Chapter Text
Les statues devant le temple étaient immenses, si grandes et impressionnantes que les deux petits garçons en furent presque pétrifiés de terreur, mais le Grand Pope les poussa doucement devant lui les forçant à continuer de marcher.
À l’intérieur du temple, tout semblait encore plus grand et effrayant, les piliers montaient haut vers le plafond, le feu, dans les gigantesques braseros, crépitait et formait des ombres terrifiantes sur le sol et les colonnes. Saga jeta un discret coup d’œil vers son petit frère qui avait rabattu la capuche sur sa tête pour se cacher sous l’épaisse cape en laine et après une hésitation, il tendit la main pour prendre la sienne, Kanon leva les yeux vers lui, son corps était pris de petits tremblements et ses yeux, presque invisible sous sa cape, étaient encore larmoyant.
Ils étaient épuisés, le chemin jusqu’au temple des Gémeaux avait été long et difficile, les escaliers étaient bien trop nombreux et trop grands pour des enfants aussi jeunes et le terrain très accidenté. Saga avait failli tomber à plusieurs reprises et Kanon était tombé lorsque ses pieds s’étaient pris dans le bout de sa cape. Il avait un peu pleuré avant que son grand-frère ne se précipite pour essuyer ses mains écorchées.
Le Grand Pope était venu les chercher chez la voisine qui s’occupait d’eux depuis le décès de leur mère en mission. Ça faisait une semaine maintenant, l’enterrement avait eu lieu la veille. Il était venu les voir très tôt ce matin, la voisine, en recevant un visiteur aussi prestigieux, avait bien faillit s’évanouir et son mari avait bafouillé quelques mots incompréhensibles avant d’aller chercher son meilleur vin dans la cave. Kanon et lui avaient été réveillés par l’agitation et après avoir parlé un long moment avec les adultes, le Grand Pope l’avait invité à sortir pour qu’ils puissent discuter. Saga avait laissé son petit frère seul à contrecœur avant de le suivre.
Il n’avait pas tout compris, le Grand Pope utilisait beaucoup de mot compliqué, mais il avait dit qu’il avait un lien fort avec la constellation des gémeaux et qu’il deviendrait sans doute un puissant chevalier s’il acceptait de s’entraîner au Sanctuaire. Il avait d’abord craint que Kanon ne soit pas autorisé à venir avec lui, mais il lui avait promis qu’ils ne seraient pas séparés et que son maître serait d’accord pour s’occuper de son petit-frère. A ce moment-là, l’enfant s’était détendu et le Grand Pope n’avait pas eu besoin d’insister plus longtemps pour qu’il accepte sa proposition, il était ensuite reparti à son travail pour ne revenir le chercher avec son frère qu’une fois la nuit tombée.
Il fallait qu’il soit courageux, il n’en allait pas seulement de sa survie, mais aussi de celle de Kanon. L’orphelinat de Rodorio était horrible, les enfants n’avaient pas assez à manger, les adultes étaient violents, alors qu’il était au marché avec sa mère, il avait vu un des gardiens savater un petit garçon, elle lui avait dit de ne pas s’en préoccuper, mais il n’était pas parvenu à l’oublier. À chaque fois qu’il s’en souvenait, les pleurs de l’enfant lui serraient le cœur.
La voisine ne pouvait pas, non plus, les garder éternellement chez elle. Son mari semblait déjà s’agacer de la présence de Kanon, il l’avait tiré par les cheveux et secoué comme un prunier la veille seulement parce qu’il avait renversé un peu d’eau par terre. Sa femme avait dû intervenir pour qu’il ne le frappe pas et ça n’avait pas été efficace, car il l’avait tout de même frappé, finalement, il l’avait envoyé dans leur chambre sans lui donner à manger. Saga le savait, il devait trouver un travail pour qu’ils ne meurent pas de faim et pour qu’ils soient en sécurité. Kanon avait besoin de manger tous les jours, sinon, il allait tomber malade. La proposition du sanctuaire tombait donc au bon moment.
Saga serra plus fort la main de son petit-frère en lui caressant la paume, il le sentit alors se rapprocher et leurs épaules se touchèrent presque. Kanon était vraiment effrayé par la situation, déjà, il n’avait pas vraiment eu l’occasion de lui expliquer ce qui allait se passer, lui-même ne comprenait pas tout, mais en plus le Grand Pope s’était un peu énervé, parce que son frère traînait un peu trop, pour sa défense, les marches étaient hautes et difficile à gravir, mais le Grand Pope ne l’avait pas vraiment écouté.
