Chapter Text

Juillet 2007, Boston :
Jess ! cria Robin à travers le salon.
La jeune fille leva les yeux au ciel et souffla en sortant de sa chambre. Quoi ? cria-t-elle en ouvrant la porte.
Descends ! continua Robin sur le même ton.
Pourquoi ? s’agaça Jess.
Mais sérieux ? s’exclama Robin. Tu peux pas juste le faire sans râler ? Seigneur…
Jess sortit de sa chambre, maugréant, et déboula dans le salon. Voilà, je suis là. C’est quoi le problème dit-elle en croisant les bras.
Partante pour une soirée ciné ? demanda Robin en haussant un sourcil de manière suggestive, les deux billets en main.
Mortel ! C’est Harry Potter ! s’écria Jess en lui arrachant presque les tickets.
Ouaip ! dit Robin, fière d’elle-même. Harry et l’Ordre du Phénix ! ajouta-t-elle en haussant encore les sourcils. Il est sorti hier, les billets sont pour ce soir.
O-M-G ! Trop cool ! s’extasia Jess.
Il restait à peine une dizaine de places quand je suis allée réserver. sourit Robin. Tu peux remercier la meilleure mère de la planète…
Jess roula des yeux. Abuse pas trop quand même. C’est ouf, mais pas à ce point.
De rien, maman ! tenta Robin en imitant sa fille d’une voix exagérée. Je t’adore, t’es la meilleure !
N’importe quoi… souffla Jess, un léger sourire trahissant son amusement.
Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour un merci… dit Robin en secouant la tête. Allez, va te préparer, on part dans à peine deux heures. Et tu prends toujours un temps fou dans cette salle de bain.
Même pas vrai ! dit Jess en posant les tickets sur la table. Elle tira la langue et s’éloigna vers la salle de bain.
Oh, très mature, Jessica… très mature…
Dit celle qui a tenté une imitation de sa fille de 14 ans pour s’auto-remercier ! rétorqua Jess avant de claquer la porte.
Robin leva les yeux au ciel et jeta un coup d’œil aux tickets. Elle sourit, se remémorant les yeux écarquillés de sa fille, mais dans le fond, Robin savait qu’elle était tout aussi excitée qu’elle. Elle avait beau avoir passé l'âge, elle restait une fan inconditionnelle d’Harry Potter.
Même jour :
Dan, tu fais attention à… Ava ! cria Nancy en se penchant pour attraper un carton qui menaçait de tomber. On ne court pas dans le couloir ! Combien de fois je dois… Elle soupira en voyant l’air penaud de sa fille.
Pardon, maman… dit Ava avec une petite moue. Tu viens voir, j’ai fini de ranger ma chambre ! ajouta-t-elle en souriant fièrement.
Ava… dit Nancy en passant une main dans ses cheveux. On a encore toute la maison à installer. Tu ne veux pas plutôt nous aider ?
La petite attrapa un carton trop lourd et plissa les yeux en essayant de le soulever. C’est trop lourd… Bon, bah je peux prendre quoi ?
Tiens, dit Nancy en lui donnant un carton plus petit. Tu fais attention et tu vas poser ça dans la cuisine.
Ava s’éloigna en marchant à petits pas, le carton tremblant entre ses mains. Nancy suivit du regard, un sourire à la fois fier et inquiet.
Maman, les livreurs ont laissé le canapé dans le jardin ! râla Dan en levant les bras.
Nancy soupira, essuyant une goutte de sueur sur son front. Je sais… On va devoir le porter à deux. Je vais ouvrir la baie vitrée…
Dan fit une moue. On peut pas rentrer la télé avant ? S’il pleut, ça va être l’enfer, alors que le canapé pourra sécher…
Oh non… il ne pourra pas juste “sécher”, il sera foutu. répondit Nancy, les mains sur les hanches.
Si papa avait été là, on ne serait pas en train de faire ça. Il aurait dit aux déménageurs de faire leur boulot au moins… râla Dan.
Nancy croisa les bras, un mélange de frustration et de détermination dans le regard. Eh bien, il n’est pas là, et tu vas devoir t’habituer à faire sans lui maintenant !
Dan souffla. Puis, ensemble, ils soulevèrent le canapé, les bras tremblants, et le firent glisser à travers la baie vitrée. Ava les regardait, fascinée et légèrement inquiète, prête à aider si on lui donnait une tâche.
Nancy posa le canapé avec un léger plouf, s’essuya le front et lança un regard à ses enfants. Bon… on n’a pas fini, mais au moins, on avance. Et vous avez intérêt à continuer à bouger plutôt que de râler !
4 Septembre 2007 :
Daniel! Si dans deux minutes tu n’es pas là, tu prendras le bus ! dit Nancy en haussant la voix devant la porte d’entrée.
Maman ? Tu crois que mes nouvelles copines vont aimer ma tenue ? demanda Ava, les yeux pétillants tout en observant ses nouvelles chaussures.
Mais oui, ma chérie, elles vont l’adorer. Nancy sourit en déposant un baiser sur le front de sa fille.
Avec Stella, on a dit qu’on voulait s’appeler ce soir… Tenta Ava.
On avait dit que tu l’appellerais ce week-end, comme ça tu auras encore plus de choses à lui raconter. Nancy lui rendit un sourire encourageant.
Mais c’est dans super longtemps… râla Ava. C’est trop nul ! Moi je voulais lui téléphoner ce soir !
De toute façon, on s’est déjà arrangées avec la mère de Stella. Ce sera samedi prochain, fin de la discussion. trancha Nancy d’un ton ferme, mais son cœur se serra en voyant la déception de sa fille.
Mais maman… c’est dans six jours ! protesta Ava.
Daniel, si tu n’arrives pas dans trente secondes, on s’en va ! lança Nancy à travers le couloir, sa voix se teignant d’impatience.
Voilà ! Voilà, j’arrive ! déboula Dan en attrapant son manteau. On va encore être trop en avance de toute façon…
J’en doute, avec la rentrée on va surtout se retrouver dans les bouchons, répondit Nancy, crispée par la tension du matin.
Quand on était à San Francisco, on était plus près de l’école… râla Dan.
Et j’avais ma copine Stella ! ajouta Ava d’un ton boudeur.
Et Papa nous amenait à l’heure, et pas dans le stress… dit Dan.
Nancy soupira profondément, essayant de contenir sa frustration. Elle regarda ses enfants, puis secoua la tête. Écoutez, ce n’est pas de ma faute si votre père a décidé de rester à San Francisco et de ne pas vous prendre avant les prochaines vacances.
Un silence s’installa. Dan souffla, Ava baissa les yeux sur ses chaussures. Nancy sentit une vague de culpabilité, mais elle savait qu’il fallait rester ferme. Je fais ce que je peux pour que vous soyez à l’heure, en sécurité, et que cette nouvelle vie à Boston se passe au mieux.
Nancy attrapa son sac, pendant que son fils aîné ajustait le sien sur son épaule, puis elle souffla intérieurement. Elle avait perdu beaucoup plus que sa maison de San Francisco, mais elle les avait eux. Contrairement à David, elle était heureuse d’avoir ses enfants.
4 Septembre 2007 :
Merde ! s’écria Robin en voyant l’heure sur son réveil. Merde, merde, merde, merde ! continua-t-elle en se redressant d’un bond pour vérifier sa montre. Bordel, on est en retard ! JESSICA ! cria-t-elle depuis sa chambre. DEBOUT, ON EST À LA BOURRE !
Un gémissement étouffé suivit, puis un énorme bruit sourd provenant de la chambre de sa fille. Robin soupira en se frottant le visage, attrapant un jean et un t-shirt qu’elle enfila à la vitesse de l’éclair.
Ça va ? demanda-t-elle à travers la cloison en sautant dans un jean qui traînait sur une chaise.
Ouais ouais… j’ai glissé de mon lit, rien de grave… répondit Jess d’une voix un peu étouffée.
Ça serait dommage de finir à l’hosto le premier jour de la rentrée ! lança Robin en enfilant ses chaussures à moitié de travers. Elle secoua la tête, un sourire amusé se mêlant à son exaspération : décidément, Jess avait hérité de sa capacité légendaire à ne jamais se lever à l’heure.
Elle ramassa rapidement sa brosse, fit un chignon approximatif puis alla ouvrir la porte et déboula dans la chambre de Jess. Sérieux, t’as pas mis ton réveil ?! s’agaça-t-elle, les mains sur les hanches. Mais le tien fonctionne à pile ! On serait pas dans la merde si tôt le matin ! Allez, bouge-toi, sinon tu finiras à pied !
Jess sortit la tête de sous la couette, les yeux mi-clos, un mélange de sommeil et de rébellion adolescente. J’ai entendu le réveil… j’ai appuyé sur “snooze”… grogna-t-elle.
Robin leva les yeux au ciel et souffla bruyamment. Oh mon dieu… c’est officiel, tu es ma fille. Allez, debout, on a quinze minutes pour être prêtes.
Jess s’avachit à nouveau sous la couette, mi‑endormie, mi‑résignée. Robin secoua la tête, amusée malgré le stress, avant de se précipiter hors de la chambre. Elle dévala les marches de l’escalier, manquant de tomber à deux reprises en se prenant les pieds dans ses lacets. Elle se rattrapa de justesse à la rambarde, le cœur battant à tout rompre, et se précipita vers l’entrée.
Elle attrapa son sac en désordre, fouilla frénétiquement pour vérifier que son téléphone était chargé, pesta en réalisant qu’il avait sonné et qu’elle l’avait laissé traîner sur la table de l’entrée. Si on arrive vraiment en retard, je te ferai un super mot d’excuse, un truc en béton ! lança-t-elle à travers la maison.
Un petit rire étouffé s’éleva de la chambre de Jess, encore engourdie par le sommeil mais consciente que sa mère ne plaisantait pas. Robin attrapa ses clés et glissa quelques tranches de pain dans son sac. Dans sa précipitation, elle se précipita pour remplir une gourde à l’évier, mais le jet d’eau lui échappa complètement. En un instant, elle fut aspergée, sa chemise trempée collant à sa peau.
Sérieusement ?! râla-t-elle en enlevant sa chemise dégoulinante.
Elle remonta les escaliers, essuyant l’eau qui coulait sur ses bras, et croisa sa fille qui sortait de sa chambre avec le t-shirt de travers, les cheveux en bataille et la brosse à la main. L’image la fit sourire malgré tout .
Quelques heures plus tard :
Jessica arriva malgré tout juste à l’heure. Enfin… presque. La sonnerie venait à peine de retentir quand elle déboula dans les couloirs, sac ballotant contre sa hanche, direction sa première heure de cours. Pas le temps de s’arrêter. Encore moins de penser à ses cahiers.
Elle entra en trombe dans la salle juste avant que le professeur ne referme la porte.
Jessica Buckley… presque à l’heure le jour de la rentrée ? s’exclama-t-il en levant les sourcils. Pincez-moi, je rêve.
Ouais, ouais… désolée, grommela Jess en traversant la classe sans lever les yeux. Elle alla s’affaler sur une chaise au fond de la salle, à côté d’un garçon qu’elle n’avait jamais vu. Elle se laissa glisser contre le dossier, les bras croisés, déjà ailleurs.
