-moi sans faire d'histoire. Je ne tiens pas à vous blesser une seconde fois. »

Essaye un peu, tiens !
J'éloigne sa lame de mon cou en la frappant de mon petit couteau. Je n'ai pas le temps d'attraper la poignée de la porte maintenant déverrouillée que mon autre tempe, jusque-là épargnée, est gratifiée d'un puissant coup de pommeau.
Avant de tomber dans les vapes pour la seconde fois ce soir, je vois les bottes noires s'approcher, mon bourreau s'accroupir et tendre une main vers moi.

– ♦ –

Quand je me réveille, plusieurs sensations m'interpellent. Tout d'abord, celle du lit moelleux dans lequel je suis allongée. Ensuite, mon poignet gonflé et douloureux, entouré de bandages pour calmer l'entorse que j'ai dû me faire en tombant, sans oublier ma tempe qui me lance, faisant écho à la désagréable sensation de gonflement de l'autre. Enfin, ma cheville droite reliée au pied du lit par des fers argentés.
Je regarde autour de moi, la lumière du jour filtre à travers les lourds rideaux encadrant les fenêtres de la chambre. J'ai passé la nuit ici… quelle heure peut-il bien être ?! Je dois partir. Je me redresse difficilement et tente de libérer ma jambe, sans succès.
Hmm. Peut être que j'aurai plus de succès avec le côté accroché au lit ? Je me hisse au bord et pose les pieds par terre. La chaîne me laisse plusieurs mètres d'allonge et je constate que l'extrémité est verrouillée par un cadenas. Facile, il me faut juste de quoi le forcer.
Je parcours la pièce des yeux pour trouver un outil adapté. C'est la chambre la plus luxueuse dans laquelle j'ai jamais dormi, et de loin… Le lit est immense et garni d'oreillers, les meubles en bois sombre et aux formes exotiques, les poufs en cuir au motif étoilé, les nombreux tapis d'orient et les lanternes en verre soufflé bleues et vertes donnent des airs de palais arabe à ma prison.
Car oui, c'est bien d'une prison dont il s'agit. La chaîne à ma cheville en témoigne. Il peut bien y avoir un nécessaire à toilette en porcelaine fine, des palmiers en pot et des tentures au plafond, ça n'y change rien.
Une cloche posée sur un guéridon attire alors mon attention. Je la soulève et dévoile la bonne surprise qu'elle cache : une carafe d'eau avec un verre, un généreux morceau de fromage ainsi qu'une demi-miche de pain frais. Je n'hésite pas une seconde de plus. Je contente mon ventre criant famine et épanche ma soif.
Au moment où je repose le verre, la porte de la chambre s'ouvre et le comte apparaît dans l'encadrement. Il referme derrière lui et me salue avec un sourire sibyllin :

« Bonjour. Je suis ravi de vous voir réveillée. Vous avez dormi longtemps, il est déjà quatorze heures passées.
— Qua… Quatorze ?! je m'étrangle.
— En effet. Permettez que j'ouvre les rideaux pour faire entrer la lumière plus franchement. »

Joignant le geste à la parole, il tire les lourds pans de tissus. Le soleil se déverse dans la pièce par les fenêtres en moucharabieh, faisant étinceler miroirs et lanternes. La chaleur de la chambre contraste subitement avec l'apparente froideur de l'homme devant moi. Il me regarde avec un soupçon de reproche. Je masse mon poignet blessé, croise les bras et lui envoie :

« Vous m'avez encore frappée.
— Vous avez encore tenté de vous échapper. », rétorque-t-il en imitant ma posture.

Touché.
Il m'agace. Il ne comptait tout de même pas sur moi pour lui tenir compagnie !

« Et cette fois, continue-t-il avec amertume, vous avez détruit une antique statue de Daphnée fuyant Apollon. C'était une œuvre inestimable.
— Ça vous a peut-être échappé, comte, mais je me concentrais plutôt sur ma fuite à moi pour éviter de finir dans la gueule de vos loups !
— Tout ça pour finir dans mon atelier. »

Ah.
Je sens que la rancœur qu'il éprouve prend sa source ici. Aurais-je touché un point sensible ? Cet "atelier" comme il l'appelle, contiendrait-il quelque activité que le comte voudrait garder secrète ? J'ai l'intime conviction que c'est un sujet que je ferais mieux d'éviter, au risque de l'énerver. Alors qu'il m'approche, je tente de le rassurer :

« Mis à part quelques outils, je n'ai rien touché, je vous le jure !
— Que vous ayez tordu un ébauchoir hors de prix m'est égal. Mais vous êtes entrée dans cette pièce… Je vais donc devoir vous garder un moment ici. Le temps que vous oubliiez ce que vous y avez vu.
— Ah, ça non ! Je ne vais quand même pas rest…
— Je vous préviens, me souffle-t-il en plantant son visage à une cinquantaine de centimètres du mien, si vous tentez de fuir une fois de plus, je préviendrai la police. Et la cellule dans laquelle elle vous placera ne présentera pas le même confort que celle-ci. »

J'ai du mal à trouver mes mots et mes yeux rougissent. Non, je ne veux pas y retourner… Tout mais pas ça… Ma raison se trouble et la panique arrive :

« Non… Par pitié, pas la police ! Je… S'il vous plaît ! Laissez-moi partir et j'oublierai tout !
— Seriez-vous déjà connue de leurs services ? »

Je ne réponds rien.