L’aîné des gémeaux se retourna et tenta un sourire rassurant vers son cadet, sourire qui ne sembla pas le rassurer, Kanon utilisa sa main libre pour frotter ses yeux et son nez en hoquetant silencieusement. Profitant que le Pope passe devant eux pour aller ouvrir la grande porte des appartements privés de la maison des Gémeaux, Saga s’arrêta et essuya lui-même les joues de son frère avec ses manches. Lui et Kanon n’étaient jamais montés dans les temples jusqu’à ce soir, ainsi, Saga ne savait pas comment réagir, tout semblait précieux, riche, alors qu’eux étaient sales et débraillés.
« Les enfants ! Arrêtez de discuter et suivez-moi. »
Prenant son courage à deux mains, Saga se tourna vers le Grand Pope en tenant toujours fermement la main de son cadet. Le vieil homme se tenait devant la porte ouverte, le dos courbé par l’âge et la fatigue, il leur sourit dans une tentative de se montrer rassurant avant de leur faire signe de se rapprocher. Saga prit une inspiration et obéit enfin en tirant son frère derrière lui.
La maison était bien différente de ceux à quoi ils se seraient attendus. Ils entrèrent tous les trois dans une grande entrée chaleureuse et les petits s’essuyèrent les pieds sur le tapis pour ne pas salir le sol alors que le Grand Pope s’avançait déjà dans le couloir.
Loin de ressembler aux petites maisons en bois de Rodorio, le sol était en marbre gris, deux grandes statues, des répliques de celle à l’entrée du temple, entourait la porte. À droite, un placard immense, composé de miroir et de scène mythologique que les petits garçons ne connaissaient pas. Kanon sursauta en croisant son reflet à peine éclairé par la lumière provenant du salon, ses yeux, ses joues et son nez étaient rouge à force de pleurer, mais c’était la pénombre qui l’avait fait bondir et le reflet menaçant des deux statues derrière lui.
« T’as pas besoin d’avoir peur, je suis avec toi, je te protégerais. »
Saga, malgré sa petite taille avait parlé d’une voix calmée et assurée, comme si c’était une évidence. Il essuya à nouveau le visage de son cadet avec ses manches avant de lui embrasser le front, comme leur mère le faisait, cela provoqua un léger sanglot chez son cadet qui se mit à triturer ses manches avec angoisses.
« Les enfants. Qu’est-ce que vous faites tout seuls dans le couloir ? Venez ici, nous n’allons pas vous manger. »
Kanon prit une respiration tremblante et les larmes dans ses yeux redoublèrent, Saga lui, prit une inspiration et après avoir embrassé une nouvelle fois son frère le tira vers le salon.
La pièce, comme le hall d’entrée était grand et impeccable, pas un poil de poussière, le sol si propre qu’ils auraient pu se voir dedans. Un homme grand et carré se tenait devant un canapé en cuir bleu-gris, Saga déglutit et continua de se rapprocher des adultes. Il s’arrêta à quelques pas du tapis, n’osant pas marcher dessus avec ses chaussures.
Plus près des adultes, il se rendit compte que l’homme n’était pas seulement grand, il était gigantesque et dépassait le Grand Pope d’au moins une bonne vingtaine de centimètre. Une cicatrice au bord irrégulier barrait sa joue droite, ses cheveux noirs étaient très longs, mais attaché en queue-de-cheval pour dégager son visage, sa carrure était impressionnante. À sa vue, Kanon se rapprocha de lui et se blottit dans son dos en attrapant fermement le haut de son pull. Saga en fut presque jaloux, il n’avait personne derrière qui se cacher lui, il se redressa ce qui n’était pas très impressionnant au vu de sa petite taille et releva les yeux vers l’homme en tentant de retenir les tremblements de son corps.
« Voilà ! » dit le Grand Pope d’une voix encourageante avant de faire un signe aux enfants pour qu’ils s’approchent encore un peu plus. « Les garçons, voici Nimrod, le chevalier d’or des Gémeaux, ce sera votre maître à partir de maintenant. C’est quelqu’un de très gentil et je suis certain que vous serez heureux avec lui. »
Pendant qu’il parlait Nimrod s’approcha d’eux avant de s’accroupir pour se mettre à leur hauteur, son regard perçant qui le scrutait sous toutes les coutures mis immédiatement mal à l’aise Saga qui dut se faire violence pour ne pas reculer et chercher à se mettre en sécurité derrière le Grand Pope. Kanon lui ne résista pas et ferma les yeux de toutes ses forces avant de tenter de disparaître un peu plus derrière son aîné.