Pendant que le professeur expliquait le déroulement des premières semaines, son regard s’arrêta rapidement sur elle. Presque à l’heure… mais sans rien, ajouta-t-il en fixant le fond de la classe. On ne peut pas tout avoir, j’imagine.
J’ai juste pas eu le temps de prendre mon livre… marmonna Jess sans réelle conviction.
Vous suivrez avec votre voisin. Puis il se tourna vers la classe. D’ailleurs, avant de continuer, vous avez sans doute remarqué un nouvel élève. Daniel ? Vous voulez bien vous présenter ?
Le garçon à côté de Jessica inspira discrètement, se redressa et se leva. Je m’appelle Daniel Brooks. J’ai déménagé à Boston cet été. Je viens de San Francisco. Il se rassit aussitôt. Simple. Clair. Efficace.
Jessica l’observa du coin de l’œil. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle eut immédiatement la certitude que c’était le genre de garçon qu’elle ne côtoierait jamais. Trop droit. Trop calme. Trop… maîtrisé. Le type qui savait exactement ce qu’il faisait là. Tout l’inverse d’elle.
Ravi de vous avoir parmi nous, Daniel, reprit le professeur. J’imagine que l’hiver va vous changer un peu de la Californie. En attendant, veuillez mettre votre livre au milieu pour que Mademoiselle Buckley puisse suivre.
Daniel obéit sans un mot, glissant son manuel entre eux.
Jessica jeta un regard distrait au livre, puis à lui. Aucun commentaire. Aucun merci. Elle se contenta de se pencher vaguement en avant.
Et Jessica ? enchaîna le professeur. Elle releva les yeux, l’air vaguement blasé. C’est la dernière fois que vous oubliez votre livre. Le prochain cours sans matériel se fera hors de cette classe.
Reçu, capitaine… murmura-t-elle assez bas pour ne pas être sûre d’être entendue.
Daniel, lui, fixait déjà le tableau. Droit, attentif. Jessica se renfonça un peu plus dans sa chaise. Oui. Clairement pas le même monde.
Mi Septembre 2007, fin de soirée :
Robin Buckley avait un sérieux problème avec la ponctualité. Un talent familial, presque héréditaire. Chez les Buckley, être en retard n’était pas un défaut : c’était une tradition.
Rose, elle, avait toujours été l’exception. Pendant des années, elle avait suivi Jess partout, à l’heure, toujours. Réunions, rendez-vous médicaux, inscriptions scolaires, formulaires à signer — Rose gérait. Robin, de son côté, travaillait tard, très tard, disparaissait parfois des semaines entières pour coordonner des projets humanitaires en Afrique ou en Amérique du Sud. Elle revenait avec des souvenirs plein la tête et la sensation diffuse d’avoir raté quelque chose d’important… sans trop savoir quoi.
La vérité, c’était que Robin n’avait pas vraiment été présente durant les neuf premières années de la vie de sa fille. Elle avait peut-être surestimé la patience de Rose. Ou sous-estimé à quel point sa compagne voulait cet enfant. À quel point elle en avait eu besoin. Robin lui avait donné une fille. Et puis elle avait continué à travailler. À fuir, si elle se montrait honnête une seconde.
En courant dans les couloirs du collège, à la recherche de cette stupide salle de réunion introuvable, Robin réalisa qu’elle passait — une fois de plus — pour le parent incompétent. Celui que l’équipe pédagogique connaissait trop bien. Celui qui arrivait toujours en catastrophe, essoufflé, avec une excuse bancale prête à l’emploi.
Rose, elle, avait tout fait pour que tout se passe bien. Tout. Et quand elle les avait quittées, Robin avait compris à quel point elle avait manqué de choses. Rose gérait sans jamais se plaindre. Par amour. Puis Robin s’était retrouvée seule avec une enfant de neuf ans. Une fille qu’elle connaissait à peine. Et un cœur en miettes, parce que Rose avait fini par lâcher. Elle n’était légalement responsable de rien — et pourtant elle avait tout porté.
Par amour, Robin avait essayé. Vraiment. Mais une vie de famille n’avait jamais été une option claire quand elle était tombée enceinte pour Rose. Oui, elle avait terminé ses études. Oui, elle avait décroché son poste dans l’ONG. Mais enceinte, à l’époque… c’était surtout Rose qui avait voulu cet enfant. Pas elle.
Elle ouvrit la porte à la volée. Le bruit fit sursauter tous les parents. Le professeur s’interrompit en plein milieu de sa phrase.
Désolée, lança Robin avec une grimace désarmante. Elle balaya la pièce du regard et réalisa aussitôt que le seul siège libre était tout devant. Juste à côté de—
Mais… Qu’est-ce que Nancy Wheeler faisait ici, bordel ?
Madame Buckley, comme d’habitude… souffla le professeur sans même lever les yeux de ses notes. Veuillez vous installer. Nous avons dû commencer sans vous, vous n’aurez qu’à prendre en cours.
Super. Parfait. Excellent début.
Robin ne resta pas longtemps plantée là, exposée aux regards insistants de tous les parents. Elle repéra quelques mères qu’elle côtoyait vaguement grâce à sa fille, esquissa un sourire gêné, un petit signe de tête à Fran — qui, bien sûr, ne lui avait pas gardé de place. Évidemment. Tout le groupe de parents qu’elle connaissait était installé loin, très loin, au fond de la salle.
Génial.
Elle avança donc et s’assit un peu trop brusquement sur l’unique chaise libre, juste à côté d’une Nancy Wheeler qui semblait tout aussi surprise qu’elle de se retrouver là. Côte à côte. Après toutes ces années.
Le professeur reprit son monologue comme si de rien n’était. Robin, elle, n’arrivait pas à se concentrer. Elle se surprit à jeter de brefs coups d’œil sur sa voisine. Nancy regardait droit devant elle, attentive, concentrée — professionnelle jusque dans une réunion de parents. Mais Robin remarqua ces micro-regards de côté, discrets, étonnés. Le choc était partagé.
La voir ici, dans ce contexte, la ramena violemment des années en arrière. La fin des années 80. Les mêmes bancs de lycée. Hawkins. Le Monde à l’envers. Les traumas. Tout ce bordel qu’ils avaient réussi, contre toute attente, à transformer en un lien qui avait tenu trois, quatre ans. Et puis la vie. La vraie. Celle qui avale les gens sans prévenir.
Si elle était honnête, Robin n’avait pas vraiment entretenu le contact après son départ de Smith. Elle savait vaguement que Nancy avait percé dans le journalisme, qu’elle avait écrit des articles. Elle en avait entendu parler. Mais ça remontait à presque dix ans. Les dernières nouvelles lui étaient arrivées par Will, avec qui elle échangeait un message une fois par an. D’ailleurs… Elle nota mentalement qu’il faudrait qu’elle l’appelle.
Une pensée la frappa soudain.
Est-ce que Nancy et Jonathan s’étaient remis ensemble ? Est-ce qu’ils avaient eu un enfant ?
Oh. Mon. Dieu.
Si Nancy était là, c’était forcément parce qu’elle était mère. Robin la détailla un instant, un peu paniquée : fin de la trentaine, cheveux soigneusement coiffés, manteau beige accroché derrière elle, pull sobre, chaussures classiques — tout respirait le contrôle tranquille et la maîtrise totale, ce type d’allure que Robin admirait autant qu’elle enviait.
Elle, de son côté, venait d’enlever sa veste en cuir, révélant un vieux t‑shirt un peu large et un jean délavé : un style “toujours ado” des années 80, légèrement hors du temps et complètement à côté de la situation. Le contraste la frappa avec brutalité, et elle se sentit ridicule, incapable de cacher cette petite boule d’angoisse qui lui tordait l’estomac.
Robin se demanda avec une pointe d’inquiétude ce que Nancy pouvait bien penser d’elle. Au-delà de l’évidence : elle n’avait définitivement pas l’air d’une mère organisée.
Parce que, bien sûr, tous les autres étaient à l’heure. Ponctuels, concentrés, conscients que c’était la dernière année avant le lycée, que chaque détail comptait. Absolument tout. Tous… sauf Robin Buckley, évidemment.
La réunion se déroula… normalement, du moins en apparence. Robin, elle, avait à peine écouté. Si quelqu’un lui demandait un résumé précis, elle n’aurait pas su répondre. Elle hocha la tête machinalement, perdue quelque part entre 1985 et 2007, avec la sensation étrange d’avoir remis une vieille cassette de Retour vers le futur sans jamais trouver comment l’arrêter.
Quand les parents commencèrent à se lever et que les professeurs se regroupèrent pour discuter entre eux, Nancy se tourna enfin vers elle. Eh bien… pour une surprise, dit-elle avec un petit sourire un peu raide. Je ne savais pas que tu étais restée dans le Massachusetts.
Et moi je ne savais pas que tu avais atterri dans le coin, répondit Robin, un peu désarçonnée. Enfin… atterri, installé, posé tes valises, fait ta vie, tout ça.
On est arrivés cet été, répondit simplement Nancy. J’étais en Californie. À San Francisco.
Oh. Wow. Robin cligna des yeux. Ok, wow. C’est… c’est cool. Vraiment cool. Très loin de Hawkins, du coup. Enfin, pas que Hawkins soit une référence touristique incontournable, mais tu vois l’idée. Elle tenta de remettre de l’ordre dans ses pensées. En vain.
Nancy jeta un coup d’œil à sa montre. Je suis vraiment désolée, ma voisine m’a dit qu’elle ne devait pas rester trop tard, donc je vais… je vais devoir y aller assez vite.
Eh Buckley ! La voix de Fran les interrompit alors qu’elle s’approchait.
Fran ! sourit Robin, happée dans une accolade. Elle lança un regard vers Nancy, déjà en train de rassembler ses affaires, prête à filer. Tu me laisses deux secondes ? Je dois… euh… je l’accompagne et je reviens.
Vous vous connaissez ? demanda Fran, surprise.
Longue histoire, répondit Nancy avec un sourire poli.
Très longue, confirma Robin. Je t’expliquerai. Un jour. Peut-être. ajouta-t-elle en s’éloignant avec un clin d'œil. Robin se glissa hors de la salle à la suite de Nancy.
Ne te sens vraiment pas obligée de m’accompagner, dit Nancy en la voyant arriver à sa hauteur. On aura probablement un autre moment pour discuter…
Tu plaisantes ? s’exclama Robin aussitôt. Non mais attends, tu ne peux pas me balancer un « on a débarqué dans le coin » et disparaître comme ça. Il me faut au moins un résumé exécutif. Les grandes lignes. Version express. Elle enchaîna sans reprendre son souffle : T’as des enfants ? Enfin si tu es là… Forcément mais… Un enfant? Plusieurs ? Mariée ? Pas mariée ? Toujours journaliste ? Est-ce que tu vis près d’ici ou plutôt côté banlieue chic avec des arbres bien alignés ?
Nancy eut un petit rire, amusée malgré elle. Un fils. Daniel. Il est dans la classe de… ton enfant, je suppose ?