« Je vois. Rappelez-moi, que fait-on des voleurs récidivistes ?
— Je vous en supplie, je… je me tiendrai bien ! Laissez la police en dehors de tout ça et… et je ferai votre mission, là… Mieux ! Je ferai tout ce que vous voulez, je le jure !
— "Tout" ? répète-t-il en levant un sourcil. Attention à ce que vous promettez, voleuse.
— Vous insinuez que je suis une menteuse ?! j'explose. Je suis peut-être une voleuse, mais je n'ai qu'une parole !
— Retirez-la.
— Non ! Ça va peut-être vous surprendre, mais j'ai un honneur, moi ! Je ne suis pas une brute qui assomme les gens pour son plaisir ! »

Je crache et regrette aussitôt mon acte et mes mots.
D'une main, le comte me pince les joues et susurre, intimidant mais sans haine :

« Ne me parlez pas sur ce ton. Dois-je vous rappeler que le confort de votre détention ne dépend que de moi ? Vous êtes enfermée ici, à ma merci et à celle des domestiques qui viendront changer vos draps et votre toilette. Souvenez-vous en, la prochaine fois que vous songerez à mettre en doute leur honneur ou le mien. Maintenant, et ça sera mon seul ordre, revenez sur votre promesse.
— Très bien… Je siffle entre les dents. Je la retire… »

Il me lâche les joues en faisant glisser son index sous mon menton. Il poursuit, plus doux :

« Veuillez me croire quand je vous dis que ce n'est pas par plaisir que je vous ai assommée, et que je n'éprouve aucune satisfaction à vous retenir entre ces murs. »

Il s'éloigne et marche jusqu'à la porte. La main sur la poignée, il tourne légèrement la tête sans me regarder et me conseille :

« Réfléchissez à la mission que je vous propose : vous devrez vous introduire chez un notable et subtiliser des documents en sa possession. Il les garde très certainement sous clé, mais ça n'a pas l'air de vous arrêter. Avant cela, prenez le temps de vous reposer, mademoiselle, et tâchez d'être courtoise avec mon personnel. »

Il prend congé et me laisse, seule et enchaînée dans cette si grande chambre.

– ♦ –

Je l'ignore mais, ce soir, pendant qu'on me sert un repas chaud dans ma cage dorée, le comte est pensif.
Assis dans son atelier, il contemple le masque partiellement achevé sur lequel il travaille. D'ironie, il souffle par le nez et secoue la tête. André le surprend et lui demande :

« Quelque chose ne va pas ?
— Le destin est une chose bien malicieuse. Jadis, car j'en savais trop, on m'a emprisonné pour me faire taire. Aujourd'hui, l'histoire se répète : je me retrouve à enfermer cette femme dont le seul crime est d'avoir découvert cette pièce.
— Elle a aussi tenté de vous cambrioler. »

Le comte lui sourit comme un joueur de poker qui révèle sa main, puis lui demande :

« Comment crois-tu que cette voleuse a su que le château serait vide hier soir ?
Oh… comprend alors le garçon. Vous l'avez piégée ?
— Avant de vous envoyer vous promener, Haydée et toi, j'avais fait passer le mot à plusieurs candidats potentiels, et elle seule a osé braver le risque de se faire prendre.
— Mais maintenant, elle est terrorisée à l'idée que vous la dénonciez.
— Si seulement elle n'avait pas choisi la porte de cette pièce pour s'enfuir… Si je la relâchais, elle pourrait parler de l'atelier, des masques et des costumes à des oreilles bien trop curieuses… Et mettre en péril tous nos plans.
— Il faut la convaincre de se taire.
— Mais comment ? »

André ne répond pas. Au bout d'un moment, il propose :

« Peut-être que Haydée aura une idée.
— Haydée… Oui. Montons lui demander. »

– ♦ –

André reste interdit devant la proposition de la jeune femme. Le comte, lui, la considère. Le garçon le remarque et lui demande, incrédule :

« Vous n'y pensez pas sérieusement ?!
— L'idée que nous partage Haydée est assez pertinente, en plus d'être la seule que nous ayons.
— Mais, tout de même ! Obtenir son silence en la… en la forçant à s'attacher à vous !
— Qui te parle de la forcer ? interroge Haydée de sa voix chantante. Si le comte s'y prend habilement, elle s'attachera d'elle-même, lui accordera sa confiance et lui restera fidèle.
— Vous allez donc lui faire la cour ?!
— Souhaites-tu le faire à ma place, André ? rétorque le comte, cynique.
— Je… euh, non, décline-t-il, mal à l'aise à cette idée.
— Alors, je le ferai. »

Un silence gêné s'abat dans la chambre de Haydée. André le rompt :

« Comment comptez-vous vous y prendre ?
— Avec toute la bonne volonté et le charme dont je pourrai faire preuve. »

Notes:

Bon. J'espère que la direction que ça prend vous plait, car de mon côté, l'écriture était amusante !
Prochain chapitre, les hostilités commencent "doucement". Lisez bien le "Attention" du début si vous ne voulez pas de mauvaise surprise svp.
La suite est déjà écrite, faut juste un peu de relecture et je publie : libre à vous de vous abonner à cette histoire pour être averti dès que je sors un nouveau chapitre.