« Ce sont des braves garçons. » continua le Grand Pope à l’intention de Nimrod. « Saga montre des prédispositions très intéressante pour l’armure des Gémeaux. Tu devrais le constater rapidement, je pense qu’il apprendra vite.
— Quel âge a-t-il ? » demanda finalement le chevalier en se relevant et en désignant Saga d’un mouvement de tête. « Ils ont l’air plutôt jeune.
— Nous avons 4 ans, monsieur. »
Nimrod baissa les yeux sur Saga qui venait de parler, sa voix était claire sans les tremblements auxquels l’homme se serait attendu, pourtant, l’enfant n’aurait pas pu se sentir plus effrayé, son estomac se tordait sous le poids de l’angoisse, sa gorge était serrée, presque douloureuse.
« C’est peut-être un peu jeune pour commencer un entraînement… Je ne sais pas ce que je vais pouvoir faire de lui… »
Saga baissa les yeux, il n’allait pas les accepter, il était trop petit, trop faible. C’était fini, ils allaient devoir partir à l’orphelinat.
« Nous n’avons plus beaucoup de temps, la prochaine Guerre Sainte approche et la Déesse se réincarnera bientôt. Nous avons besoin de former la prochaine génération maintenant. »
Saga leva les yeux sur les adultes avant que son petit-frère ne serre son bras plus fort, comme s’il avait craint qu’il s’éloigne et cacha son visage contre son épaule, les larmes silencieuses de son cadet tachaient sa tunique, mais il ne se plaignit pas et prit sa main dans la sienne.
« Je suppose que les deux petits devraient pouvoir dormir ensemble, ils ne sont pas très grands, un lit pour deux devrait leur suffire pour le moment.
— Ce n’est pas une bonne idée de laisser des jumeaux constamment ensemble, ils doivent apprendre à vivre séparé et ça ne se fera pas s’ils partagent la même chambre. »
Saga sentit immédiatement une sueur froide couler le long de son dos et il jeta un regard inquiet au Grand Pope, il ne pouvait pas les séparer tout de même. Où allait dormir son frère ? Kanon était trop petit pour être laissé tout seul, sa mère ne l’avait jamais laisser sans surveillance, il serra plus fort sa main alors que ses lèvres le démangeaient de protester à l’idée, mais il ne pouvait pas, il ne pouvait pas prendre le risque de ne pas être accepté en tant que disciple, Kanon serait à l’abri de tout s’il était autorisé à s’entraîner.
« Je suppose que tu en sais plus que moi à ce sujet… » répondit le Grand Pope. « Dans ce cas, tu mettras Kanon dans l’ancienne chambre de ton frère... Elle est en bonne état ? Tu n’as pas besoin d’y faire des travaux. Je peux débloquer de l’argent si c’est le cas. »
Le chevalier hocha la tête alors que Saga pouvait sentir les sanglots de son frère redoubler en entendant les adultes parler. Il marmonna quelque chose d’incompréhensible dans sa tunique, Saga déglutit et sentit la boule dans sa gorge enfler.
« Les travaux sont inutiles, la chambre est encore en très bon état, mon frère n’y a pas vécu assez longtemps pour l’abîmer. Elle sera parfaite pour… »
Nimrod baissa les yeux sur le deuxième enfant, prêtant pour la première fois attention à Kanon. Il le dévisagea une seconde avant de faire un vague signe de la main vers lui.
« Kanon. » répondit le Pope. « Il est plus anxieux que son frère alors ne le brusque pas trop, c’est un gentil garçon, mais je crains qu’il ait besoin de plus de temps pour s’acclimater. »
Nimrod hocha la tête sans répondre, et le Grand Pope baissa les yeux sur les enfants avant d’ébouriffer les cheveux de Saga en voyant son air inquiet.
« Vous n’allez pas être séparé, ne t’inquiète pas, vous dormirez seulement chacun dans votre chambre. Nimrod va prendre soin de vous deux. Vous verrez, la vie dans le Sanctuaire est très agréable une fois que l’on s’y est habitué. »
Les paroles rassurantes du Grand Pope soulagèrent l’aîné qui poussa un soupir tremblant, mais pas son cadet qui continua de pleurer. Saga se força à sourire pour eux deux.