Une fille, corrigea Robin aussitôt. Jess. Enfin, Jessica. Fille unique. Elle fit un geste vague de la main. Parent solo. Enfin… solo aujourd’hui. Depuis un moment déjà. Et comme tu vois, même après 14 ans, toujours un peu débordée par la situation. Elle se racla la gorge. Bref. C’est juste elle et moi. Et beaucoup trop de post-it pour me rappeler les horaires…
Elle s’interrompit enfin, réalisant qu’elle recommençait à divaguer dans un monologue sans fin. Pas qu’elle ait réussi à combattre ce trait de caractère des années plus tard, mais… au moins elle arrivait à le remarquer avant d’aller trop loin. Désolée, lâcha-t-elle avec un sourire un peu tordu.
Elles arrivèrent sur le parking de l’école. Nancy avait un petit sourire aux lèvres, discret, presque calculé. Ne t’excuses pas, répondit-elle simplement. Si j’avais eu plus de temps, j’aurais pu répondre à toutes tes questions… mais… on peut peut-être échanger nos numéros ? Comme ça, on trouvera un moment pour en parler plus tard ?
Robin la dévisageait. Nancy n’avait pas vraiment changé. Enfin… si, elle avait mûri. Elle ressemblait à une femme de… Robin calcula mentalement : autour de quarante ans, probablement. Dire que la dernière fois qu’elle l’avait vue, c’était lors de la dernière réunion chez son oncle. Ils n’avaient pu en organiser que deux… et ça avait été… bref, ça remontait à loin.
Tu as un numéro de portable ? insista Nancy en voyant que Robin restait figée.
Heu… Oui. Oui ! s’exclama Robin en réalisant les paroles de Nancy. J’ai un téléphone. Elle fouilla dans son sac et sortit son Sony Ericsson pour le secouer en l’air. Voilà !
Nancy ne perdit pas son sourire, presque amusée, et sortit son iPhone, prête à enregistrer le numéro.
Oh merde… c’est l’iPhone ?! réalisa Robin, un mélange de stupéfaction et d’envie.
Elle réfléchit un instant : est-ce qu’elles avaient, à nouveau, un train de vie très différent, comme à Hawkins ? Robin était plus à l’aise financièrement aujourd’hui, mais depuis le départ de Rose, elle ne pouvait pas se permettre ce genre de dépenses pour un portable. Son BlackBerry, lui, était uniquement pour le boulot, fourni par son boss. Celui-ci, en revanche… c’était pour un usage plus privé.
Oui. Dit simplement Nancy. Elle lui tendit son portable, imperturbable, pour que Robin entre ses coordonnées.
Robin mit quelques secondes à réaliser, complètement décalée, et lui tendit son propre téléphone… sans l’avoir préparé. Elle observa le petit iPhone de Nancy, fascinée. Si on avait eu ça à l’époque… souffla-t-elle en tapotant son numéro. Ça aurait été bien plus simple que nos talkie-walkies… Enfin, je doute qu’il y aurait eu du réseau dans le… Bref, de l’autre côté… On aurait probablement passé plus de temps à chercher une barre de réseau qu’à se parler, ajouta-t-elle, incapable de s’arrêter.
Je suis vraiment désolée, la coupa Nancy. Il faut que j’y aille.
Oui ! Oui, bien sûr ! s’exclama Robin, encore toute secouée. Je parle, je parle… c’est toujours la même chose avec moi, hein? Les années passent, mais… enfin, moi, je… bref. On s’appelle ? dit-elle en secouant son téléphone comme un hochet, nerveuse et incapable de rester tranquille.
Nancy hocha la tête en réponse, et monta dans sa voiture.
Robin la regarda partir, les souvenirs en vrac dans la tête. On s’appelle ? pensa-t-elle. Elle avait dû avoir l’air ridicule, là, avec son téléphone à secouer comme une gamine de quinze ans. Mon Dieu. Nancy avait probablement dû la prendre pour une débile. Une adulte qui n’avait même pas mûri.
Robin tourna les talons et retourna vers le collège, essayant désespérément d’effacer le flot de cette conversation… mais sachant qu’elle allait la rejouer en boucle toute la soirée, mot pour mot.
Octobre 2007 :
Les jours passèrent, puis les semaines, et Nancy n’avait pas réussi à recontacter Robin. Pas qu’elle ne le veuille pas… Mais cette page de son passé lui était devenue difficile à regarder. Ce n’était pas Robin le problème. À vrai dire, elle avait appris à la connaître durant leur dernière année de lycée et s’était rendue compte qu’elle s’était complètement trompée sur elle.
Le temps avait fait son œuvre, et chacun avait pris des chemins différents. Nancy avait toujours pensé garder un contact avec Steve, Jonathan et Robin. Mais ça n’avait jamais duré plus de trois ans. Les études, les premiers pas dans le monde professionnel, les changements de ville… chacun s’était éloigné pour ses propres raisons.
Nancy avait réussi à surmonter son traumatisme. Elle s’était reconstruite, avait refait sa vie. Elle s’était trouvée. Puis la vie avait avancé, et elle s’était mariée, avait eu deux enfants. Jusqu’au moment où tout s’était effondré.
La petite vie parfaite de Nancy Brooks s’était effondrée en moins d’un an. Les mensonges, une charge mentale écrasante, un travail qui lui prenait tout son temps… et cette histoire de tromperie banale, mais fatale. Tout avait volé en éclats. Son mari, qui était aussi son patron, lui avait imposé de tout reconstruire : un logement, un nouvel emploi, une famille réduite à trois et non quatre.
Mère seule… ça, elle pouvait gérer. Mais parler de tout ça à Robin ? Elle n’en était pas sûre. Même si Robin semblait, de l’extérieur, épanouie en tant que mère célibataire, elle ne savait pas comment franchir cette barrière après tout ce temps.
Nancy connaissait peu de choses sur Robin. Elles s’étaient dites “amies” au lycée, mais leur lien n’avait jamais été profond. Pas comme avec Steve, ni avec les autres camarades du quotidien. Leur intimité avait émergé surtout dans l’extrême, à travers le Monde à l’Envers : se couvrir, se protéger, se faire confiance quand tout le reste s’écroulait. Des instants intenses, brefs, suspendus dans le chaos. Dans ces situations-là, un fil particulier s’était tissé, fragile et silencieux, ni tout à fait amical, ni tout à fait autre chose.
Vers la fin de la terminale, ce lien avait pris une forme plus tangible, mais seulement dans les derniers moments avant leur déménagement. Elles avaient tenté de garder contact, mais la vie et les responsabilités les avaient éloignées. Même lorsqu’ils se retrouvaient à quatre avec Jonathan et Steve, jamais seules à seules, ce fil mystérieux continuait de vibrer, discret mais présent.
Aujourd’hui encore, Nancy le sentait. Robin avait changé, n’était plus la fille du lycée, mais ce petit quelque chose semblait vouloir resurgir. Elle ne voulait pas nommer ce lien, ni franchir de limites, mais savait qu’il n’avait jamais complètement disparu.
Les souvenirs affluaient : les répliques mordantes, les sous-entendus jamais explicites, le franc-parler de Robin qui la fascinait. Cette indépendance, ce mélange de sarcasme et de clairvoyance… Nancy n’avait jamais vraiment su qui était Robin au fond. Et maintenant, ce mélange d’admiration et de mystère la rendait songeuse. Malgré les années et la distance, Robin était restée… Robin : impertinente, brillante, déroutante et étrangement attachante.
Alors Nancy hésitait. À décrocher, à rappeler cette femme qu’elle n’avait jamais vraiment comprise, jamais vraiment approchée, mais qui, pourtant, avait toujours fait partie de sa vie.
Maman ?
Dans la cuisine ! répondit Nancy en se relevant, laissant son téléphone sur le plan de travail. Elle n’enverrait pas ce SMS aujourd’hui. Elle s’avança et trouva son fils avec la fille avec qui il avait son projet d’anglais.
Bonjour, dit la jeune fille.
Nancy cligna des yeux. Yeux bleus, cheveux blonds, style très… Robinesque, mais version années 2000. Tout dans l’attitude, la gestuelle, cet air de défi qui lui rappelait Robin face à Steve. Bonjour, répondit-elle avec un petit sourire.
Je suis Jess, dit simplement la fille. Je crois que vous connaissez ma mère… heu, Robin. Elle s’appelle Robin Buckley.
Nancy sentit un frisson. Oh oui, elle connaissait Robin. Oui, répondit Nancy. On était ensemble au lycée.
Sérieux ? s’exclama Dan.
Nancy se rendit compte qu’elle n’avait jamais parlé de Robin à ses enfants. Pas un mot. Robin était une de ces pièces du passé qu’elle avait laissées bien rangées dans une boîte, et voilà que cette boîte venait de s’ouvrir devant elle.
Vous voulez que je vous prépare quelque chose à manger ? lança-t-elle, pour détourner la question implicite de son fils, tout en essayant de calmer le petit tourbillon d’émotions qui la traversait.
Carrément ! sourit Jess. Heu… je veux dire… oui, merci beaucoup.
Nancy tenta de cacher son sourire. Oui. Définitivement la copie conforme de Robin Buckley.
Bon, on va dans le salon ? proposa Dan.
Alors quoi, Brooks, tu ne veux pas me montrer ta chambre ? dit Jess, faussement indignée. T’as peur que je voie tes posters des Backstreet Boys ou quoi ? De quoi t’as honte ?
N’importe quoi, souffla Dan en accrochant son manteau. Y’a juste pas beaucoup de place…
Nancy eut un léger froncement de sourcil mais se retint de commenter. Il y avait assez de place pour s’installer à deux devant son bureau. Elle observa les deux jeunes s’engager dans le salon, sacs sur l’épaule, tandis que Jess enchaînait, imperturbable : Oh non pire ! Tu veux pas que je voie ton coin emo planqué ? Genre tu fais le discret mais t’as toute ta chambre couverte de posters de My Chemical Romance et de trucs gothiques ?
Ça va être long… souffla Dan en jetant un regard à sa mère tout en s’installant sur la table du salon.
Nancy se força à sa meilleure poker face, la main devant la bouche, mais elle ne put s'empêcher de sourire doucement. Jess continuait, imperturbable : Quoi, t’as des figurines Hello Kitty ? T’es fan de Sailor Moon ? Oh non pire… t’as un géant poster de High School Musical !
C’est bon, t’as fini ? souffla Dan.
Tant que je ne sais pas pourquoi tu m’interdis l’accès à ta chambre, sache que je vais continuer… ajouta Jess avec un sourire ravi, s’affalant sur la chaise comme si tout cela était parfaitement naturel.
Nancy s’était éloignée dans le couloir, mais s’était arrêtée avant d’atteindre la cuisine pour les écouter. Elle sentait le petit feu de sarcasme, l’énergie pétillante, la manière dont Jess mélangeait curiosité et provocation… C’était tellement Robin. Un sourire naquit sur ses lèvres, mêlant amusement, nostalgie et une pointe d’admiration. Oui, elle voyait bien la prochaine génération Buckley, capable de faire exactement ce que sa mère avait fait à son âge.
Ce que tu peux être chiante ! souffla Dan. On monte ! râla-t-il, alors que Nancy se précipitait presque dans la cuisine pour ne pas être attrapée en pleine écoute.