« Merci, pour les chambres. On ne vous généra pas, mon petit-frère et moi serons gentils. »
Il avait fallu tout son courage au garçon pour réussir à parler aux adultes, le Grand Pope sembla enchanter par sa réaction, il lui ébouriffa à nouveau les cheveux avant de les recoiffer.
« Comme je te le disais ce matin, ils sont très polis et très calmes. Je ne pense pas que tu auras beaucoup de problèmes avec eux.
— Je l’espère pour nous tous… »
Les adultes parlèrent encore un long moment sans plus leur prêter la moindre attention. Saga profita de ce moment de répit pour se tourner vers son cadet, il essaya d’abord de lui faire retirer sa capuche, mais le petit garçon s’y accrocha immédiatement en rentrant son cou dans ses épaules, ne voulant pas l’effrayer en le forçant ou laisser supposer à son maître que son petit-frère était un garçon capricieux Saga n’insista pas plus longtemps.
Les larmes de son cadet ne s’arrêtaient pas et ne sachant pas quoi faire d’autres pour l’apaiser, Saga le serra doucement dans ses bras en se balançant pour le bercer, lentement, il sentit ses épaules se détendre et les sanglots de Kanon se calmèrent enfin. Il ne le lâcha pas pour autant, ses petites mains caressaient son dos en petits cercles apaisants, celle de son frère était accrochée à sa tunique, tirant sur le tissu.
Finalement, le Grand Pope partit après leur avoir fait promettre d’être sage et obéissant et les deux enfants se retrouvèrent seul avec l’homme immense et toujours aussi effrayant. Nimrod soupira, son regard les toisa, Saga se sentit à nouveau jauger et il se redressa encore un peu en serrant fermement les poings pour faire cesser les légers tremblements de son corps, puis Nimrod sourit, moins chaleureusement que le Grand Pope, ça ne réchauffa pas du tout le cœur des enfants effrayés.
« Bien, venez avec moi. »
L’homme attrapa la porte bougie sur la table basse et avança dans le temple sans regarder derrière lui pour savoir si les garçons le suivaient réellement, Saga attrapa aussitôt, la main de son frère pour le forcer à avancer. Ils suivirent l’adulte, trottant pour ne pas se faire distancer dans l’immense maison et se retrouver perdu dans le noir. Ils marchèrent une longue minute dans un couloir labyrinthique aux proportions démesuré pour des enfants si petits et décoré de vase antique et de statue, avant que le grand homme ne s’arrête devant une lourde porte en bois. Saga l’observa d’un œil méfiant et pour la première fois, il recula d’un pas, obligeant son frère à faire de même.
Nimrod ne lui laissa pas le temps de douter plus longtemps, il tourna la clé qui était dans la serrure et l’ouvrit.
« Ici, ça sera la chambre de Kanon. »
L’odeur de renfermé et d’humidité agressa immédiatement ses narines. Saga fronça le nez et grimaça. Il n’y avait pas assez de lumière à l’intérieur pour bien distinguer la pièce et ses murs, en fait, elle n’était éclairée que par la bougie que tenait Nimrod. De là où il se tenait, Saga pouvait seulement distinguer un lit. Ça ne ressemblait pas à un endroit convenable pour faire dormir un enfant, maman ne les aurait jamais laissé dormir dans une chambre comme celle-ci. Il tourna son regard vers Kanon, immobile et pétrifié, avant de regarder à nouveau la pièce, il ne semblait même pas y avoir de fenêtre, c’était la pleine lune dehors, s’il y en avait eu une, sa lumière aurait éclairé la chambre.
« C’était la chambre de mon frère, il est mort il y a plusieurs années. Je pense qu’elle conviendra parfaitement. »
Nimrod fit un pas pour entrer à l’intérieur, Saga déglutit difficilement, mais il se força à bouger pour entrer à son tour avec son frère, à la faible lumière de la bougie, il vit enfin réellement le lit, recouvert d’un drap décoloré et d’un oreiller presque plat, un placard, un grand miroir en pied, Nimrod alluma une vieille bougie posée sur la commode à côté de la porte, bougie qui eut beaucoup de mal à s’allumer à cause de l’humidité.
« Voilà, tu vas rester ici, Kanon. Saga, tu viens avec moi, je t’emmène à ta chambre. »
Il écarquilla les yeux alors que son maître sortait déjà. C’était tout ? Il ne voulait pas au moins lui donner des draps propres et chaud, les nuits étaient froides dans le sanctuaire.
« Mais
— Pas de mais, sors de cette chambre. »
La prise sur son bras se resserra, Saga jeta un regard à son cadet puis a son maître, sans prévenir, Nimrod se dirigea vers eux et saisit Kanon par l’épaule pour le forcer à lâcher son aîné avant de pousser Saga en dehors de la pièce. La porte se referma aussitôt sur son frère et ses protestations disparurent avec lui. Saga la fixa les yeux écarquillés alors que son maître fermait à clé, il connaissait assez bien son cadet pour savoir qu’il avait dû se mettre à tambouriner de l’autre côté, Kanon avait toujours détesté la solitude, mais il n’y avait pas le moindre bruit.
« La pièce est isolée, mon frère était quelqu’un de… bruyant, je n’avais pas le choix pour avoir un peu de tranquillité. » Expliqua Nimrod d’une voix calme en croisant le regard du petit garçon.
Son explication ne le rassura pour autant pas, maman n’enfermait jamais Kanon dans leur chambre, tout simplement parce que ça se soldait toujours par des pleurs et des hurlements jusqu’à ce que l’enfant n’ait plus de voix, il réveillait les enfants des voisins, faisait hurler les chiens et les dit voisins qui venait tambouriner à la porte pour qu’elle le fasse taire d’une manière ou d’une autre.
« Kanon a peur tout seul…
— Il va devoir s’habituer… Tu t’appelles Saga, c’est ça ? Quand es-tu né exactement ?
— Le 30 mai, on est né pendant la nuit et j’ai 9 minutes de plus que mon frère. »
L’enfant avait récité sa réponse non sans jeter plusieurs regards inquiets vers la porte de la chambre. Est-ce que Kanon continuait de pleurer ? Il ne pouvait pas supporter l’idée de le laisser pleurer tout seul, sa mère l’avait toujours incité à aller consoler son frère lorsqu’il n’allait pas bien. C’était horrible de ne rien faire. Son cœur se serra à l’idée et il avait envie de pleurer aussi en imaginant la détresse de son cadet.
« Je…
— Ne te préoccupe pas de lui.
— Mais je suis son grand-frère ! »
Son tout nouveau maître fronça les sourcils et son regard s’assombrit, l’enfant cessa immédiatement de protester avant de baisser les yeux, inquiet que son éclat ne provoque sa colère.
« Ça suffit ! Le Grand Pope m’a dit que tu étais un gentil garçon, tu ne vas pas déjà commencer à te montrer capricieux.
— Non… mais…
— Ton frère ne risque rien dans cette chambre. Tu le retrouveras demain matin. Dépêche-toi maintenant, tu ne voudrais tout de même pas que je me fâche alors que tu viens à peine d’arriver ? »
Saga secoua la tête et son maître acquiesça avant de ranger la clé dans le meuble à côté de la porte et de s’éloigner. Il jeta un dernier regard à la porte, au meuble, il ne pouvait pas ouvrir le tiroir sans immédiatement attirer l’attention de son maître, sans autre solution, Saga courut après l’homme.
« Ce soir, tu vas dormir. » dit l’homme alors que l’enfant arrivait à sa hauteur. « Je t’expliquerais les choses plus en détail demain et tu commenceras vraiment à t’entraîner après-demain. Je t’apprendrais des choses simples, mais tu as intérêt à progresser vite si tu ne veux pas mourir. »
Saga acquiesça incapable de trouver ce qu’il pourrait dire à ça, il ne pouvait tout simplement pas mourir, s’il le faisait, qui allait prendre soin de son frère ? Kanon avait toujours besoin de lui pour le protéger. Ils passèrent à nouveau devant le salon, entièrement plongé dans le noir, la lueur de la bougie dessina des ombres effrayantes sur les murs et les meubles et l’enfant qui n’avait plus son frère pour se sentir fort, frissonna et accéléra le pas pour se coller au pas de son maître.
« Ça sera sans doute un peu difficile au début, mais tu finiras par t’y habituer. Je te présenterais à mes collègues dans quelques jours, certains ont aussi des disciples donc tu pourras sans doute jouer avec eux. »
Des collègues ? D’autres enfants ?... Des… amis ? C’était déjà une perspective plus amusante, il leur présentera Kanon, son frère n’avait jamais eu beaucoup d’amis à cause des bêtises que racontaient les adultes, les enfants à Rodorio avaient peur de lui et l’évitait comme la peste. Après encore une longue minute de marche, son maître s’arrêta devant une grande porte et Saga se stoppa juste à côté de lui. L’homme tapota ses cheveux avant d’ouvrir la pièce.