Ohh, j’ai hâte de voir l’antre de Daniel Brooks ! s’exclama Jess. Je suis sûre qu’il y a plein de trucs… croustillants à…
Mais Nancy n’entendit pas la fin : ils étaient déjà montés. Elle regarda son téléphone, inspira profondément et finit par envoyer son message. Finalement, elle s’était fait tout un monde pour rien. Robin restait… Robin, probablement la seule personne capable de ne pas la juger sur qui elle était réellement.
Nance 17 : 32
Salut, c’est Nancy. J’aurais dû t’envoyer ce message plus tôt mais… beaucoup de travail. Serais-tu disponible un de ces jours pour un café ?
PS : Ta fille est ici pour le devoir d’anglais. Je dois dire… elle te ressemble beaucoup physiquement, c’est frappant.
Rob 17 : 35
OMG ! Je croyais que je m’étais plantée en tapant mon numéro… OUF !
Carrément partante. J’ai déposé Jess tout à l’heure, je suis pas loin, je peux passer si t’es dispo maintenant
PS : Ahhh, donc tu es la fameuse maman de Dan ! J’espère que ma fille n’a pas été trop insupportable.
Robin fit demi-tour et reçut trois klaxons différents. Oh ça va, ça va ! râla-t-elle en direction du rétroviseur central. J’ai mis mon clignotant ! Bon, ok… j’ai un peu traversé la ligne blanche…
Moins de dix minutes plus tard, elle se retrouva devant la maison de Nancy. Plus grande que la sienne, moins tape-à-l’œil que celle de son enfance. Robin se demanda un instant comment les années avaient changé les choses… et les gens. Elle gara sa voiture, récupéra son sac et se hâta vers la porte.
Salut ! lança-t-elle avec son sourire habituel.
Salut, répondit Nancy, plus réservée. Entre.
Rien n’avait changé : Nancy restait celle qui mesurait toujours ses mots, toujours un peu sur la réserve, même après toutes ces années.
Maman ?! cria Jess depuis le haut des escaliers.
Nan, t’inquiète, je suis juste là pour discuter un peu, lança Robin en souriant à sa fille. Je te ramène juste après.
Ok, cool ! répondit Jess, toute contente, le sourire jusqu’aux oreilles.
Nancy lui indiqua le salon d’un geste. Tu veux boire quelque chose ?
Si tu veux, dit Robin en haussant les épaules.
Tandis que Nancy préparait deux tasses de thé à la menthe, Robin passa en revue les photos du salon. Elle sourit, reconnaissant dans le petit garçon le fameux Dan et, par un réflexe immédiat, chercha des ressemblances avec Nancy. Elle nota mentalement que les enfants avaient grandi…
C’était à l’époque où j’étais enceinte d’Ava, expliqua Nancy en entrant dans le salon.
Robin hocha la tête, intriguée. Combien d’enfants, au juste ?
Deux, répondit Nancy. Daniel et Ava. Bientôt 15 et 10 ans.
Robin resta un instant bouche bée. Quinze ans ? Son propre cerveau avait calculé quelque chose de complètement faux.
Dan le… ? Robin s’interrompit. Il a quinze ans ? s’étonna-t-elle. Je pensais qu’ils avaient le même âge.
Il est né en novembre 93, répondit Nancy tandis que Robin s’installait sur le canapé, ni trop loin ni trop près. “Dan le quoi” ? demanda-t-elle, curieuse.
C’est juste que Jess me bassine avec son surnom douteux depuis qu’ils sont ensemble en anglais, soupira Robin. J’ai failli te le dire… Bon, c’est ton fils. Et… enfin, tu as vu Jess. Elle s’est fait une opinion assez… tranchée. Elle l’appelle toujours par ce surnom.
Son surnom douteux ? demanda Nancy, un sourcil haussé.
Robin pinça les lèvres. Bon… t’as dû t’en douter, mais… Jess n’est pas très tendre avec ton fils. Pas beaucoup, en tout cas.
C’est si horrible que ça ? demanda Nancy avec un petit sourire.
Non, c’est juste… enfin, c’est une ado. Et… c’est pas très glorieux. Un silence passa. Dan le gros naze, finit par lâcher Robin.
Nancy pouffa légèrement.
Bon, si tu le prends bien, tant mieux, sourit Robin.
J’ai vu ta fille à l’œuvre, sourit Nancy. Elle te ressemble tellement… un petit air de toi à l’époque de Steve.
Mon dieu, Steve ! se mit à rire doucement Robin.
Comment tu l’appelais déjà ? tenta de se souvenir Nancy.
Crétin des îles, sourit Robin.
Ah voilà ! rit doucement Nancy. Steve le Crétin des îles, et Daniel le gros naze… C’est ce que je disais. Ton portrait craché.
J’espère bien que non ! rit Robin. Je ne voudrais pas qu’elle se tape tous mes défauts d’un coup.
Tu as des nouvelles de Steve ou… des autres ? demanda Nancy.
Will m’appelle de temps en temps… enfin, tous les ans si on oublie pas, tenta Robin en énumérant mentalement. On passe généralement trois heures au téléphone pour se mettre à jour. Steve, c’est surtout au nouvel an. Sinon… aucune nouvelle des autres. Et toi ?
J’ai un peu perdu de vue tout le monde quand je me suis mariée à David, répondit Nancy simplement.
Oh, donc ce n’est pas le fils de Jonathan ! sourit Robin, amusée.
Mon dieu non ! s’exclama Nancy. Tu trouves vraiment qu’il a un air de Jonathan ?
Pas vraiment, haussa Robin des épaules. Par contre, ta dernière… Ava ? Nancy acquiesça. Elle te ressemble beaucoup, ajouta Robin avec un sourire léger.
On me le dit souvent, répondit Nancy avec un petit sourire nostalgique.
C’est dingue comme le temps passe… je veux dire, on se connaît depuis quoi ? Le lycée, ça fait… c’était en… euh… 85 quelque chose ?
Pitié, ne me donne aucune date… murmura Nancy doucement.
Quoi ? T’assumes pas ton âge ?
Je passe le cap des 40 ans cette année, donc oui… j’ai du mal.
Robin la fixa un instant et sourit. Elle avait toujours admiré Nancy, et là… il y avait quelque chose de vulnérable dans sa façon de répondre, un petit moment humain qui la rendait encore plus réelle. Sache que tu es toujours aussi jolie… c’est comme si le temps s’était arrêté sur toi, dit Robin sans réfléchir. Puis, un peu embarrassée de sa franchise directe, elle se tortilla en tentant une explication. Enfin… je veux dire, c’est pas… Je… Bref. Tu n’as pas à te sentir mal à l’aise ou… Ok, stop. Donc, ton mari ? dévia Robin, reprenant son ton bavard pour masquer sa gêne. Ça fait quoi… plus de quinze ans de mariage au moins ?
Ça aurait dû en faire dix-sept, oui, dit Nancy en regardant ailleurs.
Ça… aurait dû ? fronça Robin les sourcils.
Je suis divorcée, dit Nancy simplement. C’est assez récent.
Je… Je suis désolée, dit Robin, se tortillant un peu dans le canapé, maladroite.
Tu ne pouvais pas savoir… répondit Nancy avec un petit sourire triste.
D’où ton arrivée ici, je suppose ? demanda Robin, essayant de rester légère mais attentive.
Oui… Il a préféré rester à San Francisco, ou plutôt il a tout fait pour que j’aille le plus loin possible de lui, souffla Nancy.
Robin sentit un petit nœud dans sa poitrine. Elle savait exactement ce que ça faisait. Oh… murmura-t-elle. Je comprends… J’ai… vécu ça il y a cinq ans. Enfin, on n’était pas mariées, mais… une séparation, ça n’est jamais facile. Elle fit une courte pause, mesura ses mots. Puis, avec ce sourire franc qu’elle ne pouvait s’empêcher d’afficher : Si jamais tu as besoin de quelque chose ou… de contacts dans le coin, n’hésite pas à me demander.
Merci, dit Nancy avec un sourire. Comment s’est passée ta séparation, si… ce n’est pas indiscret ? demanda Nancy en lui jetant un coup d'œil.
Robin pinça les lèvres. Voilà, tu aurais dû ne rien dire, pensa-t-elle. Pas qu’elle soit mal à l’aise de ce qu’elle était… mais Nancy restait cette ancienne amie d’Hawkins, et dans cette ville… Les mentalités avaient moins changé qu’elle ne l’aurait cru.
Robin prit une grande inspiration. Avant toute chose… je dois juste te dire… tu as peut-être deviné ou compris quand… enfin, quand tu me voyais avec Vicky, je suppose ?
Vicky ? dit Nancy, fronçant les sourcils. Oh ! L’interne qui travaillait à l’hôpital ?
Oui. Rousse, yeux bleus, sourire à se damner, énuméra Robin avec un petit sourire nostalgique. Vicky avait été sa vraie première relation, à Hawkins, un petit coin paumé où l’on ne s’attendait pas à rencontrer quelqu’un. Ce n’avait pas duré longtemps, mais l’intensité de cette première découverte, l’interdit et l’excitation de ces débuts… Robin ne l’oublierait pas de sitôt.
Oh… réalisa Nancy. D’accord.
Voilà, conclut Robin. Et donc, ma compagne s’appelait Rose.
Nancy hocha simplement la tête, essayant de paraître normale… mais Robin voyait bien qu’elle digérait l’information, ses yeux et son silence trahissant quelque chose d’autre qu’elle n’était pas sûre de nommer.
Robin prit une inspiration plus longue que les précédentes, comme si elle acceptait enfin de ne plus tourner autour. On a vécu dix ans ensemble avant qu’elle ne finisse par partir, dit‑elle. Elle en a sans doute eu marre de tous mes déplacements… l’Afrique, ailleurs… Elle a tout géré pour Jess. Vraiment tout. Et même si on s’est battues, si on a essayé de faire les choses bien, la loi ne l’a jamais permis. Elle haussa légèrement les épaules, un geste réflexe, comme pour minimiser ce qui ne l’était pas. On s’est séparées en 2002. Deux ans avant le mariage pour tous. On aurait pu… enfin, faire un bras d’honneur au monde grâce à cette loi, mais elle n’a pas pu attendre si longtemps. C’était… compliqué, à l’époque. Et honnêtement, je ne l’ai pas beaucoup aidée non plus avec mon boulot. Robin marqua une pause, fixa un point invisible devant elle. Rose ne pouvait pas avoir d’enfants. Mais elle avait la trentaine, elle voulait fonder une famille et… moi, j’étais juste tellement amoureuse que j’aurais été prête à n’importe quoi pour que ça marche.
Elle se tut brusquement, réalisant qu’elle venait de dérouler toute sa vie devant Nancy Wheeler, qu’elle n’avait pas vue depuis presque vingt ans. Désolée… ajouta‑t‑elle avec un petit rire nerveux. Je suis sûre que tu t’attendais à quelque chose de plus… léger pour des retrouvailles. Et moi je suis là, à me livrer comme chez ma psy, c’est pathétique et—
Ce n’est pas pathétique, la coupa Nancy doucement. Et je trouve ça courageux, tout ce que vous avez fait.
Robin sentit la tension retomber d’un cran. Elle se reprocha intérieurement d’avoir autant parlé… mais en même temps, ça lui faisait un bien étrange. Peut‑être parce que Nancy savait. Parce qu’elle avait vu l’indicible, vécu l’impossible. Avec elle, pas besoin d’édulcorer.