Sa chambre était en tout point différente de celle de son frère, spacieuse, une immense fenêtre qui donnait sur un paysage escarpé et la mer au loin, la douce lumière de la lune éclairait la pièce. Le lit était si grand qu’une quinzaine d’enfants de son âge aurait pu y dormir sans être à l’étroit. Elle sentait bon, un mélange de lavande et de menthe, quelques bougies avaient déjà était disposé sur les tables de chevet et sur le grand bureau en dessous de la fenêtre. Le maître le poussa doucement à entrer à l’intérieur avec lui.
Saga resta bouché-bée, incapable de ne pas comparer sa chambre luxueuse à celle calamiteuse de son cadet. Ce n’était pas juste, pas juste du tout, Kanon n’avait rien fait de mal pour justifier un tel traitement.
« Il te faudra quelques vêtements pour t’entraîner et des vêtements civils. » continua Nimrod en ignorant les tourments de son disciple. « Nous irons faire des courses ensemble dans la semaine pour les seconds, pour les premiers, je demanderais à Marianne de te confectionner deux ou trois tuniques.
— Je préfère que Kanon dorme dans ma chambre et moi dans la sienne ! »
Nimrod baissa un regard courroucé sur lui, mais le petit garçon avait croisé les bras, pour les empêcher de trembler et fusillait la pièce du regard.
« Ce n’est pas possible. »
La réponse était catégorique et Saga se sentit ridicule, ses yeux faillirent se remplir de larmes, il serra les lèvres pour les empêcher de trembler.
« Je… je suis son grand-frère, c’est moi qui devrais dormir dans la moins bonne chambre…
— Ce n’est pas comme ça que les choses fonctionnent ici. »
Ce n’était pas comme ça, mais maman avait dit que le Sanctuaire et les chevaliers protégeaient les plus faible, alors ça devrait être comme ça, son frère était plus faible que lui, il devrait avoir la meilleure chambre.
« Le Grand Pope m’a dit que tu étais un gentil garçon, n’est-ce pas ? » Saga garda les lèvres pincées et il essuya son nez qui le piquait d’un revers de main. « Je comprends bien sûr que tu veuilles favoriser ton frère, mais Kanon ne ferait sans doute pas ça pour toi.
— SI ! »
L’accusation lui avait semblé si injuste que le petit garçon n’avait pas pu s’empêcher de crier. Kanon lui donnerait sa chambre sans hésiter s’ils échangeaient de place, il partageait toujours ses bonbons avec lui et quand ses crayons de couleurs ne marchaient plus, il lui donnait toujours les siens.
« Cesse de faire la tête, tu veux.
— Mais… »
Saga baissa le nez sur ses pieds et se mit à tirer sur sa tunique, les yeux au bord des larmes. Il sursauta, alors que son maître faisait un peu vers lui et son corps se préparait déjà à encaisser un coup, mais Nimrod se contenta de s’accroupir à sa hauteur.
« Bien faisons un marché, j’accepterais d’acheter du matériel pour la chambre de ton frère si tu progresses rapidement, est-ce que ça te convient ? »
Progresser rapidement ? À quel point devait-il progresser rapidement ? Il ne devrait pas avoir besoin de progresser rapidement pour que son frère ait des draps confortables. Est-ce qu’il pouvait obtenir mieux ? L’idée d’insister lui paraissait risquer.
« Tu es d’accord ? »
Le garçon hocha la tête et son maître se redressa avec un sourire.
« Ma chambre est au bout du couloir. Tu peux venir me voir si tu as un problème. Je te laisserais entrer, mais n’en profite pas pour venir toutes les nuits. Tu dois apprendre à dormir seul. »
Saga acquiesça et son maître lui ébouriffa une dernière fois les cheveux avant de partir en refermant la porte derrière lui, la clé ne cliqueta pas dans la serrure en l’enfant en déduisit immédiatement qu’il n’y était pas enfermé.
Malgré tout, il resta, plusieurs minutes, totalement immobile au centre de la grande pièce. Il y avait un peu de vent qui soufflait contre la vitre, les quelques bougies éclairaient la chambre d’une lumière tamisée. Saga sentit un sanglot s’échapper de sa poitrine, mais le petit garçon le refoula immédiatement. Il fallait qu’il soit fort et courageux pour protéger Kanon.