Rose n’a pas essayé de revoir Jess après ? demanda Nancy, sincèrement concernée.
Je voulais mettre en place une garde partagée à l’époque, commença Robin, enfin… j’avais essayé. Mais voilà, Rose n’avait aucun droit légal sur Jess, donc… Même si on aurait pu s’arranger autrement, je crois qu’elle était trop… trop amère. Et peut-être qu’elle voulait me le faire payer aussi, je sais pas. Je… j’étais pas souvent là, enfin, pas vraiment, et ouais, j’ai été une mère franchement nulle les premières années. J’ai juste… fui ? Ou du moins… je crois… Enfin, maintenant elles s’appellent, elles se voient de temps en temps… enfin, pas tout le temps, c’est compliqué. Rose est dans un processus d’adoption avec sa nouvelle compagne et… bon, elle a une autre famille, donc ça rend tout ça… enfin, plus compliqué.
Nancy ne répondit pas tout de suite. Avoir un enfant, dit‑elle enfin, c’est une responsabilité énorme. La société nous vend ça comme une évidence, comme une suite logique… mais elle ne dit jamais à quel point on s’efface, à quel point on souffre parfois. Ni à quel point on peut se sentir seule aussi. Sa voix s’était faite plus basse, plus grave.
Robin hocha lentement la tête. Oui. Elles savaient. Après tout ce qu’elles avaient traversé, parler de ce genre de choses n’avait rien d’indécent.
Tu es toujours journaliste ? tenta Robin, sentant que la conversation avait pris une tournure plus lourde que prévu.
Oui, au Boston Herald, répondit Nancy en marquant une courte pause. Et toi ?
J’ai travaillé presque dix ans dans une ONG en Afrique comme Officier des affaires internationales, expliqua Robin. Après ma séparation, j’ai dû trouver quelque chose qui me permette d’être plus libre… et de rester souvent ici. Je suis traductrice spécialisée maintenant. Je traduis des documents techniques, scientifiques… principalement en français et en russe. Elle esquissa un petit sourire, presque pour elle-même. Finalement… il en est ressorti quelque chose de positif de cette période, dit-elle avec une pointe de nostalgie. J’ai appris le russe, et grâce à ça, j’ai trouvé un autre métier rapidement… Robin s’arrêta un instant, laissant flotter ses mots. Une étrange légèreté l’envahissait, ce mélange de résilience et d’ironie… comme si tout ce qu’elle avait traversé pouvait se transformer en force.
Maman ? appela une voix depuis l’escalier. Robin se tourna vers Jess, sac à l’épaule, prête à partir. On a fini.
Elle sentit un petit quelque chose dans le ton de sa fille, mais encore un peu sous le choc de ses propres émotions après avoir revu Nancy, elle ne creusa pas plus. Oh… déjà ? réalisa-t-elle en jetant un coup d’œil à l’horloge du salon. Ah oui… Une heure déjà.
Elle se leva du canapé et se tourna vers Nancy. En tout cas, ça m’a vraiment fait plaisir de te revoir, lui sourit-elle.
Nancy se leva à son tour, esquissant un sourire. Moi aussi. répondit-elle.
J’espère qu’on aura plus souvent l’occasion de se voir, ajouta Robin avec un petit sourire sincère.
Robin s’avança vers le couloir menant à la porte d’entrée. Elle entendit Jess maugréer derrière elle : J’espère que non.
Son sourire vacilla un instant. Elle haussa les épaules, tenta un dernier effort : Bonne soirée… et merci pour tout, Nance ! lança-t-elle, un peu maladroite mais chaleureuse.
Décembre 2007 :
David ! s’emporta Nancy en serrant son téléphone à s’en blanchir les phalanges. Tu avais dit que tu les prenais! Que tu partais au ski avec eux cet hiver!
Ce n’est plus possible, grogna la voix de David à l’autre bout du fil. Je les verrai sur Skype à Noël. J’ai envoyé les cadeaux par la poste, ils ne manqueront de rien.
Mais ce n’est pas les cadeaux qui les intéressent ! s’écria Nancy, la patience rompue. Ils veulent te voir, toi ! Pas tes stupides paquets !
Débrouille-toi, Nancy, répondit-il sèchement. J’ai une vie, merde.
Le silence tomba. Brutal. Assourdissant.
Nancy resta muette quelques secondes, comme si la phrase venait de lui couper l’air. Puis sa voix se fit glaciale, maîtrisée à l’extrême. Ce sont tes enfants, David. Pas des plantes décoratives qu’on déplace quand ça arrange. On était d’accord. Je ne les ai pas faits toute seule. Tu as même choisi le prénom de ton fils… À moins que ça aussi, tu l'aie oublié.
Merde, Nancy. Merde, lâcha-t-il, sans rien à opposer. Puis la ligne se coupa.
Nancy resta là, le téléphone à la main. Elle eut l’envie violente de le jeter contre le mur. À la place, elle le lança sur le canapé, s’y affala et enfouit son visage dans un coussin, laissant échapper un cri étouffé, sourd, presque animal.
Comment en était-elle arrivée là ?
Elle avait épousé un homme brillant, ambitieux — du moins c’est ce qu’elle avait cru. Un homme qui, aujourd’hui, était prêt à abandonner sa famille pour un sujet, un article, un journal. Son journal. Dire qu’elle y avait passé des heures. Des nuits entières. Qu’elle l’avait soutenu, épaulé, aimé. Qu’elle avait sincèrement cru qu’elle ne finirait pas comme ses parents. Qu’elle avait choisi un homme différent de son père.
Elle s’était lourdement trompée.
David ne pensait qu’à lui. Et elle, qu’avait-elle fait ? Elle l’avait protégé. Encore. Toujours. Même après le divorce.
Des excuses. Des demi-vérités. Des silences arrangés. Pas pour lui. Pour eux.
Nancy avait encaissé pour préserver les enfants. Elle n’avait jamais élevé la voix à la maison. Jamais laissé filtrer la violence des disputes. La séparation leur était tombée dessus comme un orage sans tonnerre — brutal, incompréhensible. Et peut-être était-ce pour cela que Daniel lui en voulait autant. Parce qu’il ne savait pas. Parce qu’il ignorait l’horrible vérité.
Mais Nancy préférait ça. Être la mauvaise mère. Être celle qu’on blâme. Plutôt que de laisser son fils comprendre que son père n’avait tout simplement plus envie de lui. Plutôt que de laisser sa fille réaliser qu’elle ne comptait même plus pour son père.
Le mois de novembre, et l’anniversaire de Daniel, avaient été lourds. David avait appelé entre deux interviews — ou deux réunions, ou peu importe. Il avait pris à peine cinq minutes pour les quinze ans de son fils. Cinq minutes. Nancy s’en souvenait avec une précision douloureuse.
Après ça, tout avait glissé. Les notes avaient chuté. Le comportement aussi. Daniel s’était refermé, durci. Nancy avait tout essayé pour l’aider. Tout… sauf dire la vérité. Parce que ça l’aurait brisé. Parce que lui expliquer que son père choisissait systématiquement autre chose que lui aurait été une violence irréparable. Et parce que les rendez-vous chez le psy qu’on lui avait proposés lui donnaient l’impression qu’on cherchait à colmater une brèche bien plus profonde — une brèche qui ne se soignait pas avec des mots.
Son fils sombrait. Nancy se débattait. Et sa fille… sa fille restait encore à la surface. Peut-être par déni. Peut-être parce qu’elle s’accrochait à cette part d’enfance qui n’avait pas encore compris que les adultes pouvaient faillir.
La vie personnelle de Nancy était devenue un chaos silencieux. Un désordre qu’elle tentait de contenir à bout de bras.
Et dans ce chaos, il y avait la famille Buckley.
Aussi étrange que cela puisse paraître, Robin et Nancy s’étaient rapprochées. Elles avaient été amies à une époque tout aussi instable de leur vie — une époque faite de peur, de survie et de choses qu’on ne racontait pas. À l’époque, Nancy s’était accrochée à ce groupe hétéroclite comme à une bouée. Aujourd’hui, il n’en restait plus qu’une. Robin.
Et Jessica. Jessica qui, contre toute attente, semblait être devenue un point d’ancrage pour Daniel. Ses piques incessantes, son humour mordant, cette façon de ne jamais le traiter comme un garçon fragile… C’était peut-être la seule chose qui le raccrochait encore à quelque chose de vivant.
Comme si, sans le vouloir, la famille Buckley aidait la famille Brooks — Wheeler — à tenir debout.
Rob 18:36
Dis-moi que c’est encore novembre. Dis-moi que c’est juste mon calendrier et mon téléphone qui ont décidé de me lâcher en même temps.
Nancy reçut le message alors que la colère venait doucement de se transformer en tristesse. Ava était à la danse, récupérée par une autre maman pour une soirée pyjama. Daniel traînait dans une de ces boutiques où il passait des heures — jeux de plateau, jeux en réseau, Nancy avait cessé d’essayer de suivre. À part Mike, personne n’aurait été capable d’expliquer ce que son fils faisait exactement dans ces endroits, à part “jouer”.
Elle était seule. Et, une fois de plus, Robin venait de lui lancer une bouée de sauvetage au moment précis où elle en avait besoin. Nancy renifla, attrapa son téléphone et répondit.
Nance 18:39
J’ai bien peur que ce soit toi qui bug. On est le 7 décembre. Pourquoi ?
Rob 18:43
J’AI RIEN ACHETÉ.
Rien. Zéro. Nada.
Depuis quand le temps accélère comme ça sans prévenir personne ? C’est une arnaque, je refuse ce concept.
Nancy laissa échapper un petit rire à travers ses larmes et secoua la tête.
Nance 18:44
Toujours aussi dramatique…
Rob 18:47
Hé!
C’est pas sympa de tirer sur quelqu’un qui est déjà à terre. Franchement, Wheeler, je te croyais meilleure que ça.
Nance 18:49
C’est pas comme si Jess croyait encore au Père Noël.
Et puis… tu as une réputation de retardataire à entretenir.
Rob 18:50
Qu’elle y croie ou pas, si y a rien sous le sapin le 25, je suis officiellement morte.
Enterrée par ma propre fille. Sans procès.
Nance 18:52
Vous êtes toujours aussi extrêmes dans la famille, ou c’est juste génétique ?
Rob 18:55
Tu serais dispo pour qu’on se voie ce soir ?
Nance 18:56
T’as pas plutôt des courses à faire pour les cadeaux ?
Rob 18:57
Ma fille me met littéralement à la porte ET en plus faudrait que je passe la soirée à lui acheter un cadeau ?
Non mais rêve.
Nance 18:59
Comment ça, tu te fais jeter de chez toi ?
Rob 19:02
Soirée entre filles, soi-disant incompatible avec la présence parentale.
Je suis SDF pour la soirée, je demande juste un canapé, pas un nouveau domicile.
Nance 19:05
Robin.
Tu ne laisses pas ta fille seule chez toi avec des amies sans adulte sur place.
La base, c’est que le parent reste. Discret, dans une autre pièce, mais là.
Un parent ne se fait pas mettre dehors par son enfant. C’est pas comme ça que ça marche.
Rob 19:08
Je ne vais pas y retourner.
J’aurais l’air de quoi ? Jess va me tuer.