Lentement, il se dirigea vers le lit. Il n’avait pas de vêtement pour dormir, n’ayant pas pensé à les prendre avant de partir, alors il se déshabilla pour ne garder que sa tunique, grimpa sur le matelas et attendit. Les draps étaient doux et sentaient bon la lessive, l’oreiller bien plus confortable que celui qu’il avait à la maison.
Son maître allait finir par s’endormir, il ne savait pas l’heure qu’il était et n’avait pas encore appris à la lire, mais il était tard et il irait sans doute bientôt se coucher. Une fois endormi, il pourrait sortir de son lit pour rejoindre Kanon et allait le rassurer.
Sa présence manquait, il n’avait jamais dormi seul, il n’y avait pas de lumière non plus dans la chambre de son frère alors que Maman laissait toujours une bougie allumée pendant qu’ils dormaient. Saga regarda la petite flamme qui dansait devant ses yeux, Kanon avait peur du noir… des monstres et des fantômes, il était impossible que son frère trouve le sommeil dans ses circonstances. Il devait être terrifié, ce n’était qu’un petit garçon après tout, il avait encore besoin d’être protégé.
Les minutes passèrent puis les heures, le temple était plongés dans le plus profond des silences, il n’y avait pas le moindre bruit, même le vent sur la vitre avait cessé de souffler. Son maître devait être couché maintenant.
Saga descendit du lit sur la pointe des pieds et sortit dans le couloir tout aussi discrètement. Le temple était complétement plongé dans le noir et seule la lumière de la petite bougie éclairait ses pas. La peur d’une punition n’arrivait pas à dissuader le garçon, arrivé devant le meuble, il se dirigea sans hésiter, mais d’une main tremblante vers le meuble du couloir et ouvrit le tiroir pour attraper la clé de la chambre.
Tout en faisant attention à faire le moins de bruit possible, il ouvrit la porte, la flamme de sa bougie éclaira la petite pièce plongée dans le noir. Comme il l’avait craint, son frère pleurait toujours, mais en le voyant entrer, il se leva précipitamment et se jeta sur lui en pleurant plus fort, le mouvement faillit les faire tomber tous les deux en arrière et Saga dû écarter précipitamment la bougie pour qu’elle n’enflamme pas les cheveux de son cadet puis, il s’empressa de refermer la porte de peur d’alerter leur maître.
Son frère ne le lâcha pas une seule seconde toujours accroché à lui, il le dirigea maladroitement vers le lit avant de réussir à poser le bougeoir sur la table de chevet branlante. L’humidité alourdissait l’air ambiant, il se hissa sur son lit avec son frère qui se blottit contre son épaule pour continuer à pleurer. Du lit et tout en caressant les cheveux de son cadet pour tenter de l’apaiser l’enfant observa la pièce.
La bougie, que le maître avait allumée, n’était plus sur la commode à côté de l’entrée, mais il n’arrivait pas à voir où elle avait disparu. Le lit était plus petit, la chambre plus humide, il se glissa dans les draps fins et rêches avec Kanon. Ce n’était pas exactement ce qu’il avait imaginé quand le Grand Pope lui avait dit que son frère serait en sécurité, mais c’était peut-être mieux que rien. Le voisin aurait fini par le battre s’il était resté et ce n’était pas tolérable. L’idée que quelqu’un frappe son petit-frère lui retournait l’estomac.
Après plusieurs minutes de sanglots, son cadet se calma enfin assez pour parler. Il releva des yeux et un visage rougi par les larmes sur lui et essuya son nez avec le col de sa tunique.
« Bourquoi t’es bartiiie ? »
Le ton larmoyant de Kanon le fit grimacer.
« Pardon, j’ai pas eu le choix, mais je suis revenu.
— Ouii. »
Saga lui embrassa le front et son frère se colla plus près de lui, comme s’il avait tenté de fusionner, avec son cadet dans ses bras, il se sentait à nouveau plus courageux et moins effrayé. Finalement, les larmes cessèrent entièrement, et même les sanglots avaient disparus, les deux garçons restèrent un long moment en silence à profiter de la présence de l’autre, jusqu’à ce que Saga murmure alors qu’il voyait la flamme de sa bougie vaciller.
« Où est la bougie que le maître t’a donnée ? »
Kanon renifla et releva les yeux vers lui avant de tendre la main pour lui montrer la petite brûlure sur ses doigts.
« Tu t’es fait mal avec ?
— Elle est… tombé sur mes doigts. »
Un petit sanglot avait interrompu sa phrase alors que le garçon observa la taches rouge et gonflée sur son index, la douleur lui revenait en mémoire et avec elle une forte envie de pleurer. Saga prit sa main pour embrasser la blessure.
« C’est un bisou magique. » expliqua l’aîné. « Tu n’as plus mal ? »
Et c’était vraiment magique, car à peine la phrase prononcer la peine et la douleur du garçon s’envola, il sentit son corps se réchauffer et enfonça à nouveau son visage contre son aîné.
« J’ai plus mal… »
La réponse étouffée de son cadet le fit sourire, il lui embrassa encore les cheveux. C’était facile, maman faisait tout le temps ça quand Kanon se blessait, il n’avait qu’a l’imiter pour régler la plupart des problèmes.
« J’allumerais ta bougie avec la mienne.
— Tu pars ?! »
L’inquiétude dans sa voix le fit grimacer. Il allait devoir partir à un moment ou a un autre, parce que son maître n’allait pas être content s’il le retrouvait dans la chambre de Kanon et parce qu’il ne pouvait pas se permettre d’être puni ou de se faire disputer le lendemain de son arrivé, il devait être sage et obéissant s’il voulait garder Kanon en sécurité et obtenir une armure pour le protéger.
« Non. »
« Il a l’air méchant. » marmonna Kanon d’une voix faible. « Il m’aime pas.
— C’est parce qu’il ne te connaît pas, mais il a accepté que tu viennes vivre chez lui. Il est peut-être juste un peu… désagréable… »
Kanon renifla et essuya son nez et ses joues avec ses poings.
« Tu dois être plus courageux, d’accord ? Le Grand Pope a dit que je pourrais devenir un chevalier quand je le serais, tu pourras avoir une meilleure chambre.
— Ça va être long ?
— Je sais pas… » Il n’y avait pas souvent de célébration pour les nouveaux chevaliers, même s’il s’en souvenait d’une en début de cette année, maman avait fait du gâteau pour fêter ça. Mais le Pope ne lui avait pas dit combien de temps, il lui faudrait pour obtenir une armure, ni son maître d’ailleurs, mais, comme tous les chevaliers étaient grands… « quelques années.
— C’est long des années ! Je beux pas rester dans la chambre des années ! » se mit à sangloter le petit garçon
— Mais le maître à dit qu’il t’achèterait des choses si je progressais vite.
— Je beux bas qu’y achète des choses ! Je beux rester abec toi !
— Je vais rester ! On sera pas séparer. »
Bien que rassurantes, ses paroles ne consolèrent pas son cadet qui se mit à sangloter à nouveau. Saga le serra plus fort contre lui, espérant que s’il ne comprenait plus ce qu’il disait, il comprendrait au moins son geste. Il se mit à chanter avec douceur des berceuses que leur mère leur chantait quand ils étaient malades ou ne parvenaient pas à trouver le sommeil, sa main caressait doucement ses cheveux en bataille, lentement, les sanglots de son frère se calmèrent jusqu’à disparaître entièrement, Saga lui embrassa le sommet de la tête, puis, il enfonça son visage contre son cadet pour se cacher contre lui.
Kanon s’était endormi, épuisé à force de pleurer, lui, il sentait le sommeil le gagner également, ses petits yeux se fermaient tout seul, mais il n’avait aucune envie de quitter le lit aux draps rêches pour retourner dans le sien plus confortable, alors il y resta encore de longues minutes, luttant contre le sommeil et la fatigue pour profiter de la présence de son cadet contre lui. Il dut s’y résoudre cependant, lorsque la flamme de sa bougie vacilla dangereusement et menace de les plonger tous les deux dans le noir avant qu’il n’ait eu le temps d’allumer celle de son cadet.
Saga descendit du lit avec une grande précaution pour ne pas réveiller Kanon et le borda pour qu’il n’ait pas froid avant d’embrasser sa joue puis il se dépêcha d’allumer la bougie de son frère qu’il trouva au pied de la commode, une fois fait, le garçon sortit de la pièce sur la pointe des pieds et referma à contrecœur la porte à clé avant de courir jusqu’à sa chambre pour se cacher sous les draps en espérant ne pas se faire prendre en chemin.