Nance 19:09
Elle a quatorze ans, Robin.
C’est toi l’adulte.
Rob 19:12
… oups ?
Nancy entendit la sonnette retentir. Elle ferma les yeux une seconde. Voilà. Elle comprenait mieux, maintenant son dernier message. Elle inspira profondément, essuyant rapidement ses joues encore humides et se recomposa une expression neutre — ferme, fatiguée, mais déterminée.
Lorsqu’elle ouvrit la porte, Robin était là, manteau entrouvert, clés déjà à la main, l’air d’une ado prise en faute plutôt que d’une mère responsable.
Robin, retourne chez toi, lâcha Nancy sans préambule.
Quoi ? Non! Hors de question, râla Robin alors que Nancy attrapait déjà son bras pour la faire avancer vers l’allée.
Tu ne peux pas laisser un groupe de filles de quatorze ans seules chez toi. C’est juste… non négociable. Nancy la raccompagnait presque physiquement jusqu’à la voiture.
Non non non, protesta Robin en traînant les pieds. C’est la honte absolue. Je passais pour la mère cool. Tout le monde était content : moi de partir, elles de ne plus m’avoir sur le dos.
La “mère cool” n’explique rien au médecin des urgences, répliqua Nancy sèchement.
Pitié, supplia Robin. Ne me fais pas faire ça. Jess va me regarder comme si j’avais ruiné sa vie sociale à jamais.
Nancy s’arrêta net, croisa les bras et la fixa droit dans les yeux. Robin. Tu préfères qu’elle te déteste ce soir… ou qu’il arrive quelque chose et que tu t’en veuilles toute ta vie ?
Le silence retomba une seconde.
…Ok, murmura Robin, l’air un peu penaud. Attends. Elle fouilla dans son sac pour en sortir son téléphone. Je l’appelle ? proposa-t-elle. Elle me dira qu’elle va bien, et tout le monde sera content ?
Robin, tu y vas. Point final. Non négociable !
Alors tu m’accompagnes ! lança Robin comme si elle venait d’inventer le plan parfait. Comme ça, je reste cool, je fais juste semblant d’avoir “oublié” notre rendez-vous et on se tient compagnie chez moi ?
Et je fais quoi avec Dan ? demanda Nancy, un sourcil levé, son air mi-exaspéré mi-sérieux.
Il dort chez un pote… je sais pas… Il est là ? tenta Robin en jetant un œil vers l’étage, scrutant les lumières de la chambre.
Il est avec ses amis. Il devrait pas tarder à rentrer.
On passe le chercher en rentrant ?
Nancy soupira longuement. Robin… tu y retournes, c’est tout. Tu n’as pas besoin de moi pour ça.
Allez ! supplia Robin en se tortillant légèrement. Sinon je l’appelle, je reste quelques heures ici, et… heu… Je rentrerai après chez moi ?
Nancy la fixa, un léger sourire ironique. Tu essaies de faire diversion.
Non ! répondit Robin trop vite.
Comment ta fille a fait pour survivre jusque‑là ? lâcha Nancy en croisant les bras.
Robin eut un petit rire nerveux. Un de ceux qui servaient surtout à masquer le reste. Eh bien… je pourrais t’expliquer ça autour d’une boisson chaude, chez toi ? tenta‑t‑elle.
Nancy la fixa une seconde, puis soupira. Tu as deux heures. Deux, Robin. Elle marqua une pause. Et tu l’appelles quand on rentre, pour être sûre que tout va bien. Tu la rappelles dans une heure. Et ensuite, tu rentres chez toi.
Robin hocha la tête un peu trop vite. Voilà. Excellent plan. Très bon plan. On fait ça, dit-elle, presque trop enthousiaste.
Une fois chez Nancy, Robin passa son appel. Nancy faisait semblant de ne pas écouter vraiment… et pourtant, elle n’en perdit pas une miette.
Oui, je sais qu’on avait dit… tenta de temporiser Robin. Un silence. Oui. Oui, tu as raison. Elle inspira. C’est juste que… je suis… l'adulte... grimaça‑t‑elle. Je dois rester, mais promis, tu ne me verras pas. Tes copines non plus.
Encore un silence. Je sais… souffla Robin. Oui, je sais…
Elle baissa lentement son téléphone. Jess ? Une seconde passa. …Super. Elle m’a raccroché au nez. Robin se laissa tomber sur le canapé, comme vidée. Génial. Parfait. Je crois que je viens de signer pour une semaine de guerre froide. Elle fixa le plafond. Bon. Va falloir que je trouve un cadeau vraiment incroyable si je veux survivre aux vacances.
Nancy l’observa quelques secondes avant de parler, plus doucement. Robin… quand Rose est partie… Elle hésita. Jess avait quel âge ?
Neuf ans, murmura Robin. Elle s’enfonça un peu plus dans le canapé, les épaules affaissées.
Et quand elle avait neuf ans, demanda Nancy calmement, tu la laissais aussi seule à la maison ?
Robin releva les yeux vers elle. Elle n’eut même pas besoin de répondre.
Nancy se rapprocha et s’assit à côté d’elle. Robin… elle avait neuf ans.
Je sais, lâcha Robin, la voix brisée. Elle passa une main sur son visage. Je sais que je fais n’importe quoi. Rose gérait tout. Absolument tout. Et quand elle est partie, je me suis retrouvée avec une enfant qui avait déjà grandi sans moi.
Robin… Dit doucement Nancy, tu ne peux pas la laisser tout faire sous prétexte que tu n’étais pas assez présente à l’époque.
Robin avala difficilement. Je sais… C’est que j’ai l’impression que si je dis non… si je pose des règles… je vais encore tout rater. Parce que je sais que je ne suis pas capable d’être mère. Elle détourna le regard. Je suis un parent nulle.
Nancy secoua doucement la tête. Non. Elle posa une main légère sur l’avant bras de Robin. Tu es une mère qui apprend tard. Et c’est beaucoup plus dur que d’apprendre dès le début.
Le silence retomba, lourd, presque étouffant.
Comment tu fais avec Dan et Ava ? demanda Robin, les yeux grands ouverts. Seigneur, tu en as deux et tu gères ça comme une pro… Comment tu fais ?
Nancy secoua légèrement la tête et esquissa un sourire triste. Je gère pas comme une pro, admit-elle. Je suis souvent dépassée.
Robin se redressa, surprise, presque choquée. Vraiment ? Comment ça ?
Nancy inspira profondément, comme si elle devait se convaincre elle-même de parler. Eh bien… pour commencer, je leur ai pas dit toute la vérité sur notre séparation avec David… Elle se surprit elle-même. Pourquoi le lui disait-elle, à Robin, après toutes ces années ?
C’est-à-dire ? demanda Robin, pivotant légèrement pour la regarder droit dans les yeux.
Je leur ai menti… Je n’ai pas dit que j’ai… accepté beaucoup de David. Je savais ce qu’il se passait, je savais ce qu’il faisait quand il rentrait tard le soir. Et j’ai accepté. Longtemps.
Robin fronça les sourcils, mais son ton resta doux : Ce n’est pas la même chose…
Sauf qu’eux, ils ont rien compris quand on a quitté San Francisco en moins d’une semaine, continua Nancy, la voix plus basse, presque brisée. Ils sont persuadés que leur père va venir les chercher cet hiver pour le ski… Une larme glissa sur sa joue. Mon dieu… qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire, encore ?
Il ne viendra pas ? demanda Robin, comme pour se préparer à encaisser.
Nancy détourna le regard et cracha presque, amère : Il a son travail. Ses enfants n'ont jamais été sa priorité. Il m’a dit qu’il avait sa vie… et que c’était à moi de lui trouver une excuse.
Robin haussa les épaules, mi-agacée, mi-désespérée : Oh mais quel connard ! Putain, les mecs sont tous les mêmes, hein…
Elle se mordit la lèvre, baissant les yeux. Parler à voix haute de tout ça lui semblait étrange, presque irréel. Mais avec Robin… ça venait naturellement, comme si ce qu’elles avaient traversé ensemble autrefois, ce mélange de peur et de chaos, rendait tout plus facile à dire. Pas de masque, pas de retenue. Juste la vérité.
Je sais plus quoi leur dire… murmura-t-elle, la voix tremblante. J’en ai marre de passer pour la méchante à chaque fois.
Nancy sentit un poids se lever légèrement de sa poitrine en disant cela. Ce n’était pas la première fois qu’elle protégeait ses enfants derrière des silences et des excuses, mais là, devant Robin, elle n’avait pas besoin de jouer. Juste… parler, comme si ce simple fait la soulageait un peu.
Robin s’avança doucement, posant sa main sur l’avant-bras de Nancy. Tu le fais pour eux, Nance. Ce n’est pas ça, être un mauvais parent… Tu es une mère parfaite. Sérieusement. Je… j’ai l’impression d’être complètement à la ramasse avec Jess, comparée à toi et tes enfants.
Nancy soupira, laissant échapper un petit rire amer. Tu ne voulais pas vraiment être mère tout de suite, alors que lui… On l’a fait ensemble, il était d’accord dès le départ. Souffla-t-elle. C’est même lui qui voulait un enfant dès le début, alors que moi, j’aurais préféré me concentrer un peu plus sur ma carrière avant.
Il t’a forcée ? demanda Robin, la voix plus douce, essayant de ne pas paraître accusatrice.
Non, jamais… Je pensais… commença Nancy. Je pensais que ma vie serait différente de celle de ma mère. Que j’épouserais quelqu’un qui m’aimerait vraiment, qu’on élèverait nos enfants ensemble, qu’il serait présent… Elle laissa sa phrase se perdre dans un souffle.
Robin hocha la tête, un sourire ironique aux lèvres. Ouais… À croire qu’on se débrouillait mieux quand tout partait en vrille dans le monde à l’envers…
Nancy esquissa un petit sourire, triste mais complice. Tu y repenses des fois? demanda-t-elle.
Ouais. Ça m'arrive… Des fois. Dit Robin en se perdant dans ses souvenirs. Sa main n’avait pas laché le bras de Nancy. Elle le réalisa plus tard et s’éloigna juste assez pour que la distance soit respectable. Elle avait eu envie de la prendre dans les bras, mais elle sentait qu’elles n’étaient pas assez proches pour ça.
Pourtant…
Pourtant Nancy semblait, tout comme Robin, s’ouvrir facilement à elle.
Maman ? appela Daniel depuis le couloir en entrant.
Nancy essuya rapidement son visage, reprenant un air neutre. Dans le salon, répondit-elle calmement.
Il fronça légèrement les sourcils en entrant. Oh, salut ! sourit-il en remarquant que sa mère n’était pas seule. Robin lui fit un signe en souriant. On a fini, je monte ranger mon sac et je descends pour manger après.
Fini quoi ? demanda Robin, curieuse.
Daniel s’illumina. J’étais avec ma guilde dans Stratholme… dans World of Warcraft. C’est un jeu sur PC. Ce soir, on a enfin pullé Baron Rivendare ! Ce boss est un vrai tank, il nous a spam ses invocations et ses AoE à gogo, c’était dément. Mais devinez quoi ? On l’a eu du premier coup ! Et j’ai looté une épée légendaire que je farmais depuis des semaines… plus une potion épique que personne n’avait jamais vue dans la guilde. Sérieusement, j’avais l’air d’un vrai héros ce soir.
Robin le dévisagea, totalement perdue. Tout ça lui semblait venir d’une autre planète.
Bref, je monte, je pose mon PC et j’arrive ! ajouta-t-il en disparaissant dans les escaliers.
Robin se tourna vers Nancy, mi-amusée, mi-perplexe. T’as compris quelque chose ?
Nancy haussa les épaules. Il joue en ligne, ils ont gagné, non ?
Robin sourit malgré elle. Et il a trouvé un truc exceptionnel aussi, confirma-t-elle. Robin secoua doucement la tête, fasciné. Mon dieu… ton fils, là, ça me rappelle ton frère quand il jouait à ses parties de Donjons & Dragons.
Nancy sourit, un brin nostalgique. Si Mike avait été là, il aurait tout suivi sans sourciller. Il fait partie de ce genre de “groupe”, enfin… il joue aussi en ligne.
Robin s’en amusa. Ah ouais ? Mais il est pas un peu trop vieux pour ça ? Elle était consciente qu’elle ne faisait pas mieux, vu qu’elle jouait parfois à la console avec sa fille.
Nancy haussa doucement les épaules à son tour. Au départ, Mike avait commencé pour ses recherches sur son nouveau roman. Mais il a dit que c’était “addictif”. Elle soupira, un sourire en coin, mi-amusé, mi-perplexe. Dan m’a montré un peu, mais… franchement, je ne comprends pas ce qui est “addictif” là-dedans. Les graphismes ne sont pas terribles, y a trop d’infos partout, des barres de couleurs qui bougent dans tous les sens… En fait, c’est juste un gros bazar où tu tentes de cliquer sur tout ce qui bouge.
Il t’a fait essayer ? demanda Robin, les yeux pétillants. Imaginer Nancy devant l’écran, paniquant en cliquant partout, la faisait déjà rire intérieurement.
Oh non ! s’exclama Nancy. Il ne laisse personne y toucher. Et franchement… c’est pas plus mal. Ça a l’air beaucoup trop technique pour moi. Elle jeta un coup d’œil à l’horloge. Tu devrais rappeler ta fille, ajouta-t-elle calmement.
Robin souffla, traînant un peu pour récupérer son portable, comme si elle repoussait l’inévitable.
Vacances d’hiver 2007:
Et c’est la TROISIÈME VICTOIRE !!! cria Dan en levant les bras.
Mais putain !!! râla Jess. T’as triché, gros naze, c’est pas possible !
Allez, sois bonne joueuse, c’est bien la troisième place, railla Dan avec un sourire en coin.
REVANCHE !! s’écria Jess en bondissant. Je réclame une revanche !!
Robin s’affala sur le canapé en râlant : C’est la cinquième fois que tu la réclames, cette revanche… Laisse-le avec ses trois victoires qu’on en finisse !
Mais t’as gagné deux fois ! Toi, tu t’en fiches ! continua Jess sur le même ton.
C’était pour toi, voilà, je te donne les points… t’as deux points. Contente? Allez, c’est fini, on arrête là.
Non ! trancha Dan. Trois points pour moi, deux pour Robin, zéro pour Jessica. dit-il en secouant le papier où il avait noté les scores.
Nan mais le gros naze a carrément écrit les scores ! J’hallucine… t’as déjà Alzheimer ? souffla Jess.
Seigneur… souffla Robin, laissant les deux se chamailler sur le canapé. Qui a eu la brillante idée de lancer un Mario Kart ? souffla-t-elle en s’installant sur la chaise de la table du salon.
Toi, je crois ? s’amusa Nancy, installée à la table avec Ava, jouant aux cartes.
T’as même dit que t’étais imbattable dessus, ajouta Ava en riant.
Oh merde… murmura Robin, les yeux écarquillés. Pardon… enfin… Zut ! Mince à la fin… tenta-t-elle de se reprendre.
Ava pouffa tandis que Nancy roulait des yeux. Le mal était fait, et Jess devait probablement jurer autant quand elle était chez eux… Bon c’était pas si grave pour une gamine de dix ans, se dit Robin. Après tout, elle jurait tout le temps et ça n’avait jamais gêné Jess à son âge. Mais Robin savait que Nancy n’aimait pas trop ça – et elle sortait des « langages » à tout bout de champ.
Alors que le ton montait, Robin se leva, pivota et s’installa entre eux, mains en T : Ok, temps mort ! Temps mort ! tenta-t-elle de couper.
Bah vas-y, on lance une autre partie, maman, tu prends ta manette, grouille ! claqua Jess.
Non c’est bon, j’en ai marre, souffla Robin. Vous jouez à deux si ça vous chante.
C’est nul à deux… déjà qu’Ava nous a lâchées… souffla Jess. Puis, d’une voix fluette et incroyablement mielleuse, qu’on aurait cru tout droit sortie d’un dessin animé, elle enchaîna : Nancy ? S’il te plaît… tu ne voudrais pas venir jouer et remplacer maman ?
Elle accompagna sa demande de ses plus beau yeux de chien battu. Robin ne put s’empêcher de sourire, tapant dans ses mains doucement : Wah… dit-elle, impressionnée. T’as peut-être pas gagné à Mario Kart, mais là, on n’est pas loin de l’Oscar !
Jess roula des yeux. C’est pathétique. Vraiment…
Tu crois sincèrement que ma mère peut me battre ? s’amusa Dan. C’est ça ton joker ?
Nancy haussa un sourcil, posant ses cartes sur la table. Je suis sûre que je peux très bien me débrouiller.
Oh allez ! T’as jamais touché un seul jeu vidéo… railla-t-il.
Robin se redressa, étonnée de voir Nancy s’investir autant. Peut-être que le fait que Dan n’ait pas pu partir au ski… peut-être que la perte de ces vacances avait un peu fissuré la coquille parfaite de Nancy Wheeler. J’ai joué sur quelques bornes d’arcade… tenta Nancy avec un petit sourire.
Sérieux ? dirent Robin et Dan en chœur.
Ça ne doit pas être si compliqué que ça ! souffla Nancy en prenant la manette de Robin.
Attendez ! Attendez ! coupa Robin en s’installant à côté d’elle. On fait un tour d’essai, juste pour que tu repères les directions et les boutons. Dit-elle à l'attention de Nancy. Alors que la partie se lançait, Robin tenta de lui expliquer globalement quand tirer, ou appuyer etc. Et contre toute attente, Nancy termina première sur ce tour d’essai. Après avoir tiré une carapace au meilleur moment juste avant que Dan n'atteigne la ligne d’arrivée.
Ouais, ouais… la chance du débutant ! grommela Dan.
Allez, maman ! s’exclama Ava derrière eux, jouant les pom-pom girls. T’es la meilleure !
Relance une partie ! ajouta Robin, les yeux pétillants. Elle avait vraiment hâte de voir Nancy à l’œuvre. Pendant le tour d’essai, elle avait passé son temps à lui donner des instructions, à expliquer les boutons, sans vraiment la regarder. Maintenant, elle pouvait enfin observer.
Dan et Jess étaient rivés à l’écran, les pouces martelant les boutons à toute vitesse. Ava, accoudée au dossier du canapé, hurlait des encouragements comme si sa mère disputait une finale olympique. Nancy, elle, ne s’agitait pas. Elle attendait. Observait. Puis, au moment exact, lançait une carapace verte ou rouge, déposait une banane juste avant un virage, déclenchait un objet pile quand Dan ou Jess arrivaient à portée. Jamais trop tôt. Jamais trop tard. Toujours la bonne cible.
Ce n’était pas une question de vitesse, mais de timing. Elle prenait l’avantage en piégeant, en anticipant, en visant juste — et chaque fois, ça faisait mouche.
Robin sentit son sourire s’étirer tout seul. Évidemment. Nancy Wheeler avait toujours su tirer au bon moment. Dans une autre vie, ça avait été avec un pistolet, un fusil à pompe ou n’importe quoi capable de faire mal. Là, c’était des carapaces et des bananes. Même principe. Autre terrain de jeu.
Seconde victoire pour Nancy. Dan laissa tomber sa manette avec un bruit sec, incrédule.
M.D. R ! cria Jess, trop heureuse de voir Dan râler. C’est ouuuuuuf !! Tu t’es fait battre deux fois de suite ! Par TA MÈRE!
Nancy jeta un regard discret à Robin, un sourire fin aux lèvres. Robin lui rendit son sourire, mais un frisson la traversa : elles étaient un peu trop proches, un peu trop “à l’aise” pour ce qui se passait. Elle se recula légèrement tandis que Dan exigeait sa revanche.
On va te défoncer ! dit Jess en s’installant correctement.
Langage ! coupa Nancy en soufflant.
Pardon, tu vas juste manger la poussière ! rectifia Jess, sourire aux lèvres. Looser !
Et, contre toute attente, Nancy gagna pour la troisième fois de suite.
MAIS NON ! hurla Dan, presque désespéré.
Jess riait, sautant en l’air. Troisième place, mais ça ne la dérangeait pas. Voir Dan rager était largement suffisant. ÉGALITÉÉÉÉÉÉÉ !! hurla-t-elle en levant sa manette. Put… murmura Jess avant de se tourner vers Ava et Nancy. Punaise, on doit faire la revanche !! Le premier qui gagne cette partie est officiellement un dieu de la Xbox !!
Robin pouffa, amusée par la hystérie de sa fille alors qu’elle perdait depuis le début.
Re-vanche ! Re-vanche ! Re-vanche ! commença Jess, vite reprise par Ava.
Je vais vous pulvériser ! dit Dan en attrapant sa manette. Je vais vous atomiser ! Je gagne cette partie, c’est clair !
Nancy resta calme, attendant simplement le départ de la partie.
Robin, installée sur le canapé, observait la scène comme un spectacle. Ses soirées jeux n’avaient jamais été aussi vivantes que maintenant, avec la famille Wheeler dans le salon. Enfin, Brooks… mais Robin n’arrivait pas à l’appeler Nancy Brooks. Trop étrange.
Et au fond, elle sentit ce petit pincement : un mélange de plaisir, d’amusement… et de malaise discret devant cette atmosphère tellement domestique, presque trop parfaite pour elle.
Plus tard dans la soirée :
La neige tombait en gros flocons serrés contre les vitres. Robin avait insisté pour qu’ils restent dormir chez elle, et, pour une fois, Nancy n’avait pas opposé beaucoup de résistance. C’étaient les vacances, et après la journée qu’ils venaient de passer, elle n’avait ni l’énergie ni l’envie d’affronter le retour à la maison. Pas les silences boudeurs de Dan. Pas de “pourquoi” d’Ava sur leur vacances annulées.
Ici, au moins, ils riaient. Jess et Dan avaient même accepté — sans trop râler — de participer à la construction d’un fort improvisé dans le salon pour Ava, un assemblage bancal de coussins, de couvertures et de chaises. À présent, tous les trois étaient installés devant un DVD. Ils avaient déjà passé une bonne partie de l’après-midi devant la télévision, mais Nancy n’avait pas eu le cœur de refuser encore. Elle n’avait aucune envie d’être la mère trop stricte, celle qui gâche systématiquement le plaisir.
Et puis, à vrai dire, elle appréciait ce moment plus qu’elle ne voulait bien se l’avouer.
Dans la cuisine, elle discutait tranquillement avec Robin pendant que les enfants regardaient Le Château quelque chose — un titre dont Nancy n’arrivait pas à se souvenir correctement. D’après Robin, c’était un incontournable. Un de ces films « qui passent partout », ni trop enfantins, ni trop pénibles pour les adolescents.
Les suggestions avaient fusé plus tôt, dans un joyeux désordre : L’Histoire sans fin, E.T., Edward aux mains d’argent, Mon voisin Totoro, Little Miss Sunshine… Robin et Jess s’étaient lancées dans de longues plaidoiries, chacune vantant l’histoire, l’émotion, le fait que « non mais vraiment, Ava allait adorer ».
Nancy les avait laissées faire. Elle faisait confiance à Robin. Après tout, elle avait travaillé à Family Video. Elle avait grandi là-dedans. Elle connaissait les films, les genres, ce qui pouvait toucher sans choquer. Et surtout, Robin faisait attention aux enfants. Toujours. Même quand elle avait l’air de ne rien prendre au sérieux.
Depuis la cuisine, Nancy apercevait des bribes d’images à l’écran. Et elle sut assez vite qu’elle avait eu raison. Elle se surprit même à s’arrêter, à écouter vraiment quelques dialogues, à suivre l’histoire malgré elle. De temps en temps, elle jetait un œil un peu plus long que nécessaire.
Robin le remarqua et lui lança un regard amusé, un sourire au coin des lèvres. Si tu veux, on peut encore se serrer sur le bout du canapé, proposa-t-elle en plaisantant. Il reste de la place.
Nancy secoua la tête, presque gênée. Non, non… Je ne suis pas très films, tu sais. Mais… elle hésita, cherchant ses mots. Il faut reconnaître que celui-là a l’air intéressant. Pour un dessin animé.
Robin eut un léger hoquet d’indignation parfaitement théâtral. Alors déjà, c’est pas juste un dessin animé. C’est un Ghibli. Enfin, Studio Ghibli, en fait. Japonais. C’est Miyazaki, enfin parfois Takahata, ça dépend, mais globalement c’est—
Et Robin partit. Sur la poésie, les silences, les plans qui durent, la musique, les histoires qui parlent de grandir sans jamais prendre les enfants pour des idiots. Nancy l’écoutait, un sourire discret aux lèvres, amusée par cette passion débordante, par cette façon qu’avait Robin de transformer n’importe quel sujet en mini-conférence enthousiaste.
Et pendant un instant, dans cette cuisine chaude pendant que la neige continuait de tomber dehors, Nancy se sentit étonnamment… bien.
Désolée… finit par lâcher Robin en baissant les yeux vers sa tasse, comme si elle venait seulement de réaliser qu’elle avait monopolisé l’air de la pièce.
Nancy fronça les sourcils. Pourquoi ?
Robin releva la tête, un peu prise de court. Je parle trop. Elle eut un petit rire nerveux. Jess sait m’arrêter quand je pars en vrille, mais… enfin voilà. Ne sois pas polie, hein. Si je deviens reloue, tu me fais taire. Vraiment.
Nancy la regarda un instant, sincèrement surprise. Mais pourquoi je ferais ça ?
Parce que je… — Robin fit un vague geste de la main, cherchant ses mots — je m’emballe. Tout le temps. Je sais. Je prends parti, je m’énerve contre des personnages fictifs, je refais les scènes, je parle des plans, de la musique, du contexte culturel de 1988 alors que personne n’a rien demandé—
C’est intéressant, l’interrompit Nancy, simplement.
Robin cligna des yeux. Hein ?
Ce que tu dis. Nancy esquissa un sourire doux, presque amusé. Et surtout… la façon dont tu en parles. Cette passion. C’est fascinant à regarder. On dirait presque que c’est toi qui as tourné le film.
Robin resta figée une demi-seconde. Puis son visage s’illumina aussitôt. Oh, si seulement ! Elle éclata de rire. Mais alors là, je serais riche. Genre vraiment riche. Ces films font des cartons monstrueux au Japon. Enfin, surtout celui-là. Des millions d’entrées. Et encore, à l’époque, ils n’avaient même pas la distribution internationale comme aujourd’hui. C’est devenu culte un peu sur le tard, surtout en Occident— Elle se pencha légèrement en avant, déjà repartie. Et tu sais ce qui est fou ? C’est que c’est un dessin animé sans méchant. Enfin… pas au sens classique. Tout est dans les nuances, dans les choix, dans les silences. Y’a des scènes entières où personne ne parle et pourtant tu comprends tout. C’est presque… thérapeutique, en fait.
Nancy l’écoutait sans l’interrompre. Elle ne suivait pas tout — loin de là — mais ce n’était pas vraiment le sujet. Ce qui la captivait, c’était Robin. Sa façon de s’animer, de bouger les mains, de lever les yeux comme si elle revoyait chaque scène dans sa tête. Cette lumière particulière qui apparaissait quand elle parlait de quelque chose qu’elle aimait vraiment.
Et la musique… oh mon dieu la musique, continua Robin sans reprendre son souffle. Si tu fais pas attention, tu te retrouves à fredonner le thème pendant des jours. C’est insidieux. Absolument insidieux.
Nancy sourit, un peu plus franchement cette fois. Elle n’avait toujours aucune envie de la faire taire.
Je recommence, hein ? souffla Robin en s’écrasant un peu plus contre le dossier de sa chaise, bras ballants. Elle leva les yeux vers le plafond. Sérieusement, tu as vraiment le droit de me dire d’arrêter. Je sais que je pars loin. Très loin. Genre… autre galaxie.
Nancy secoua la tête, amusée. Je ne comprends pas pourquoi tu veux absolument que je le fasse. Elle s’approcha légèrement, baissant la voix comme si elle allait lui confier quelque chose d’important. Ta culture musicale et filmographique sont impressionnante. Vraiment. Je suis même persuadée que tu ferais un carton dans des revues spécialisées.
Robin éclata de rire. Quoi, tu me verrais journaliste maintenant ? Elle fit mine de réfléchir, puis enchaîna aussitôt : Je serais jamais à l’heure, mon bureau serait un foutoir monumental. Des DVD partout, des piles de magazines, des figurines qui prennent la poussière, des post-it inutiles… Elle sourit. Je ne tiendrais pas six mois avant qu’on me vire pour “désorganisation chronique”.
J’ai pourtant le souvenir que tu te débrouillais plutôt bien sur le terrain, répondit Nancy avec un sourire teinté de nostalgie.
Robin grimaça aussitôt. Seigneur… Elle pouffa. Si c’est pour remettre ce genre de fringues et devoir courir en talons, alors c’est encore une raison de plus pour ne jamais faire ce métier.
Les images revinrent malgré elle.
Tu t’en es très bien sortie, la coupa Nancy avec un sourire tranquille.
Robin cligna des yeux. Ah ouais ? À quel moment, exactement ? Quand j’ai commencé à crier pratiquement sur ce directeur? Quand j’ai failli hyperventiler devant Victor Creel ? Ou quand j’ai failli me ramasser dans le jardin en courant avec tes chaussures?
Le souvenir les rattrapa toutes les deux. L’hôpital psychiatrique. La visite de Victor Creel et ses horribles cicatrices sur le visage. Leur course pour fuir la police.
Tu n’as pas paniqué, dit Nancy.
J’ai totalement paniqué, corrigea Robin.
Peut-être. Mais tu as continué à courir.
Robin esquissa un sourire. Ouais… Et il faut voir comment…
Nancy rit doucement. Tu me dois toujours une paire de chaussures, au fait, dit-elle avec un sourire en coin.
Eh, qui m’a forcée à courir avec ces trucs aux pieds ? râla Robin, faussement indignée. Elle la pointa du doigt. Tu te fiches de moi. Tu m’avais dit que ça irait, que ce serait rapide—
Je plaisante, la coupa Nancy en souriant. Puis, plus sérieusement : J’étais sincère, Robin. Ces chaussures étaient à donner. Ce n’était pas si grave. Elle pencha légèrement la tête. Et puis… tu t’es excusée pendant au moins six mois. Tu te rappelles ?
Robin secoua la tête en souriant, mi-amusée, mi-résignée. Ouais. Elle soupira doucement. C’était une autre époque. Conclut-t-elle. Son sourire s’adoucit un instant, chargé de souvenirs qu’elle n’avait jamais vraiment pris le temps de trier.
Maman, murmura Ava en les interrompant.
Nancy sentit aussitôt le petit poids familier se poser contre elle. Ava grimpa sur ses genoux, se frottant les yeux d’un geste fatigué qui lui serra doucement le cœur.
Je suis fatiguée, ajouta-t-elle dans un souffle.
Nancy lui caressa machinalement le dos. D’accord, ma chérie.
Ils font quoi, les deux autres ? demanda Robin en jetant un œil vers le canapé, où le film continuait de tourner, ignorant superbement son public.
Ils se sont endormis, répondit Ava avec un haussement d’épaules comme si c’était la chose la plus normale du monde.
Robin grimaça aussitôt. S’endormir devant Le Château ambulant, c’est un crime. Jess va m’entendre, maugréa-t-elle.
Nancy retint un sourire.
On pourra regarder la suite demain ? demanda Ava, déjà réveillée par l’idée.
Nancy répondit avant même que Robin n’ouvre la bouche. On verra, mais demain on doit préparer les bagages pour aller chez ton grand-père et ta grand-mère. Elle marqua une pause, plus douce. Et on ne va pas déranger Robin et Jess plus longtemps, je suis sûre qu’elles ont aussi leurs propres choses à faire.
Oh non, rien de prévu, répondit Robin immédiatement en haussant les épaules. On attend juste que le 25 arrive et on traîne devant la télé.
Nancy cligna des yeux. Ava, elle, sembla littéralement illuminée. Toutes les vacances ?! s’exclama-t-elle, comme si Robin venait de lui annoncer l’existence d’un pays magique.
Ben… c’est pas à ça que servent les vacances ? s’étonna Robin, sincèrement perplexe.
Nancy observa l’échange, partagée entre amusement et légère inquiétude.
Mais… toute la journée devant la télé ? Toutes les vacances ? reprit Ava, la bouche grande ouverte.
Robin tourna alors la tête vers Nancy, incertaine. Quoi ? C’est interdit ?
Nancy leva les yeux au ciel, plus fatiguée que réellement exaspérée. Il fallait sincèrement que Robin revoit le manuel concernant les écrans. Donc, si je comprends bien, tu passes quinze jours non-stop devant un écran ?
Ah, ça ! réalisa Robin en secouant la tête. Non, non, c’est une façon de parler. Elle fit un geste vague de la main. Disons qu’on se fait des marathons Harry Potter ou des trucs comme ça. Évidemment qu’on ne passe pas quinze jours collées à la télé, duh.
Nancy inspira doucement. Ce n’était pas sa façon de faire. Mais ce n’était pas non plus un désastre. Elle baissa les yeux vers Ava, qui luttait déjà contre le sommeil, puis releva le regard vers Robin.
Eh bien je crois que le lit d’appoint dans la chambre de Jess fera l’affaire. Lui sourit-elle.
